Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 6 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

4 – Samedi 1er octobre 2011

4 – Samedi 1 octobre 2011 er

 

— Ici Richard Reily… T’es bien Tom Harris, c’est ça ?

— Richard qui ?

— Reily, gamin ! C’est Gene qui m’a demandé de t’appeler. Gene Devroe. Ça te dit quelque chose, au moins ?

Son appel a interrompu mon charmant tête-à-tête avec Sophie. Pile au moment où les choses devenaient intéressantes.

Il parle à toute allure, comme s’il allait raccrocher le combiné d’une seconde à l’autre. Une mitraillette semblable à celle de ces films de gangsters des années 1930, ceux avec James Cagney. Il ne cause pas, il crépite.

— Ramène-toi à l’hôpital pour enfants sur Longwood, ordonne-t-il.

— Pour quoi faire, monsieur ?

— Oublie les « monsieur » et arrive fissa si tu veux décrocher ton premier papier : 300 Longwood. C’est juste au sud de Back Bay. Ah oui, au fait… Est-ce que tu as déjà déjeuné ?

— Euh, non…

— Alors, ne le fais surtout pas. Je t’attends à la réception de l’hôpital. Prends une brosse à dents et du dentifrice avec toi, si tu peux.

Il n’y était pas, bien sûr, déjà reparti ailleurs. J’ai dû demander mon chemin à une demi-douzaine d’employés et d’infirmières, avant de déboucher enfin sur la salle d’autopsie du pavillon mortuaire.

J’arrive à l’instant même où le premier coup de scalpel incise le petit corps allongé sous la lumière blanche. C’est un garçon. À le voir ainsi exposé sur la table d’examen, j’ai du mal à lui donner un âge. Je dirais autour de la dizaine.

Une main fine se pose sur mon épaule.

— Encore un vrai chérubin, hein ?

Reily. Il ne ressemble pas à la caricature que j’avais échafaudée sur la seule base de sa voix. C’est un petit homme maigre, au cheveu noir et gominé, portant lunettes d’écaille et costume trois pièces cintré à la taille. Je le verrais mieux énième assistant d’un créateur de mode. Il me paraît plutôt jeune aussi, trente-cinq ans, peut-être quarante. Loin de la cinquantaine avachie que j’anticipais.

— Non, mais t’as vu ce kiki d’angelot ? glousse-t-il à mon oreille. Je me demande ce qu’ils en font après…

Il l’a dit comme s’il envisageait de faire une offre au légiste qui s’affaire à quelques mètres de nous. Combien pour le kiki ?

— Fous-lui la paix !

Un timbre sourd a grogné dans la pénombre. La trogne bouffie d’un autre homme s’avance à la verticale d’un néon, déformée par l’éclairage zénithal. Il se plante devant nous, dos à la scène de boucherie, et se présente à moi :

— Capitaine Joe Kennedy, département de police de Boston. Tu es l’étudiant envoyé par Gene Devroe ?

Il s’adresse à moi sans ce paternalisme équivoque que le chroniqueur du Globe se plaît à prodiguer. Tout comme Sophie, mon physique particulier ne paraît pas l’incommoder. Comme si une âme charitable l’avait prévenu.

— Joe est le meilleur flic de toute la ville, flagorne Reily.

— Tu parles… je suis surtout le seul à t’autoriser l’accès à ce genre de réjouissances.

Il désigne le cadavre derrière lui d’un coup de pouce par-dessus son épaule. Je me demande jusqu’où va la complicité entre ces deux-là. Ce qu’ils se disent, et ce qu’ils ne se disent pas.

Le praticien nous rappelle tous à l’ordre :

— Messieurs, si vous voulez bien faire silence… Je vais commencer l’enregistrement de mon compte rendu d’autopsie.

Ce disant, il appuie sur le bouton rouge d’un antique magnétophone à cassettes. À ce genre de détail, on se dit que rien n’a changé ici depuis les enfants morts en 2001, ceux dont Sophie a tenté de me parler un peu plus tôt. Sophie qui n’a pas été autorisée à pénétrer dans la salle d’examen. Elle m’attend à la cafétéria de l’hôpital, sans doute occupée à éplucher les articles collectés.

— La victime, poursuit le médecin légiste, est un enfant de dix ans de sexe masculin. Ronald Sean Donovan. Selon les témoins et les secouristes, l’heure du décès a été fixée au jeudi 29 septembre 2011 à 17 h 43. Son apparence générale ne révèle aucune trace de lutte, de coups ou de mauvais traitements. Aucune malformation, ulcération ou cicatrice remarquable, si ce n’est cette petite tache de naissance de la taille et de la forme d’un haricot, sous le sein gauche.

C’est la première fois que je contemple un corps sans vie. Celui d’un être humain, en tout cas. La vision de mes parents, gonflés comme le sont habituellement les noyés, m’a été épargnée. Voilà au moins un choc que je n’ai pas eu à subir. Je crois que c’est Jonah, mon oncle encore vivant au moment de l’accident, qu’on a chargé de les identifier tous deux.

