Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 53 sur 62

Pages du PDF

Le Manuel Du Serial Killer

43 – Lundi 31 octobre 2011

 

 

Tous les cinéastes du monde le savent : il existe deux artifices de mise en scène pour accélérer le rythme d’une séquence. En particulier quand un récit touche à sa fin et qu’il s’agit de conduire le spectateur jusqu’à ce point culminant, passage escarpé de la narration qu’on appelle le « climax ». Le premier, le plus classique et de fait le plus utilisé ces dernières décennies, consiste simplement à effectuer un montage cut, c’est-à-dire à enchaîner un nombre important de plans très brefs pour figurer l’augmentation du tempo. De ce grand chambardement visuel qui confine parfois aux montagnes russes et qui n’est pas loin de nous donner la nausée, naît invariablement la vitesse.

Le second, plus rare, à la limite du paradoxal, consiste à exprimer la rapidité soudaine de l’action, voire la précipitation, par son exact contraire à l’image : le ralenti. Un réalisateur tel que John Woo en a fait sa marque de fabrique, et des films aussi mémorables que la trilogie Matrix des frères Wachowski en ont renouvelé l’usage dans quelques scènes de bagarre anthologiesques, étirant les pirouettes de Keanu Reeves jusqu’à l’ennui.

Comment je perçois les choses, là tout de suite ? Comment je pressens qu’on est passés d’une cadence presque normale à la phase convulsive de cette histoire, celle qui va nous conduire jusqu’à son sommet ? Parce que chaque seconde qui passe ressemble désormais à un doux mélange de ces deux procédés. Tout va plus vite, et en même temps j’ai la sensation de pouvoir détailler le moindre mouvement comme s’il s’étirait interminablement.

Kennedy est donc reparti s’atteler à ses préparatifs. Il a promis de se manifester demain dans la journée pour nous indiquer une heure précise. De mon côté, j’ai renvoyé Sophie se claquemurer non pas chez elle, seule et vulnérable, mais chez ses parents, à Cambridge.

— Ils vont faire une drôle de tête, de me voir revenir comme ça…

Je lui rétorque du tac au tac :

— C’est ça, ou ne pas te voir revenir du tout.

Je prends un plaisir étrange à dramatiser à dessein la situation, comme dans le grand final des blockbusters. Ne manque plus que la bande-son, saturée de réverb et de cuivres.

Avant de s’échapper, elle cligne des yeux plusieurs fois. Je devine qu’elle contient un mot ou un geste, peut-être même les deux. Alors j’oublie ma tête, j’oublie mon œil, je tire un grand trait blanc sur ma famille et mon passé, et je tends vers elle deux lèvres aussi ourlées que je suis capable de le faire. J’attends. J’attends, j’attends… Deux doigts s’y posent, qui veulent dire non.

Elle n’est déjà plus là.

La suite n’est pas moins irréelle que les films déjà mentionnés.

Revenir à Harvard me fait un drôle d’effet. Je me doute un peu que ce sera la dernière fois. À l’angle de Plympton Street et de Mass Avenue, là où s’étalent les vitrines du Harvard Book Store – je note en les longeant que les piles du Manuel y sont plus imposantes que jamais –, on devine tout juste le petit bâtiment en briques du Crimson, le seul non mitoyen de la rue, coiffé d’un unique étage. Le nom est gravé dans le linteau de pierre blonde, au-dessus de la porte rouge : The Harvard Crimson. Je me demande quelle est la typo utilisée pour celui-là et le Pantone de celle-ci. Contre une fenêtre à l’étage, je devine la présence d’un chandelier à sept branches. Gene Devroe serait-il juif ?

— Tom ! En voilà une chouette surprise ! Quel bon vent t’amène ?

Le sourire est large. Le ton chaleureux. Le vocabulaire ringard et formaté. Une chouette surprise… Et pourquoi pas une nouvelle trop mortelle, tant qu’on y est ?

Maintenant que j’ai été blanchi ou tout comme, ne reste plus à ses yeux que l’auteur à succès. Exit le tueur en série. Je redeviens hautement fréquentable. Je parie qu’il ne manquera pas de me mentionner comme l’une de ses plus prestigieuses recrues lors de ses prochains dîners sur le Yard, quand bien même je n’ai pas signé la moindre ligne dans sa feuille de chou.

Son bureau surplombe l’entrée. Pas de chandelier à la fenêtre. Juste une collection des plus fameuses unes de l’histoire du journal encadrées sur les murs, plus un article signé JFK, juste au cas où ses visiteurs oublieraient ce rutilant détail.

— Je viens vous proposer leur petit frère, je lance avec un sérieux irréprochable, un œil sur ses trophées éditoriaux.

Un type tel que Gene Devroe comprend instantanément si on se paie ou non sa tête. Gene le pion, tel que Joe Kennedy me l’a défini tout à l’heure. Je n’ai donc pas à craindre qu’il n’en sache plus que moi. Je peux choisir librement quoi lui dire et comment lui déballer son cadeau.

— Mais encore ?

— Vous vous souvenez de Jason Pomeroy ?

Je n’entre pas dans les détails scabreux. En tout cas, rien qui puisse compromettre directement la petite bande à Sawyer. Je me borne à l’essentiel.

— Tu es en train de me dire qu’un criminel que tout le monde croit mort et enterré depuis dix ans…

— … est encore en vie, oui. Et en liberté.

