Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 44 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

36 – Dimanche 30 octobre 2011

 

Quand tout vous échappe, se raccrocher à des dates apparaît comme un ancrage rassurant. Un port abrité, comme il en existe encore dans certaines îles de la baie de Boston, où vos pensées peuvent mouiller en toute quiétude. Rien ne peut venir contredire la vérité qu’énonce un calendrier. C’est un havre sûr.

Demain, on fêtera Halloween. On, vous vous en doutez, c’est n’importe qui sauf moi. Demain, on célébrera les dix ans de la disparition de mes parents. Demain, mon père – tout ce qu’il y a de plus vivant – sera mort depuis une pleine décennie. Et plutôt deux fois qu’une.

Les quelques heures de sommeil n’ont pas dissipé notre désarroi d’hier. Il faudrait tout reprendre depuis le début une fois encore… Entrevoir comment Kennedy et ses homologues ont pu se faire rouler par deux fois dans la farine. Il y a dix ans et aujourd’hui. Je suis frappé de constater les lacunes flagrantes dans leur travail d’investigation, en particulier la façon dont les enquêteurs de l’époque n’ont fait que survoler le profil de Jason Pomeroy – personne n’a-t-il fait le rapprochement avec le Jesse Pomeroy ? – ainsi que l’emploi du temps des jeunes victimes avant l’heure de leur décès. Qu’ils aient tous fréquenté Fenway Park dans les heures précédant leur crise fatale n’a-t-il vraiment éveillé aucun soupçon parmi les enquêteurs ?

De là à penser que ces manquements si nombreux aient été volontaires…

Sophie a tout juste ouvert les yeux qu’elle reprend elle aussi le fil de notre conversation, comme s’il était resté tendu à travers les ténèbres par-dessus nos rêves.

— Tu as ta patente pour ta buvette ?

— Euh… oui, je dois l’avoir quelque part dans mes papiers.

Je désigne un bloc de métal gris à l’autre bout de la pièce, qui fait office de rangement pour tous mes documents officiels.

— Et celle de ton père ? Il en avait bien une, lui aussi ?

— J’imagine… Mais je ne l’ai jamais vue.

— Je croyais que ça se transmettait de père en fils.

— Oui, c’est vrai.

— Et alors, quand tu as fait ta demande, je suppose que tu as dû produire la sienne pour preuve de ton droit héréditaire, non ?

Où veut-elle en venir ?

— Non. Elle faisait partie des papiers que m’a remis le notaire quand j’ai quitté l’Italian Home. Je plaide ma cause sur le ton de l’évidence : Tu sais bien, en même temps que les clés de la maison.

— Tu ne trouves pas ça un peu étrange qu’elle ait déjà été éditée à ton nom ? Avant même que tu aies l’âge de t’en servir ?

— Je… J’avoue que je ne m’étais jamais posé la question.

Son regard est si insistant qu’il pourrait percer le caisson en alu.

— Fais-moi voir ça.

Après quelques minutes d’une fouille malaisée, j’extrais ladite pièce et la lui présente comme un trophée.

— C’est émis par le Bureau des affaires commerciales et des licences de la ville, commente-t-elle à voix haute.

— Pff, je soupire. Ne me dis pas qu’on doit retourner à la mairie…

— Si. Si on veut savoir quel micmac ton père a trafiqué avec vos patentes, j’en ai bien peur.

La sonnerie de mon portable, brève montée de gamme sur une harpe imaginaire, nous interrompt dans l’exploration de mes archives personnelles. Fisk, m’annonce l’écran couleur du combiné. Son nom sonne comme le tranchant d’une lame. On a déjà dû le lui dire.

— Tom ! Fisk à l’appareil.

— Maître…

— Oublie les « maître », tu veux bien. J’ai eu des nouvelles de l’autopsie.

Je marmonne mon incompréhension :

— L’autop… sie ?

— Le corps dans ton jardin, nom de Dieu ! T’as quand même pas oublié ça ?

— Non, bien sûr que non.

— OK, je préfère. Parce qu’ils l’ont identifié.

Je retiens dans ma gorge nouée la question qui tombe pourtant sous le sens. Il doit percevoir mon trouble, car il enchaîne aussitôt :

— Tu es seul, là ? On peut parler ?

— Oui, je mens. Je suis seul.

— OK. La femme qu’on a déterrée dans le jardin d’Emmet Street…

— C’était qui ?

— C’était ta mère, Tom, lâche-t-il enfin. Thelma Harris.

Ma mère, noyée avec mon père, engloutie dans la même barque, selon les bons souvenirs qu’on me souffle depuis mon entrée à l’Italian Home.

Le silence que je laisse alors s’installer doit être interminable, car l’avocat éprouve le besoin de demander :

— Tom ? Tom, tu es toujours avec moi ?

— Oui. Ils sont sûrs de ça ?

— À cent pour cent. On a obtenu une empreinte dentaire tout à fait identique à celle fournie par le Dr Dennis, le stomato qui la suivait à l’époque.

— Et… ils ont réussi à déterminer depuis quand elle était là ?

Je pose des questions factuelles, comme un automate, comme si je suivais moi-même un formulaire préétabli. J’écoute à peine ses réponses. J’essaie vainement d’exhumer un souvenir ou deux que je partagerais avec elle. Aucun ne me vient. Est-ce que je saurais seulement restituer son visage de tête, sans l’aide de la moindre photo ? Esquisser ses traits sur le papier ? Que reste-t-il d’elle en moi, si ce n’est la voix chaude d’Andrea qui me susurrait, les soirs de larmes : « Elle était belle ta maman, si belle… »

— Pas évident, après tout ce temps. Mais visiblement plus qu’ils ne le pensaient après une étude superficielle du squelette.

— C’est-à-dire ?

— Plutôt dans les quinze ans.

La première idée qui me vient, c’est que voilà un crime qu’on ne pourra m’imputer, même avec la pire mauvaise foi du monde. Pensée chassée aussitôt par la culpabilité de l’avoir formulée et l’infinité des sombres possibles dessinés à l’encre noire par cette nouvelle perspective.

— On sait de quoi elle est morte ?

— Tom, je ne crois pas que ce soit très utile de…

— C’est ma mère ! On parle de ma mère, bordel ! Ensevelie dans mon jardin ! Vous ne croyez pas que j’ai le droit de tout savoir à son propos ?

— Elle a reçu un coup. Très violent.

— Où ça ?

— Sur la nuque. Elle a été brisée net.

— Avec quoi, le coup ?

— Ce n’est pas totalement clair…

— Avec quoi ? j’aboie encore dans le micro.

— Avec une rame. Elle a été tuée d’un coup de rame.

 

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