— Hormis plusieurs ecchymoses légères sur les jambes, les bras, et à la base du cou, ainsi qu’une éruption cutanée légère sur le thorax, l’examen extérieur ne révèle pas d’autre trace de traumatisme, poursuit le légiste.

D’où je suis, je ne peux pas réellement confirmer ce qu’il décrit avec tant de professionnalisme.

— Avant de passer à l’examen interne, je tiens à préciser que ces quelques éléments nous incitent à demander une analyse hématologique la plus complète possible. Ce que justifie également un épisode violent d’épistaxis ante mortem, comme nous l’indiquent les traces laissées par un écoulement sanguin très abondant à la base et à l’intérieur des cavités nasales, ainsi que sur la lèvre supérieure. Étant donné le gonflement anormal des poumons, je suspecte notamment une acidose respiratoire, qui aurait conduit la victime à une hyperventilation. Reste donc à déterminer la nature du toxique qui a pu entraîner cette modification brusque du pH sanguin. En l’état, les hypothèses toxicologiques sont trop nombreuses pour qu’on puisse se prononcer. Mais il convient de préciser qu’aucun antécédent hémophile n’était apparemment connu chez cet enfant.

Je n’ai pas tout compris, loin de là. Mais j’en conclus provisoirement, et pour mon propre chef, que c’est son sang qui a tué ce jeune garçon. Ses yeux sont fermés. Ses cheveux d’un roux cuivré. Ce genre de couleur qu’on ne trouve que chez les Irlandais de souche. De ma place, je devine plus que je ne vois réellement les taches de rousseur qui constellent son visage. Je jurerais qu’il vient du même quartier que moi. Des mômes comme lui, ça court les rues à South Boston.

— Bien, je crois qu’il est temps de passer à l’exploration interne, annonce le légiste.

Il se saisit alors d’un outil tranchant plus long et massif que le simple scalpel déjà utilisé au niveau des poumons et le plonge d’une main ferme dans l’abdomen de l’enfant, qu’il ouvre en deux comme un vulgaire quartier de viande. Partant du pubis, il remonte ainsi jusque sous les pectoraux, bifurque sur la gauche, puis reprend sa découpe au niveau de l’embranchement pour dessiner un Y dans la chair en putréfaction. Une odeur abjecte envahit aussitôt la pièce.

Mon voisin de droite, le flic Kennedy, a à peine cillé. Quant à Reily, à ma gauche, prévoyant, il a placé sous son nez un petit mouchoir en tissu que je suppose parfumé à l’eucalyptus. Le légiste ne semble pas incommodé et enchaîne :

— L’apparence fonctionnelle de ses organes vitaux prouve un état de santé général satisfaisant, avant l’accident qui lui a été fatal. Cependant, étant donné les soupçons d’empoisonnement médicamenteux, je vais procéder à un prélèvement direct dans l’estomac de la victime, qui sera soumis à une analyse comparée à son sang en laboratoire. Ce sera aussi l’occasion de constater une éventuelle perforation de la poche gastrique.

Comme il attaque ce qui doit être l’estomac du petit, le mien se vide brusquement, devant moi, sur le lino vert bouteille, dans une série de spasmes effroyables qui me plient en deux. Je tombe à genoux, une main plongée dans un mélange de bile et de pizza de la veille.

Reily ne parvient pas à retenir un rire qui relève plus du caquètement hystérique. Le bras puissant qui me relève, telle une poupée désarticulée, n’est pas le sien. C’est celui de Joe Kennedy.

Dix minutes et un passage aux toilettes plus tard, nous avons rejoint Sophie au self proche du hall d’entrée. De là, on peut voir entrer les nouveaux patients, mais aussi des familles entières, inquiètes ou déjà en pleurs, venues voir leur frère, leur sœur ou leur progéniture. J’ai la tête encore trempée de cette douche forcée que mon bienfaiteur m’a fait prendre sous le robinet.

Est-ce un effet de sa maladive timidité, mon binôme salue l’agent Kennedy d’un hochement tout juste courtois, auquel il répond d’un sobre « Mademoiselle ». Cela dit, je me fiche pas mal des civilités. Je veux juste en savoir plus. Kennedy insiste pour nous donner à chacun une carte de visite et nous invite à le contacter à tout moment. Puis, en quelques mots, il nous résume la déposition du frère aîné de l’enfant :

— Donc ce Ronald Donovan sort du stade, il prend le métro, il se sent mal… et, à peine arrivé chez lui, il meurt en pissant le sang !

— Ça n’a pas de sens… je réplique en le fixant de mon œil blanc.

— Les morts violentes n’en ont jamais vraiment, si tu veux mon sentiment.

