Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 22 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

17 – Mardi 25 octobre 2011

 

 

Au cœur du Manuel, plus précisément au chapitre 3, « Le projet », son auteur développe une dialectique qui a tout particulièrement choqué l’opinion. Il y expose comment, en vertu de son expérience, une véritable relation s’établit entre le meurtrier et sa victime. Selon lui, le tueur n’est pas juste un prédateur qui fond sur sa proie innocente. C’est même tout le contraire : la victime appelle à elle son futur assassin. D’une certaine manière, c’est elle qui séduit ce dernier et, par le message inconscient de disponibilité qu’elle lui adresse, l’autorise à passer à l’acte. En quelque sorte, la victime n’en serait pas réellement une, dans la mesure où ce qui se noue avant et pendant le crime apparaît à l’auteur du Manuel comme une forme de libre association entre les deux parties. Il en prend pour preuve que les tueurs parviennent plus souvent à leurs fins qu’ils n’échouent. Si l’instinct de survie de la victime était vraiment si fort, alors le nombre de rescapés serait nettement plus important. Pour que tant de meurtres aboutissent, il faut bien que les deux acteurs de la scène soient complices !

Cette liaison, au sens presque sentimental du terme, se développerait toujours de la même manière, en trois étapes qu’il détaille comme suit. Tout d’abord, une phase où la future victime se fait connaître de son meurtrier, se projetant soudain dans son univers : c’est la Révélation. Ensuite, une étape au cours de laquelle la victime fournit à son tueur les éléments qui permettront à ce dernier d’agir de manière efficace et discrète, et ce faisant d’établir son plan et son mode opératoire : c’est l’Apprentissage. Vient ensuite le Partage, cet ultime moment qui voit la victime adresser à son bourreau le signal du passage à l’acte ainsi que le meurtre proprement dit. Cela suppose qu’une forme d’intimité se soit nouée entre eux. Car, contrairement à une idée reçue, la plupart des serial killers ne tuent pas à l’aveugle. Ils ont beau chosifier celui ou celle qu’ils s’apprêtent à sacrifier, ils ressentent néanmoins le besoin d’une forme de proximité, voire de familiarité, avec l’objet de leur convoitise et de leur fureur dévastatrice. Une fois encore, ce qu’ils ressentent pour lui, pour elle, emprunte largement à la palette si large des sentiments amoureux : l’attrait, le désir, la passion, la jalousie, etc.

Alors, si je ne suis pas le tueur… lequel d’entre eux ai-je bien involontairement appelé à moi ? Qui donc a jeté son dévolu sur moi ? Qui ai-je pu enjôler à mon corps défendant jusqu’à tomber à la fin dans ce traquenard ?

J’ai fini par ouvrir à Sophie. Elle entre désormais chez moi comme si elle y était un peu chez elle. Après avoir jeté son gros manteau de laine violette sur l’unique fauteuil, elle m’assure de sa confiance avec une conviction que je ne lui connaissais pas. Elle me croit quand je lui dis que je ne suis pas l’auteur de cet ouvrage.

— J’apprécie ton soutien. Mais qu’est-ce qui te rend si sûre de toi ?

— Hum, je ne sais pas. Une impression… Ou peut-être le fait qu’il n’y ait pas de cartons d’aspirine chez toi.

Elle tente un sourire réconfortant et balaie la pièce des yeux comme pour mieux se convaincre de sa dernière assertion. Elle doit attendre que j’abonde dans son sens, que je lui prouve mon innocence en révélant le contenu de mes placards ou que je la laisse accéder à mon ordinateur pour vérifier qu’aucune version du Manuel n’y figure. Mais je reste figé. Elle devra se contenter de ses suppositions.

Je la saisis par le bras et l’entraîne sur le palier.

— Viens… J’ai envie de prendre l’air.

— Si tu veux, répond-elle en faisant la moue.

Une fois dehors, je comprends aussitôt sa réticence. Tous ces regards qui m’évitaient il y a quelques jours encore sont désormais comme aimantés par moi. On me dévisage sans peur, sans dégoût, mais avec une fascination morbide qui soude leurs yeux à ma silhouette jusqu’à ce que je disparaisse complètement de leur champ de vision.

Un échalas en blazer à écusson – on dirait un neveu ou un jeune cousin de Reily – m’aborde devant l’entrée occidentale du Quad, au niveau du bâtiment Hilles, toutes dents dehors. Il me tend une main qu’il semble vouloir amicale :

— John Holz… Je représente le Delphic.

L’un des huit final clubs de Harvard encore en activité de nos jours. L’aristocratie étudiante. L’élite future de notre pays. Peut-être même du monde. Je considère sa main comme s’il s’agissait de la gueule grande ouverte d’un serpent, prête à mordre la mienne.

— Euh, OK… Et qu’est-ce que je peux pour t…

— Le Delphic aime les personnalités hors du commun. Tu es une personnalité hors du commun, Tom.