Se fout de moi ? Se fout pas de moi ?

Il hésite encore une poignée de secondes et opte pour l’hypothèse numéro deux. Bingo, Gene. Tu vas voir que je ne suis pas un ingrat.

— La bonne nouvelle, c’est que je sais où et quand il va être capturé. Cette fois, définitivement.

Il en baverait presque. Et plus encore quand je lui suggère de placer une caméra miniature à Emmet Street pour filmer toute la scène.

Vous vous demandez à quoi je joue, non ? Quelle part ma visite à Gene Devroe va prendre dans ce dispositif que nous mettons tous trois en place autour de Jason ? La vérité, c’est que je n’en ai encore aucune idée. D’ailleurs, je n’en ai pas référé à mes deux camarades. Ni à Kennedy. Ni à Sophie. Si celle-ci m’avait rendu mon baiser, je ne dis pas… J’aurais appliqué les consignes à la lettre. Mais là, je sens que suivre servilement le plan ne m’apportera rien de bon. Depuis un mois je les crois tous, j’écoute benoîtement leurs sornettes et leurs contre-sornettes, leurs bobards qui s’effilochent à l’infini… Et plus je bois leurs paroles et plus je flirte avec le chaos. Il est grand temps que je la joue solo. Tant pis pour Sophie. Tant pis pour l’amour. Et tant mieux si tout se déroule comme prévu et que j’ai eu tort de leur retirer ma confiance dans la dernière ligne droite. Au moins, grâce à Gene, aurai-je été le maître d’œuvre de cet épilogue. Son metteur en scène. Le seul et légitime détenteur du final cut.

— Je suppose que tu ne m’offres pas un tel scoop sans contrepartie, susurre-t-il, patelin, son fauteuil en cuir basculé à la limite de ses possibilités.

— En effet.

— Je t’écoute…

— J’ai besoin que vous publiiez un message personnel dans vos colonnes.

— Une petite annonce ?

— Oui. Dès aujourd’hui sur votre site. Et impérativement dans l’édition du Crimson qui sortira demain matin.

— C’est d’accord, approuve-t-il, abîmé dans une muette jubilation.

— Si vous pouviez obtenir de vos médias partenaires qu’ils fassent pareil, ce serait encore mieux.

Comprenez : le Phoenix, principal quotidien de Boston et sa région, mais aussi et surtout le Globe, le journal de référence au nord de New York.

— Je vais voir ce que je peux faire, mais ça ne devrait pas poser de problèmes. Ils m’en doivent plusieurs. Tu sais exactement ce que tu veux voir publier ?

— Oui.

Je lui tends une page arrachée au calepin de Joe Kennedy pliée en quatre, sur laquelle il peut lire les mots suivants :

Rendez-vous ce jour sous le bar, à l’heure du bar.

— C’est tout ?

— C’est tout.

— Pas de signature ?

— Non, juste ce qu’il y a d’écrit là-dessus.

— C’est destiné à Pomeroy ?

— On ne peut rien vous cacher.

— Hum… Et il est censé comprendre ce que ça signifie ?

— Il comprendra, j’assène sur un ton péremptoire. Il comprendra, et il viendra.

J’aimerais en être aussi sûr. Mais ma détermination semble avoir produit son effet. Devroe approuve d’un long hochement de tête silencieux.

— OK… Quand veux-tu procéder à l’installation vidéo ?

— Maintenant, si c’est possible.

Kennedy avec ses hommes, Sophie chez papa-maman, je suis à peu près sûr d’avoir la paix en mon royaume vermoulu.

— Bien. Je passe deux-trois coups de fil, et je te propose qu’on se retrouve sur place avec le technicien.

— C’est parfait.

Pour finir de sceller notre entente, il me tend cette main ferme que j’ai déjà serrée dans le bureau de Lucy French au Boylston Hall. Mince, c’était… il y a des années, me semble-t-il.

— Oh, j’ajoute avec toute la candeur voulue. Si possible, je souhaiterais que vous gardiez notre petit arrangement pour vous. Ni le capitaine Kennedy, ni le Pr French n’ont besoin d’être au courant.

— Pourquoi ? Si tu veux mon avis, et avec ce qui s’est passé ce matin au tribunal, tu n’as pas de meilleurs alliés dans cette histoire.

— Je préférerais quand même que ça reste entre nous.

— D’accord.

Je le vois déjà décrocher son téléphone et composer le numéro de Bowdon Square. Sa bonne mine ne me suffit pas.

— Si j’apprenais que vous n’avez pas respecté cette partie de notre accord, il est entendu que tout le reste deviendrait caduc. Plus de scoop.

Il rit jaune :

— Ouh, mais c’est qu’il ferait presque peur !

— Et je n’aurais aucun scrupule à arracher ce que vous vous apprêtez à installer chez moi.

Il voit bien que je ne plaisante pas et, récupérant brusquement sa main, recouvre tout son sérieux.

— De toute façon, je conclus, c’est simple. Je n’en bougerai plus jusqu’à ce que tout soit fini.

Sophie, m’annonce l’écran de mon portable, agité de soudaines vibrations. Sophie dans un bain de mousse. Sophie nue dans son lit de jeune fille. Sophie qui elle aussi cherche à m’accrocher dans ses songes, une main glissée entre ses jambes. Sophie…

Cut.

 

OceanofPDF.com