— Vous ne trouvez pas que ça a comme un air de famille avec l’affaire Pomeroy ?

Sophie vient de prononcer ses premières paroles. Tout juste murmurées, et pourtant tellement pesées. L’agent Kennedy la scrute sans un mot. Il paraît un peu contrarié. Il ne se démonte pas pour autant. Il en faut plus qu’une gamine de Harvard, petite souris sous anxiolytiques, pour le déstabiliser.

— Pomeroy ?

Je lève un sourcil interrogateur, dont je balaie mes deux vis-à-vis.

— Jason Pomeroy, finit par approuver le flic. En 2001, il a été convaincu du meurtre de onze jeunes garçons dans la région. Tous âgés de huit à onze ans. La plupart issus des quartiers populaires de la ville : South Boston, Charlestown, Washington Street, Roxbury, etc.

Je me tourne aussitôt vers Sophie. C’était donc lui le serial killer qu’elle voulait évoquer tout à l’heure. Onze enfants morts dans des circonstances similaires. D’un geste machinal, je joue avec le bracelet qui comprime mon poignet gauche. Une trace rouge est visible sous la lanière de plastique noir.

— Tous empoisonnés, précise-t-elle.

— Et aussi bien vidés de leur sang que des poulets de batterie, ajoute Kennedy. Comme ce pauvre petit gars, en bas…

Je tente d’assimiler ces diverses informations. Sophie me semble bien plus douée que moi, à ce petit jeu-là. N’en déplaise au Pr French et à Gene Devroe, je ne suis vraiment pas sûr d’être leur futur Richard Reily… Et, vu l’animal, je m’en féliciterais presque. Je regarde Kennedy :

— Les garçons en question, ils avaient un lien spécifique entre eux ?

— À part être pauvres, non, aucun. Tous de familles différentes. Pas deux dans la même école ou la même bande, répond-il.

Je force ma nature d’enquêteur. J’essaie de me remémorer ces questions que j’ai mille fois entendues à la télé, ou lues dans des polars.

— Mais comment s’y est-il pris, alors ? Il a quand même bien fallu qu’il les croise, tous ces garçons, pour les droguer !

Kennedy hoche la tête :

— C’est tout le problème. Pomeroy a avoué tous les crimes qu’il avait commis. Mais il n’a jamais voulu dire comment il avait opéré.

— Dans ce cas, intervient Sophie, je ne comprends pas… Comment a-t-il été confondu ?

— Il s’est livré…

— Ça ne prouve rien ! je m’exclame.

— … dix minutes avant que sa dernière victime ne succombe, ajoute Kennedy. Il nous a donné son nom et une description physique on ne peut plus précise.

Je n’ai pas rêvé. Kennedy a bien dit nous… C’est donc qu’il était présent lui aussi, ce jour-là, dans le poste où Pomeroy s’était rendu à la police. Peut-être même est-ce lui qui a tenté de lui arracher des aveux complets et qui a dû se contenter des bribes consenties par le tueur. Il poursuit, confirmant mon intuition :

— Dix minutes avant que le gamin ne clamse pour de bon, Pomeroy était avec nous, en salle d’interrogatoire, et il savait que ce môme était en train de mourir. Vous comprenez ce que ça veut dire ? Qui à votre avis pouvait être au courant ?

Mon binôme comprend, et n’en croit pas ses oreilles.

— Son meurtrier. Seul son meurtrier pouvait le savoir.

Je relance Kennedy :

— Il n’a rien dit d’autre ?

— Si. En prime, histoire de lever tous les doutes, il a indiqué le dosage exact de la substance qu’il lui avait fait ingérer. Confirmé par le légiste et par notre labo.

— Et personne n’a réussi à établir quand ni comment Pomeroy avait pu entrer en contact avec ces garçons ?

— Non. Officiellement, il était au chômage. Il vivait seul dans un petit appart de Charlestown. Il ne bougeait quasiment pas de chez lui.

— Et à son domicile, justement, vous n’avez rien retrouvé ? Aucune trace du toxique utilisé ?

— Non. Rien du tout.

Nous restons muets quelques instants. Puis Sophie sort la première de notre stupeur :

— Il a été reconnu coupable ?

— Oui, bien sûr.

— Et la sentence ?

— La peine de mort, par injection.

— La peine de mort ! Je croyais qu’elle était inapplicable dans le Massachusetts…

— Tu as raison. Comme dans l’État de New York. Mais elle n’a pas été abolie pour autant.

Je me secoue à mon tour.

— Et donc ?

Kennedy nous regarde :

— Onze enfants, bon Dieu… Ce type a tué onze enfants ! Le jury et l’opinion publique n’ont même pas laissé le choix à la cour. Soit la justice s’en chargeait, soit ils seraient allés chercher Pomeroy dans sa cellule et l’auraient lynché eux-mêmes ! Rien n’aurait arrêté les familles des victimes.

 

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