À ma droite, le piétinement de Sophie suffit à exprimer à quel point tout cela la met mal à l’aise. Moi aussi, à vrai dire. D’ordinaire, jamais un recrutement ne se fait à découvert, encore moins en public. Tout se joue dans le secret de leurs maisons, et non sans avoir fait intervenir pléthore d’intermédiaires et de parrains. Le contact direct est pour eux une anomalie, presque une faute. Sans jeu de mots, je dois leur avoir sérieusement tapé dans l’œil pour qu’ils transgressent ainsi leur propre code de confidentialité. Comme si le KGB tentait de débaucher James Bond au supermarché du coin.

— Je n’ai pas les moyens de souscrire à ce genre de chose.

Je connais le montant du ticket d’entrée : 2 000 dollars en moyenne par trimestre, et même par mois dans les final clubs les plus huppés. Et puis l’adage de Groucho Marx ne m’a jamais paru aussi juste et approprié : « Jamais je ne voudrais faire partie d’un club qui accepterait de m’avoir pour membre. »

— Hum, tu ne dois pas t’arrêter à ce genre de détails. Quand un candidat nous semble réellement au-dessus du lot, nous sommes disposés à faire quelques concessions sur les droits d’admission.

— Jusqu’où, les concessions ?

— Jusqu’à la gratuité complète.

La victime qui séduit son meurtrier. Révélation. Je leur plais tellement, tout à coup, qu’ils en viennent à faire n’importe quoi. Aucun club n’accepte un membre sans contrepartie. Jamais.

— Fous-lui la paix, ça ne l’intéresse pas !

La réponse de Sophie a fusé avec une fermeté étonnante.

— Pardon… tu es qui, toi, au juste ? l’interpelle John Holz avec tout le mépris dont il est capable.

— Sa copine, répond-elle du tac au tac.

— Super, vous allez très bien ensemble, ironise-t-il. Mais tu ne crois pas que c’est à lui de prendre les décisions qui le concernent ? L’entrée dans un club comme le Delphic peut conditionner tout son avenir. Et, comme le disait l’un de nos fondateurs, « les femmes s’en vont, les frères restent ».

— Ah oui ? Moi, je crois plutôt que c’est toi qui vas t’en aller.

Je ne sais pas ce qui m’a pris. C’est sorti comme ça. Pour une raison que j’ignore, je n’ai pas supporté qu’il s’en prenne à mon binôme.

Visiblement vexé, Blazer-écussonné finit par tourner les talons, non sans me tendre une ultime perche qui résonne de manière vaguement menaçante :

— Ne néglige pas notre offre. Crois-moi, tu jouis actuellement d’une popularité qui t’attire les sympathies. Mais elle pourrait aussi bien te valoir quelques ennuis, plus tôt que tu ne le crois hélas.

Sophie le défie du regard.

— On doit prendre ça comme un avertissement ?

— Non. Tout ce que je veux dire, c’est que, le moment venu, le soutien de ses frères du Delphic pourrait lui être précieux. Réfléchis-y, Tom.

C’est tout réfléchi : l’air frais attendra. Dans l’immédiat, il est plus prudent de me calfeutrer chez moi. Enfin, tant que c’est encore chez moi. Le HoCo envisage-t-il toujours de m’expulser, au vu de ma nouvelle notoriété ?

Mais ce n’est pas Rony Albrecht qui m’intercepte quelques minutes plus tard dans le hall de Cabot, juste après que j’ai convaincu Sophie de me laisser un peu seul. Entre trois uniformes bleu nuit, je reconnais la carrure large et épaisse de Joe Kennedy, qui se retourne à l’instant même où je pousse la porte vitrée :

— Tom…

Il plisse les yeux d’une manière qui n’annonce rien de bon. Je ne saurais dire s’il est plus contrarié que gêné ou l’inverse. Les policiers qui l’accompagnent me considèrent comme une bête curieuse. L’un d’eux a la main posée sur la crosse de son revolver, arrimé à son ceinturon. Je n’ai pourtant pas le profil du gars dangereux. Non ?

— Capitaine Kennedy.

Je pourrais ajouter un mot détendu, du genre : « Qu’est-ce qui me vaut le plaisir de votre visite ? » Mais ce n’est pas moi et c’est encore moins le moment, je le sens bien à cette tension muette qui vibre et sature l’espace entre nous.

— Je ne vais pas tourner autour du pot, mon garçon. Une enquête préliminaire a été ouverte sur toi.

— Je ne vous demande pas à propos de quelle affaire…

— En effet, je pense que tu t’en doutes un peu. Je suis mandaté pour perquisitionner ton appartement. Mes camarades ici présents sont dépêchés pour ça par Bowdon Square.

— J’imagine qu’appeler un avocat maintenant n’y changerait rien ?

