Le Manuel Du Serial Killer
LE MANUEL DU SERIAL KILLER – extrait n° 2 - Chapitre 4 : Techniques et méthodes
Je me rue sur la herse ajourée.
— Attendez !
Le gorille est sourd à ma supplique. Il entraîne à sa suite Jason, qui se laisse tirer sans broncher, l’échine à nouveau courbée.
— Attendez, je vous dis ! Il allait me répondre…
— Vous ne pouvez pas arrêter ça comme ça ! s’époumone à son tour Sophie.
Comme l’ectoplasme orange menace de disparaître dans l’embrasure, le prisonnier se débat soudain avec une violence insoupçonnable. Libéré un bref instant de son emprise, il se jette alors vers le grillage, jusqu’à s’écraser contre les barreaux. Sans eux, son visage toucherait le mien. Je m’attends à des mots mais, d’entre ses lèvres closes, sort une petite forme métallique, à bout rond, que ses yeux m’implorent de prendre sans tarder dans ma bouche. Une clé !
J’ai tout juste le temps de faire disparaître son précieux témoin sous ma langue, étrange baiser où nous nous effleurons à peine, que le gardien le tire vers l’arrière et lui assène un violent coup de matraque sur la nuque. J’ose croire que ce dernier n’a rien vu.
La suite ? La suite est aussi floue que si j’avais été frappé moi-même.
LE MANUEL DU SERIAL KILLER
Extrait n°2
Chapitre 4 : Techniques et méthodes
Je ne suis pas le premier à le dire, mais le fait mérite d’être rappelé ici : tuer n’est pas une chose simple. On n’élimine pas une vie humaine comme on prend son café ou comme on sort sa poubelle, l’esprit vagabond, le geste relâché. Celui qui n’a jamais commis d’homicide ne mesure pas la somme de préparation en amont, mais plus encore de force et de détermination que cela requiert durant l’acte proprement dit. Oh oui, cette concentration parfaite qu’exigent les gestes fatals, cette tension absolue.
Faites donc vos gammes sur un petit animal, vous verrez ! Choisissez une souris ou un jeune chat de votre entourage, et tentez de l’étrangler ou de lui briser la nuque à mains nues. Pas si facile, n’est-ce pas ? Alors imaginez maintenant ce que cela doit être de retirer la vie d’une soixantaine de kilos – au bas mot – de muscles, de nerfs et d’os déterminés à sauvegarder coûte que coûte son existence. Faites cet effort empathique de vous représenter vous même en pareille posture, deux mains serrées autour de votre gorge, bien décidées à en chasser l’ultime souffle. Ne mettriez-vous pas tout ce qu’il vous reste d’énergie dans cette bataille ? Ne seriez-vous pas ivre de survie, battant désespérément l’air de tous vos membres ?
Car, par tuer, j’entends le contact direct avec le corps de l’autre. Ce moment où les deux entités que sont la victime et son meurtrier sont si proches, et l’issue encore si indécise, que seule la volonté suprême de l’assassin permettra de sceller leur destin commun, le faisant basculer du bon côté. Celui d’une fin propre et claire. Définitive.
Mais, si vous croyez que je vais vous faire dans ces pages l’apologie du pugilat, mano a mano, ou de l’emploi savant de toute cette palette d’armes dont dispose le meurtrier, vous fourrez profond votre doigt de lecteur de polars. Certes, je me suis essayé moi-même, une fois ou deux, à ce que j’appelle pour mon propre usage le CAA : Crime Assisté d’une Arme. Non sans un certain succès, d’ailleurs. Le résultat fut probant et, pour ce que j’arrive encore à m’en souvenir, personne ne s’est plaint de ce que le travail ait été mal fait. Quelques coups de couteau de cuisine bien placés – coeur, poumon, estomac, bas-ventre, dans cet ordre là – portés avec assez de violence pour pénétrer franchement les chairs, sans hésitation, sans bavure.
Ce que je n’avais pas anticipé à l’époque, c’est l’effet que produirait sur moi la vue du sang. Plus encore son odeur. Ce parfum métallique, poisseux, écoeurant, dont la seule évocation me donne, aujourd’hui encore, la nausée. Non, le meurtre de contact, ça n’était vraiment pas pour moi. Et je ne vous parle pas des mille difficultés que celui-ci engendre, s’agissant de l’effacement des traces et de la dissimulation a posteriori des éléments de preuve. C’est cet ensemble de raisons qui m’ont fait verser rapidement dans le meurtre à distance, celui qui n’engage pas de lutte directe entre les deux protagonistes.
Deux remarques à ce propos. Les spécialistes des tueurs en série dont j’ai pu lire les articles savants ou les ouvrages prétendent que les assassinats sans contact ne relèvent pas du schéma habituellement à l’oeuvre chez mes confrères serial killers. Pourquoi cela ? Parce que ceux-ci recherchent dans l’acte meurtrier un sentiment de maîtrise, d’emprise sur leur victime, une forme de toute puissance éphémère qui a pour vertu de soulager temporairement leur état d’extrême vulnérabilité. Or, ce qui caractérise le meurtre distant, c’est justement l’absence de contrôle. Ou, pour être plus juste, la part d’impondérable inhérente à ce mode opératoire. Car la distance implique aussi une inévitable dissociation dans le temps entre l’intention criminelle et les conséquences mortifères de celle-ci. La mort n’intervient pas juste après le geste. Elle est différée par rapport à lui. Et, dans cet intervalle de durée fort variable, mille facteurs peuvent venir parasiter, voire contrarier, la volonté de tuer. C’est en cela que ce type de procédure répugne à la plupart des tueurs patentés. Elle induit une forme d’incertitude, on pourrait même dire de suspense – mourra, mourra pas ? –, qui leur est insupportable.
Pas à moi. Moi, j’adore attendre fébrilement le résultat. Spéculer sur mes chances de succès. Imaginer le pire, l’échec, pour recevoir à la fin la juste récompense de mes efforts. Je suis appliqué. Méthodique. Besogneux. Et un peu joueur, aussi.
L’autre constante que notent les criminologues, c’est la sur-représentation de femmes parmi les les auteurs de meurtres distants. On comprend aisément pourquoi : moins athlétiques que les hommes, elles préfèrent ne pas hypothéquer leurs chances dans un corps à corps dont elles risqueraient fort de sortir vaincues. D’où ce penchant manifeste pour les armes qui leur permettent de conserver la distance la plus grande avec leur victime : les armes de longue portée... Et le poison. Quarante-cinq pour cent des tueuses en série y ont recours. Contre quatre pour cent seulement de leurs homologues masculins.
J’ai beau ne porter ni faux cils ni jupons, ma préférence va sans hésitation à ce mode d’exécution. Vous le comprendrez à la lecture des pages suivantes et j’aurai largement l’occasion d’y revenir ainsi que de développer les avantages multiples de cette méthode : efficacité, discrétion, absence de meurtrier au moment du décès, possibilité d’étaler l’acte dans le temps, abondance et multiplicité des « armes » disponibles, faculté de l’« arme » à être dissimulée dans un autre objet d’apparence inoffensive (par exemple un aliment ordinaire), etc. Le poison, c’est le seul outil criminel offrant à celui qui l’emploie une réelle garantie de confort.
(...)
Dans la grande famille des poisons, je confesse un faible pour ceux qui s’inscrivent dans la quotidienneté : médicaments, produits pharmaceutiques et simples détergents... Tous ces toxiques si usuels qu’on ne les soupçonne pas, et dont l’apparente banalité laissera encore plus démunis les victimes et leurs proches, tant ceux-ci sont à mille lieu d’imaginer qu’il soit possible de mourir de manière « aussi bête ».
Overdose d’aspirine ? Pensez donc !
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