Le Manuel Du Serial Killer
Compte rendu de la séance du 1er octobre
Compte rendu de la séance du 1 octobre er
Les crises d’angoisse du sujet sont de plus en plus rapprochées, il a souhaité avancer notre prochaine séance, et me revoir dès aujourd’hui. Les anxiolytiques que je lui ai prescrits peinent à les juguler. De fait, je constate un état de nervosité au moins comparable à celui qui l’animait lors de notre précédente séance.
On ne peut pas dire que les conditions sont idéales, mais je décide malgré tout de lui soumettre mon projet d’hypnothérapie. Son œil blanc me fixe un long moment, avant qu’il ne décoche ce qui doit être un sourire et ne me dise :
— Ça ne vous suffit pas que je vous raconte toute ma vie, hein, toubib ? Vous avez vraiment besoin d’aller fouiller encore un peu plus profond là-dedans…
Un bref échange finit malgré tout par le convaincre. Je ne dirais pas que la perspective l’excite, mais il semble très curieux de la chose, et même un peu fier que j’emploie avec lui un traitement spécifique que je ne pratique avec aucun autre de mes patients, surtout dans les cas tels que le sien où une réelle rémission est impossible. Ce qu’il considère comme une sorte de faveur le narcissise, et gomme en partie le fait qu’il ne vient pas me consulter de son plein gré.
Pour moi, cette thérapie, peu orthodoxe par rapport à mes protocoles habituels, est en quelque sorte une opération de la dernière chance. D’autant plus que, je ne suis pas sans le savoir, l’hypnose est généralement déconseillée dans le traitement des sujets psychotiques.
Mais le patient ne constitue pas un cas comme les autres. La conjonction, chez lui, d’amnésies rétrograde et antérograde, le tout accompagné d’une tendance à l’affabulation et à la création spontanée de faux souvenirs, l’apparente à un syndrome de Korsakoff. Or, dans son dossier, aucun élément toxicologique ne vient accréditer l’hypothèse d’une alcoolisation chronique, laquelle est la cause la plus fréquente de cette forme très singulière de psychose.
Après avoir énoncé à mi-voix les termes d’usage – une induction de type classique, non ericksonienne, je le précise ici à l’attention de mes confrères –, j’obtiens de lui cet état de conscience modifié caractéristique. Ses yeux sont clos, son souffle est lent et régulier, il ne parle plus sans que je ne l’aie invité à le faire. Il est totalement là, avec moi, et pourtant coupé sensoriellement de ce qui l’entoure, en l’occurrence le décor de mon cabinet.
« Parlez-moi de ce canot dans le jardin de vos parents…
— C’est le canot de mon père. Il part souvent à la pêche dessus, sur la Charles.
— Et vous, il vous arrive d’embarquer dessus ?
— Oui, ça m’arrive. Oui, je pêche aussi. Souvent je pêche avec lui.
— Et votre mère, elle part à la pêche avec votre père ?
— Non, jamais.
— Pourtant, elle a coulé avec lui ce jour-là. Elle était avec lui sur ce canot lorsque votre père s’est noyé, n’est-ce pas ?
— Je ne sais pas… Je ne crois pas.
— Vous êtes sûr… ou vous ne croyez pas ?
— Je ne crois pas.
— Et vous, étiez-vous sur ce bateau avec lui ?
— Je ne sais pas… Je suis souvent sur le bateau avec lui. Je pêche avec lui.
— Ce jour-là aussi ?
— Je ne sais pas… Je ne sais pas…
— Vous avez un oncle, le frère cadet de votre père ?
— Oui…
— Il était sur le bateau le jour de l’accident ?
— Non, pas lui.
— Pourquoi n’était-il pas présent sur le bateau ?
— Il ne vient jamais.
— Pour quelle raison ?
— Il ne vient pas. Il boit trop. C’est dangereux de monter sur le bateau avec lui. Il peut tomber à l’eau. »
À ce moment de notre dialogue, le sujet fait état d’un stress aigu, qui se manifeste par des secousses et un tressautement rapide des paupières. Je décide de le sortir aussitôt de l’état hypnotique.
J’interromps alors la séance. J’insiste pour prendre un autre rendez-vous, mais le sujet se montre réticent. J’ai beau lui rappeler que cette consultation lui a été imposée sur décision administrative, il refuse de prendre date. « Quelle date, hein, quelle date ? » hurle-t-il quand je me montre plus pressant.
Certaines défenses subsistent toujours, et ma première tentative pour les contourner par l’hypnose, en dépit d’un résultat plutôt satisfaisant (voir remarques ci-dessus), semble avoir eu pour contrecoup de les réactiver dans son état de conscience ordinaire.
Je note néanmoins les points suivants, dont certains corroborent ce que nous savions déjà du passé du sujet et d’autres viennent au contraire infirmer ce que celui-ci avait soutenu jusqu’ici :
— Sa mère n’avait bien sûr aucune raison d’être présente le jour de l’accident sur le canot familial, sur lequel elle ne montait jamais.
— Lui en revanche embarquait souvent avec son père. Il aurait été plus logique qu’il soit présent aux côtés de ce dernier ce jour-là.
— Son oncle, Jonah, était un alcoolique reconnu comme tel, raison pour laquelle il n’a pas été en mesure de prendre en charge le sujet à la mort de ses parents.
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