Je bluffe, et il le sait pertinemment. Je n’ai aucun avocat parmi mes relations. Et quelles relations, d’ailleurs ? « Tout ce que je veux dire, c’est que, le moment venu, le soutien de ses frères du Delphic pourrait lui être précieux. » Si j’avais topé la main de John Holz, cinq minutes plus tôt, peut-être ne me sentirais-je pas si démuni à l’heure qu’il est. En quelques coups de fil, il aurait mobilisé la crème des diplômés de la Harvard Law School et autres anciens membres du club. Au lieu de ça, me voilà aussi dépourvu qu’un ver de terre.

— Non, au mieux tu gagnerais une heure. Mais, de toute façon, on ne te laisserait pas pénétrer dans l’appartement avant nous.

— OK. Je vais vous montrer le chemin, alors.

— Tom… Je…

Il retient mon mouvement, sa grosse main agrippée à mon bras. Dans une autre vie, j’aurais aimé avoir un père tel que Joe Kennedy. On aurait lancé la balle tous les deux le week-end. De temps en temps, il m’aurait emmené à Fenway Park, mais ce coup-ci dans les tribunes, pour voir le match. Il ne m’aurait pas laissé à la porte de mes bonheurs d’enfant. Sa poigne ne me lâche pas et me tire même un léger frisson douloureux. Je hausse doucement l’épaule pour me dégager.

— Oui ?

— Je suis désolé de tout ça. Tu dois comprendre que je n’ai pas le choix.

— Je le sais bien. C’est pas si terrible.

— Oui… Enfin, ça ne se limite pas à ta piaule. On doit aussi visiter ta maison d’Emmet Street.

— Quand ça ?

— Juste après. Avec la même équipe.

Une fois à l’intérieur, il ne faut pas plus de cinq minutes à ses trois gus pour tout retourner : matelas, tiroirs, placards, le moindre recoin, y compris dans mon minuscule cabinet de toilette. Ma chambre est si exiguë que nous sommes obligés de rester lui et moi sur le palier pour laisser œuvrer ses factotums.

Soudain, un barbu brun à lunettes s’exclame :

— J’ai, patron !

Il brandit une liasse de feuilles qui ne me dit rien, ni rien qui vaille. Il la tend à l’officier, qui parcourt très rapidement la petite dizaine de pages. Il ouvre le document à la dernière d’entre elles et l’agite sous mon nez.

— Tu reconnais ça, je suppose ?

— Non.

— C’est pas ta signature, là ?

— Si… Si, mais…

— Mais quoi ?

— Je n’ai jamais vu ce contrat.

Joe Kennedy soupire et tend ce qui devient à l’instant même une pièce à conviction au sbire qui s’occupe de consigner les éléments matériels. La liasse échoit dans un grand sachet en plastique transparent qu’il referme aussitôt de manière hermétique. Sur la bande blanche et opaque, il griffonne une cote au feutre noir permanent. Avec ce geste tout simple, je le comprends, mon destin est scellé.

— Est-ce que tu peux consulter ton compte bancaire d’ici ?

— Sur le Net ?

— Oui, par exemple sur ton portable.

Il désigne la bécane au capot lustré qui gît entre deux replis de couette sur le lit défait. Moi qui me fous royalement de l’ordre et de la propreté de mon gourbi, je suis saisi d’un brusque sentiment de honte. Cette odeur de renfermé, cette crasse, ce laisser-aller général me définissent au moins autant que ma sale tronche.

— Et si je refuse de le faire ?

— On fera venir un informaticien du labo qui crackera tes codes. Mais, une fois de plus, je ne vois pas l’intérêt pour toi, le résultat sera le même.

Sans plus de commentaires, j’ouvre le gros coquillage de plastique rigide et appuie sur le bouton de mise sous tension. Quelques notes aériennes marquent le lancement du système. Deux minutes plus tard, je saisis le mot de passe de ma session utilisateur et le bureau virtuel de la machine apparaît sur l’écran. En quelques clics, je parviens à la page d’accueil de ma banque en ligne. Un identifiant, un autre mot de passe…

Le solde de mon compte – 21 854,32 dollars ! – me saute aux yeux, en bas à droite de la colonne principale. Sandy avait dit vrai. Et George Killin me tient par l’endroit le plus sensible qui puisse être, ma bourse. Avec le vrai-faux contrat atterri je ne sais comment dans mes affaires, je ne peux plus nier m’être fourré de mon plein gré dans cette panade. Tout concourt désormais à valider ce présupposé qui me vaut aujourd’hui la visite des forces de l’ordre : je suis l’auteur de ce livre. J’ai écrit ce Manuel du serial killer. Et tant pis pour moi si je suis le seul à savoir que ce n’est pas vrai. Le seul à le croire.

— Tu peux nous afficher les derniers mouvements ? me demande le flic.

Encore deux glissements de souris, une pression sur le bouton de gauche, et le détail des transactions s’affiche presque instantanément.

— Dans la colonne crédit, je note + 19 254 dollars en provenance de Killin P., à la date du 24 octobre 2011, lit Kennedy à voix haute. Stan, tu peux me prendre ça en photo, s’il te plaît ?

 

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