Le Manuel Du Serial Killer
23 – Vendredi 28 octobre 2011
Telle Alice au bord du gouffre, je ne sais pas si je dois sauter ou non. Ne manque plus qu’un lapin muni d’une montre à gousset pour m’attirer à sa suite à l’intérieur de la gare, grouillant d’une foule moins dense qu’aux heures de bureau, plus indolente, plus flâneuse. Des mamans qui traînent à bout de main des enfants tout juste en âge de marcher. Des représentants lestés de lourdes mallettes de démonstration qui cherchent où se jeter un latte avant de repartir par le premier train. Des personnes âgées qui viennent planifier leur prochain voyage, sans doute une visite à leurs enfants exilés hors de l’État. Quelques touristes qu’un homme d’affaires entre deux rendez-vous oriente avec amabilité. Une ambiance de jeudi matin, plutôt calme. On pourrait dire bon enfant.
Alors pourquoi ces cris qui me semblent surgir de la salle des pas perdus ? De quel incident sont-ils la signature ? Qui moleste-t-on ? Qui prend-on à partie ?
Je m’aventure enfin dans le bâtiment. À peine suis-je entré que j’avise un groupe portant banderoles et calicots. Qu’ils soient l’origine de ce raffut ne fait plus de doute. Mais, à cette distance, dans le brouhaha sourd de la salle immense, j’ai du mal à distinguer leurs slogans, encore plus à saisir la nature de leurs revendications. Quand, après quelques pas, je reconnais une reproduction de la couverture du Manuel sur le panonceau qu’une femme dans sa quarantaine brandit au-dessus de sa tête. Le fac-similé est biffé d’un seul mot, écrit au marqueur rouge : « Honte ! » Sur moi. Sur mon livre. Sur ceux qui en font la publicité, comme cette librairie, Barbara’s Bestsellers, sise au cœur de la gare, dont les vitrines basses sont intégralement tapissées de mon œuvre.
Une main me saisit soudain le coude.
— Bon d’accord, y a toujours des grincheux pour venir gâcher la fête…
Killin. C’est lui l’auteur de ce traquenard, j’en suis sûr. Il n’a jamais été question d’un rendez-vous avec Fisk ce matin. Ce n’était qu’un prétexte pour m’attirer ici. Mais pourquoi ?
— Mais regarde-moi un peu cette mise en place ! Et la queue là-bas, tu la vois ? T’en dis quoi ? C’est pas la classe, ça ? Ils sont tous là pour toi, Tom ! Pour toi !
Il me désigne le kiosque à l’ancienne qui s’élève à quelques dizaines de mètres de nous et autour duquel serpente une file d’inconnus visiblement indifférents aux récriminations des manifestants tout proches. Sur l’un des comptoirs trône mon portrait contrecollé sur un support en mousse rigide. Je comprends enfin pourquoi il m’a fait venir là : une séance de dédicace !
Ils patientent sagement autour du petit édifice, leur exemplaire du Manuel en main. Ils sont de tous âges, de toutes origines. Tous avides de découvrir le phénomène national que je suis devenu en quelques jours. Un frisson effervescent les parcourt à mesure qu’ils m’aperçoivent, affichant qui un sourire, qui une grimace. Ils devaient s’attendre à une tête un peu « spéciale », mais voilà qu’ils découvrent mon œil, opportunément gommé de mon portrait officiel. Certains cachent à peine leur répulsion. Je ne peux pas leur en vouloir…
J’aimerais avoir le courage de partir en courant.
De l’autre côté des portes à doubles vantaux vitrées, je devine les quais et les feux rouges arrière des motrices alignées à perte de vue. Il me suffirait de filer là-bas, au-delà de la coupole de verre qui illumine les wagons et les passagers, silhouettes incandescentes, et de grimper dans la première rame venue. Peu importe la destination. Killin doit sentir mes hésitations, car il m’empoigne par la nuque d’un geste puissant et me conduit jusqu’à ma table de signature, comme on conduit un élève récalcitrant à son pupitre. Tout juste s’il ne me traîne pas par l’oreille, garnement que je suis.
— Mesdames, messieurs… Tom Harris !
D’une voix de stentor, il me signale et me livre aux fans attroupés. Quelques claps timides lui font écho. Son annonce provoque surtout un redoublement des invectives et des lazzis du côté des opposants, dont l’étau se resserre autour de la librairie : « Honte ! Honte ! Honte ! »
Se maintenant à une distance prudente, un flic en faction dégaine son talkie pour informer son central de la situation et peut-être réclamer de l’aide.
Un peu sonné, je m’affale sur la chaise qu’une libraire blonde et exagérément permanentée glisse sous mes fesses. Comme je n’ai jamais sacrifié à ce rituel, je ne sais pas quoi écrire sur la page de garde que le premier lecteur de la file me présente, immaculée. Je suspends le stylo un instant au-dessus du papier. Signer chacun de ces livres vaudra pour autant d’aveux, je le sais. Jusqu’ici, je pouvais plaider la méprise regrettable. Mais, en apposant mon paraphe sur ces ouvrages, je fais un pas de plus vers la culpabilité. Un pas immense. Je serai définitivement, et aux yeux de tous, l’auteur de ce livre qui n’apparaîtra plus dès lors que comme ma confession. Pour ne pas dire ma déposition.
Alors, sans réfléchir, je griffonne non pas des mots, mais un dessin. Ce qui ressemble à un œil. Un œil aussi blanc que le mien, dont je me refuse à noircir la pupille ni même l’iris. Qu’est-ce que ça prouve, un croquis si simple, si naïf ? N’importe qui pourrait l’avoir gribouillé. Cet œil, c’est à la fois personne et parfaitement moi.
— Euh… C’est tout ? s’étonne le lecteur, interloqué.
— Oui. Comme ça, je vous tiens à l’œil… Je pourrai voir ce que vous faites de ce livre.
Ma réponse, presque menaçante, lui fait céder sa place au suivant plus vite qu’il ne l’avait envisagé. Deuxième lecteur, même traitement. Et ainsi de suite. Chaque fois, cet instant de surprise quand l’œil blanc apparaît sous la pointe de mon stylo. Et cet air effarouché qui me scrute en retour pour tenter de deviner si j’ai pu appliquer mes sanglants préceptes sur Ronald Donovan, Luke Stewart, Leonard Gibbs et Simon Olson.
La plupart d’entre eux voient déjà en moi l’un des plus grands criminels qu’ait jamais compté le Massachusetts. Ils se souviendront toute leur vie de cet instant où mon globe vitreux a accroché leur propre regard et l’a tordu comme on tord le poignet de son adversaire au bras de fer. Une jeune femme brune au physique avenant, yeux bleus et peau blanche, me dévisage – à croire qu’elle cherche le play-boy sous l’apparente étrangeté de mon propre faciès. Peut-être me considère-t-elle comme un escalier vers cette célébrité à laquelle elle aspire. Un escalier de service.
« Rendez-nous nos fils ! Condamnez Harris ! » Les huées reprennent de plus belle, emplissant le hall d’une clameur qui couvre en partie les bruits de porte et de cavalcade des retardataires.
Le client d’après, sans doute impressionné par ce contexte et ce qu’il a entendu de mes crimes supposés à la télé, demeure à trois pas de moi. Killin et la libraire lui font signe d’approcher de concert, en l’encourageant de larges moulinets de la main. C’est un homme de taille moyenne, vêtu d’une surveste à carreaux noirs et rouges, et coiffé d’une casquette de base-ball à la gloire des Sox.
Si je n’étais pas moi-même le tueur officiel de cette assemblée, je dirais qu’il a le look parfait du sociopathe tel qu’on le donne à voir dans les séries. Contrairement aux précédents, il ne me tend pas son exemplaire, qu’il conserve soigneusement dans son dos. En revanche, il agite dans ma direction ce qui ressemble à un porte-mine métallique oblong, à la pointe effilée. Peut-être plutôt un coupe-papier. Le temps que je réalise la nature exacte de l’objet, son bras a jailli par-dessus le plateau de mélaminé en direction de ma poitrine et l’y a planté d’un geste brusque, décidé, violent. La première douleur passée, fulgurante, les coups suivants me semblent portés à un autre que moi. Mon corps encaisse, ma tête est déjà ailleurs, brutalement aspirée vers les cintres du hall, planant sur tout et sur tous.
Il réussit pourtant à réitérer son geste à trois reprises avant que deux badauds le maîtrisent, bientôt suppléés par deux agents appelés en renfort à la gare. Le sang qui fleurit sur ma chemise blanche me déconcerte. Je n’ai pas l’habitude de saigner d’autre part que du nez. Comme je tombe à la renverse, je sens plusieurs mains se saisir de moi et amortir ma chute vers le sol, ralentie, cotonneuse. Les cris disparaissent dans les battements sourds qui frappent à mes oreilles. Ou peut-être ont-ils cessé.
Est-ce une civière, cette chose sur laquelle on déplace mon corps inerte ? J’ai l’envie irrépressible de fermer les paupières. Une voix que je n’identifie pas m’enjoint de ne surtout pas le faire, de rester avec elle, de m’accrocher. De vivre encore.
À quoi bon ?
Après tout, si je mourais ici, maintenant, je n’aurais plus tous ces soucis à me faire. Plus à prouver mon innocence. Plus à lutter pour ma liberté. Je resterais à jamais l’auteur du Manuel et ma gloire posthume m’apporterait l’acquittement espéré. Elle m’oindrait d’une notoriété qui surpasserait toutes les absolutions.
Le double claquement des portes à l’arrière de l’ambulance me rappelle un instant à la vie, balayée par les gyrophares rouges qui étirent sur le décor alentour leurs longues langues de sang lumineux. Puis je meurs.
Je meurs, c’est bien ça, n’est-ce pas ?
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