Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 19 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

15 – Lundi 24 octobre 2011

 

J’aperçois George Killin depuis l’entrée du parc, signe qu’il est arrivé sur place avant moi. Avec sa crinière grise, son manteau en cachemire couleur camel, son teint à l’avenant, il n’est pas difficile à repérer, même d’aussi loin. Un homme tel que lui n’est jamais en avance, même s’il n’a que Beacon Street à traverser, comme dans le cas présent. Il doit vraiment tenir à son auteur, à moi, et Killin Publishing doit vraiment être dans la panade pour qu’il me manifeste tant d’égards.

Il ne m’a fallu qu’une grosse heure pour achever ma lecture. Ou dois-je dire mon haut-le-cœur ? Je n’ai pas pu écrire ça. Non.

Je n’ai pas pu écrire ça !

Ce livre n’est qu’un tas d’immondices. En particulier les chapitres 4 et 7, que je me suis forcé à relire plusieurs fois pour être bien sûr que je n’hallucinais pas.

Le premier des deux, sobrement intitulé « Techniques et méthodes », se résume à une apologie de la discrétion s’agissant du choix et de l’usage de l’arme du crime. Comprenez : le meilleur moyen de tuer sans laisser de traces, et donc sans se faire prendre. Et quel est-il, à votre avis, d’après le brillant cerveau qui a pondu cette horreur ? Le poison, bien sûr. Efficace, implacable, théoriquement indétectable pour peu qu’on choisisse la bonne molécule. C’est là que le chapitre 7, « Comment être un serial killer original : la signature », intervient dans la démonstration. Il revient plus en détail sur le choix du poison. Exit les substances trop classiques, trop connues des services de police, trop faciles à analyser. L’auteur y livre un plaidoyer en faveur des toxiques méconnus, ces produits chimiques que nous possédons tous dans notre pharmacie ou nos placards à balais et dont nous n’imaginons même pas que, sous leur air anodin, ingérés en quantité suffisante, ils ont le pouvoir de tuer.

Je vous le donne en mille – mais vous l’aviez déjà compris, n’est-ce pas ? –, la molécule qui obtient la faveur suprême de notre gentil prof ès meurtres est l’aspirine. Littéralement à portée de main, et considérée par la majorité d’entre nous comme parfaitement inoffensive. L’arme parfaite. Celle dont on ne se méfie pas.

Killin est en train de siroter son macchiato, accoudé à la rambarde qui ceint la piste verglacée. Il est encore tôt, et seule une petite dizaine de patineurs évoluent en cercle, ronde continue, hypnotique.

— Tu ne pouvais pas mieux choisir, me lance-t-il sans un salut. J’adore venir les regarder tourner. C’est incroyablement reposant, tu ne trouves pas ?

— Peut-être… Je ne sais pas.

— Sandy m’a dit que tu flippais.

Il me fait face, enfin.

— C’est vrai, Tom, tu flippes ? C’est normal au premier…

Je le coupe, contenant ma rage avec peine :

— Vous saviez, n’est-ce pas ?

— Je savais quoi ?

— Pour l’aspirine. Quelqu’un vous en a parlé. Kennedy ou Reily. Devroe peut-être ? Vous le connaissez, lui aussi ?

— De quoi tu me parles, là ?

Il se redresse de toute sa hauteur, et je mesure soudain l’abîme que sa prestance naturelle creuse entre nous. Cinquante années ou presque à se sentir un élu d’un côté ; vingt ans tout juste à se voir comme le plus galeux des parias de l’autre.

— Putain, l’aspirine, George ! Vous avez conscience que vous avez publié un livre qui détaille par le menu le mode opératoire du tueur de garçons ? Et que, ce livre, il est signé de mon nom ?

Si George Killin est un comédien dans l’âme, alors il tient là un sacré don. Car la surprise que je lis dans ses yeux n’apparaît pas feinte.

Soudain, les guirlandes électriques accrochées aux arbres alentour s’illuminent. En plein jour. Un patineur malhabile, à la limite de la perte de contrôle, frôle la barrière de sécurité, provoquant chez nous un brusque mouvement de recul.

Comme mon interlocuteur demeure muet, je comprends que je n’ai d’autre choix que de lui en dire plus :

— Vous vous souvenez de l’affaire Pomeroy, il y a dix ans ?

— Vaguement, admet-il.

— Le type qui empoisonne les gamins en ce moment procède exactement comme lui à l’époque : overdose d’aspirine.

— Et alors, en quoi ça me concerne ? réplique-t-il, sur la défensive.

— Dans les deux cas, en 2001 comme aujourd’hui, la police a donné une consigne très stricte d’embargo sur cette information. À tout le monde : avocats, familles des victimes, journalistes, etc. Une consigne que vous venez sciemment de violer, George.

— Nom d’un chien, ce bouquin, c’est quand même bien toi qui nous l’a mis entre les pattes ! Je ne l’invente pas ? Ne viens pas me faire la leçon, pas maintenant !

— Justement… je glapis.

— Justement quoi ? hurle presque Killin. Tu savais très bien ce que tu faisais, avec ta petite mise en scène !

— … ce n’est pas moi qui ai écrit ce livre.

Il se décompose. Les crissements des lames en acier sur la glace agacent nos nerfs déjà à vif. Un groupe d’écoliers vient de débouler sur la piste, ajoutant à ce bruit de fond un brouhaha surexcité.

Il me dévisage un instant, sondant mes yeux à la recherche d’une faille, jaugeant ma sincérité.

— Pardon ?

— Je ne l’ai pas écrit… Il est arrivé par le courrier, comme tous les autres.

Lui qui n’avait aucun mal à soutenir mon regard lors de notre premier entretien, il le fuit maintenant. Sa tête argentée retombe lourdement sur sa poitrine. Il semble chercher une inspiration qui lui échappe.

— Tu es en train de me dire que, ce qui est contenu dans ce livre, seuls les flics, trois journalistes et toi pouviez le savoir ?

— Et l’auteur de ces meurtres, j’ajoute à voix basse.

— J’avais bien compris cette partie-là. Qu’est-ce que tu attends de moi, au juste ? reprend-il après un silence traversé de cris d’enfants.

— Que vous retiriez cette saloperie de la vente.

— Et tu ne veux pas ma place, non plus ?

Ma balade au pied de chez lui, avec Richard Reily, me revient en mémoire. J’insiste :

— Alors faites au moins un démenti.

— Un démenti sur quoi ?

— Sur l’identité de l’auteur. Adressez un correctif aux critiques, aux télés, à tout le monde…

— Pour nous ridiculiser à vie ? « Vous allez rire, les gars, mais on s’est trompé d’auteur au moment d’imprimer le livre ! »

— Je suis sûr que vous trouverez un moyen de tourner ça comme il faut.

— J’aime beaucoup ton humour, mais c’est non. Je ne corrigerai rien du tout. D’après les prévisions de notre distributeur, ton roman devrait être entré directement en tête des ventes. Je ne vais pas saborder un numéro 1 pour quelques états d’âme bien tardifs.

— Et si je vous collais un procès ?

— Un procès ?

Son sourire redevient carnassier, biffant son bronzage. Celui du chasseur en eaux troubles qu’il a toujours été. Il me toise un moment, et égrène les mots qui suivent avec une évidente délectation :

— Dois-je te rappeler que j’ai un contrat signé de ta main.

— C’est un faux ! Je n’ai jamais signé ce contrat. Je ne l’ai même jamais reçu.

— Ce n’est pas ce que tu as dit à Sandy, elle pourra en témoigner, y compris devant un tribunal.

Sandy. Ma seule alliée dans cette affaire hésitera-t-elle une seule seconde au moment de sauver son job ? Entre le stagiaire bizarroïde et son patron, le choix ne s’imposera-t-il pas de lui-même ?

— On peut toujours faire expertiser la signature par un graphologue, je rétorque avec aplomb.

— Je l’attends de pied ferme, ton expert. Et je te signale aussi que nous t’avons déjà versé 20 000 dollars au titre de ton à-valoir. À ce que je sache, tu n’as pas refusé cet argent. Un peu étrange pour un auteur qui renie son texte, tu ne trouves pas ?

À ces mots, il balance son gobelet en carton dans la poubelle la plus proche, d’un geste parfait. Sans doute un fan des Celtics qui s’entraîne à longueur de journée sur sa corbeille à papiers. Son panier réussi, il me gratifie d’un hochement de tête qui signifie sans doute, à ses yeux, que le débat est clos. D’un pas décidé, il repart en direction du 25 Beacon Street.

Débouter George Killin sera impossible, je le vois bien. Les enjeux financiers sont pour lui trop importants. Telles que les choses sont engagées, mon brûlot va sauver sa maison de la faillite. Et il ne laissera personne s’interposer entre cette possibilité-là et lui. Pas même son auteur supposé.

 

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