Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 3 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

2 – Vendredi 30 septembre 2011

 

— Asseyez-vous, Tom… Je vous en prie.

En trois années d’assiduité aux cours et de résultats exemplaires à tous les examens, c’est la deuxième fois seulement que Lucy French, la patronne du département de littérature, me reçoit dans son bureau au troisième étage du Boylston Hall. La première n’avait pour but que d’étancher sa curiosité envers cet étudiant bizarre, « laid, et pourtant presque beau » selon la rumeur, et auquel l’un de ses collègues avait décerné plus de A au cours du + précédent semestre qu’à quiconque avant lui.

Qu’une femme au physique aussi ingrat puisse occuper un tel poste – je la verrais plutôt débiter des quartiers de bœuf dans un abattoir de Charlestown – devrait m’inspirer espoir et confiance. Son nez est une patate rouge et grêlée de comédons. Ses cheveux, quoique blonds, s’apparentent aux balais à franges que les agents d’entretien passent une fois par jour sur le sol poisseux des réfectoires. Ses yeux d’un bleu délavé n’expriment rien d’autre qu’une constante lassitude.

Le type qui sourit à ses côtés, une fesse négligemment posée à même le bureau de merisier, respire au contraire le contentement de soi. Brun, grand, avec cette élégance négligée que seuls les profs d’université de la côte est affichent. J’ai inventé un mot pour ça, la « négligance ».

Je ne le connais pas, mais il me dévisage comme si nous étions appelés à partager beaucoup, lui et moi. Comme si je n’étais pas ce que je suis. Je devine ses efforts pour ne pas fixer mon œil de marbre. Pour se comporter avec moi en faisant au mieux abstraction de ma difformité. Sans décoller son postérieur gainé d’un costume de velours noir, celui-ci me tend une main assurée :

— Gene Devroe. Je suis le rédacteur en chef du Crimson.

Mes doigts effleurent les siens avec une rare mollesse. Lucy devine mon incrédulité et s’empresse de préciser :

— J’ai demandé à Gene de se joindre à nous.

En arrivant à ma chambre, une demi-heure plus tôt, une note était collée sur ma porte. J’ai d’abord cru à une mauvaise blague de mes camarades de Cabot. Même si, ces derniers mois, les vexations ont en grande partie cessé et que je me contente de vivre en marge, toléré par mes pairs tant que je me confine dans cette discrétion de cloporte.

J’ai failli la jeter sans la lire. Mais le tampon officiel de l’université, et son emblème VE-RI-TAS, figurant en tête du papillon repositionnable, j’ai jugé opportun de le parcourir jusqu’au bout. Puis de me rendre à ce rendez-vous aussi tardif qu’inattendu.

Devroe se lance :

— Lucy m’a exposé votre bilan des deux dernières années. J’ai aussi lu l’une de vos nouvelles. Plutôt impressionnant, tout ça…

Il y aura un « mais », bien sûr. Avec moi, il y a toujours un « mais ».

— En revanche, poursuit-il, je suis un peu surpris que vous n’ayez jamais envisagé de passer la comp’ chez nous. Je devrais dire que j’en suis même un peu vexé. Habituellement, les meilleurs éléments de ce département viennent à nous spontanément, nous ne sommes pas obligés de les « chasser ».

Je bredouille mon mot d’excuse :

— Je sais…

— Vous ne lisez jamais le Crim’ ?

« Le Crim’ », je répète à voix basse, comme pour mieux faire mien son jargon. C’est à ses abréviations ou ses acronymes qu’on reconnaît une élite.

— Si… Si, presque tous les jours.

Je ne mens qu’à moitié.

— Alors, vous avez dû voir ça ? poursuit-il.

Il brandit la une du jour, dont je reconnais aussitôt l’accroche principale : « Deux morts d’enfant suspectes à Boston. »

— Oui.

— Et ça vous inspire quoi ?

Que veut-il me faire dire, au juste ? Je sens mon regard flotter dans la pièce, comme s’il cherchait à s’en échapper.

Je me ressaisis.

— Hum… Eh bien, généralement le Crim’ ne traite que de la vie à Harvard. Il est plutôt rare que vous consacriez des colonnes aux faits divers, qui plus est s’ils se sont déroulés à Boston.

Le centre de la capitale du Massachusetts n’est qu’à cinq stations de métro de Harvard Square et pourtant, vu d’ici, c’est une autre planète. Certains étudiants se targuent de ne pas avoir mis le pied en ville une seule fois de tout leur cursus.

— Bien vu… Mais vous, ça vous dirait de plancher sur ce genre de sujet ?

Je ne feins qu’à moitié mon incrédulité.

— Pour vous ?

Lucy-face-de-bouchère et Gene-la-frime échangent un regard entendu. Le rictus léger sur la figure de ma prof doit être un signe de connivence, je suppose.

— Tom, intervient-elle, vous n’êtes pas sans savoir que vous devrez remettre un mémoire en fin d’année…

— Oui, évidemment.

— Bien. Comme vous avez manifesté un net penchant pour la littérature policière dans les écrits que j’ai été amenée à corriger jusqu’à présent, j’ai pensé qu’une chronique judiciaire dans le Crimson pourrait vous intéresser.

Ma mâchoire s’affaisse d’un cran.

— Quel rapport avec mon mémoire ?

— Au vu de vos résultats à ce jour… mais aussi de votre statut un peu particulier, je suis prête à valider la somme des articles que vous ferez dans cette chronique comme document de fin d’année.

Comme je reste sans voix, Devroe s’interpose :

— Je ne sais pas si vous réalisez, mais c’est une offre très généreuse que vous fait là le Pr French.

Déterminer s’il se tape ou non Lucy French est la question qui m’occupe alors totalement l’esprit. Non, impossible. Dans un genre normal, je veux dire dans un registre non tératologique, Lucy est vraiment un gros boudin. Et, de son côté, avec sa mèche richardgeresque et son titre ronflant, Gene Crimson Devroe doit pouvoir s’offrir tous les petits minois fraîchement débarqués sur le Yard.

— En outre, continue-t-il, elle vous dispense de passer par la comp’. Si vous acceptez cette proposition, vous serez immédiatement intégré à la rédaction du Crimson. Et, de mémoire, cela n’a pas dû arriver plus d’une fois ou deux au cours du dernier siècle !

La scène me paraît irréelle. Vous savez, je suis comme ces gamins maltraités. Le moindre cadeau me paraît suspect. J’ai presque envie de mordre la main qui me le tend. Personne ne veut de bien à Tom Harris. Personne de désintéressé, s’entend.

L’écoulement de mon nez est prêt à reprendre. Je porte un pouce à ma narine, disposé à m’en servir comme d’un bouchon. Manquerait plus que ça.

— Alors, Tom… Qu’est-ce que vous en dites ?

Je ne sais pas quoi leur répondre. Ce soudain élan de générosité ne peut pas être vrai. Il y aura forcément une contrepartie. Les gens tels que moi n’obtiennent rien gratuitement. