Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 18 sur 62

Pages du PDF

Le Manuel Du Serial Killer

14 – Lundi 24 octobre 2011

 

Quand votre vie vous échappe, la plupart des témoignages que j’ai lus à ce propos sont formels, il n’y a pas cinquante façons de réagir. Soit vous vous laissez guider sans résistance par le courant qui vous emporte, et priez pour qu’il finisse par vous redéposer sur un pan de terre ferme par un effet heureux du hasard ; soit vous vous débattez comme un damné à la porte de l’enfer, précipitant votre noyade tant il est vain de lutter contre une force aussi puissante.

Évidemment, comme quatre-vingt-dix-neuf pour cent des personnes confrontées à une telle situation, je me jette sans réfléchir dans la seconde option. Je m’agite. Je cherche à joindre Sophie, sans succès. Puis Killin, mon éditeur désormais.

— Tom ! Quelle joie de t’entendre ! On désespérait de te parler en direct.

Sandy a ce ton qu’on n’adopte que dans les circonstances un peu folles : mariage, catastrophe retransmise en direct à la télé, finale d’un championnat quelconque… Je ne trouve rien à lui répondre. Je n’ai pas été conçu pour être un tel point de mire, l’objet de toute cette attention. Ma tête est une Cocotte-Minute sans eau à l’intérieur. Aucune soupape ne parviendra à l’apaiser. Elle est condamnée à l’explosion. Reste à savoir quand.

— Tu sais que c’est le délire ici… George n’a plus raccroché son téléphone depuis que les services de presse ont été mis sous enveloppe. Absolument tout le monde veut te rencontrer ! On doit avoir au moins une dizaine de demandes d’interview, et encore, rien que pour la télé.

— C’est génial, Sandy. Mais… Comment vous l’avez trouvé ?

— Trouvé quoi ?

— Le manuscrit.

Elle fait celle qui ne comprend pas :

— Le manuscrit ? Je l’ai trouvé super, Tom !

— Non, non, je veux dire : où est-ce que vous l’avez déniché ? Je l’avais pourtant mis…

— … dans la panière « À publier », je sais. Entre toi et moi, c’était sacrément gonflé. Et signer la page de garde avec ton sang, plutôt gore je dois dire. Mais au moins, dans le genre original et spectaculaire, on n’avait jamais vu ça.

Les trois taches, d’accord. Mais la panière… M’étais-je donc trompé à ce point ? Avais-je visé la mauvaise extrémité ? La mauvaise pile ?

— Pour ne rien te cacher, enchaîne-t-elle, reprenant à peine son souffle, cette manière de faire le forcing pour ton propre texte puis de disparaître comme un voleur… Dans un premier temps, tout ce cinoche a bien agacé Killin.

— Désolé…

— Mais dès qu’il l’a lu, alors là !

La machine à détecter le « coup » juteux s’était mise en branle. Et peu importe que l’auteur supposé ait été aux abonnés absents. Qu’est-ce qu’un auteur, après tout, si ce n’est ce petit artisan placé au début de la chaîne, dont la présence constitue plus un poids qu’un atout ?

Un détail ne cesse pourtant de me chagriner. Car, si limitées que soient mes connaissances du monde de l’édition, je suis bien conscient qu’aucun livre ne peut paraître sans l’accord signé de celui qui l’a écrit. Sans un…

— … contrat ? s’étonne Sandy. Tu plaisantes ou quoi ? Ton contrat, tu nous l’as renvoyé signé il y a une bonne semaine.

Première nouvelle. Mais, si elle l’a reçu, c’est bien que quelqu’un l’a émargé à ma place et le leur a retourné… Qui ? Quand ? Et, plus que tout, comment ? Quelqu’un doit détourner mon courrier, l’ouvrir et exploiter à sa guise ce qui l’intéresse ou l’amuse. C’est la seule explication. Quelqu’un m’observe et joue avec moi.

Et qui d’autre que l’auteur de ce maudit Manuel… ?

— D’ailleurs, j’ai une bonne nouvelle pour toi : le virement de ton avance est parti ce matin vers ton compte. Cool, non ?

C’est vrai. Je lui ai donné mon RIB avant de disparaître.

— Hum, hum, l’avance… Génial… Tu peux juste me rappeler à combien elle s’élève ?

— Non mais, t’as signé ton contrat les yeux fermés, ou quoi ?

— C’est pour être sûr !

— 20 000 dollars, comme prévu. Enfin, 19 000 et quelques, si tu enlèves les charges diverses.

— 20 000… dollars ?

Le montant me paraît surréaliste. Jamais je n’ai eu une telle somme en ma possession. Alors que je rallie enfin Cabot, je réalise que c’est quasi la moitié d’une année de scolarité ici. Je me demande bien ce que je vais pouvoir faire avec autant d’argent d’un coup. Va-t-on me retirer ma bourse ? Il ne manquerait plus que ça. J’imagine déjà Rony-Albrecht-que-je-ne-connais-pas, le type du HoCo, venir récupérer la clé de mon studio avec un air réprobateur, comme si j’avais indûment profité de la générosité du système.

Deux ou trois têtes que je n’ai jamais croisées se retournent sur mon passage. L’info selon laquelle une célébrité en puissance réside parmi eux semble être parvenue ici plus vite que moi. Bientôt, je le sens, l’air y sera irrespirable.

— Quand George y croit, là je peux te dire que, tout à coup, il ne compte plus ses sous. Et franchement, c’est pas pour te faire de la lèche, hein… Mais je suis vraiment contente que ça soit tombé sur toi, Tom.

— Merci.

— Saaaandy, nom de Dieu !

J’entends une sorte de hurlement exténué derrière elle. Visiblement, un certain patron s’irrite de trouver sa ligne occupée et semble avoir perdu en partie sa voix, à force de vendre sa dernière trouvaille à la Terre entière.

— Je vais devoir te laisser…

— Sandy, est-ce que tu peux lui passer un message ?

— Vas-y. En ce moment, c’est un peu au péril de ma vie, mais je peux toujours essayer…

— Dis-lui que j’ai besoin de le voir.

— Aujourd’hui ?

— Pas aujourd’hui. Tout de suite.

— Tu plaisantes, là ?

Je trouve une assurance que je m’ignorais, fouillant ma mémoire si fragile à la recherche du meilleur lieu de rendez-vous possible.

— Non. Dis-lui… Dis-lui à la patinoire du Boston Common. Dans deux heures.

Je raccroche puis je m’affale sur mon lit, le livre entre les mains. Incapable de toute action.

Pourtant, il va bien falloir que j’avale ce bouquin intégralement. Que je m’approprie un minimum ces mots qu’on m’attribue. Puisque c’est moi qui les ai écrits.

Paraît-il.

 

OceanofPDF.com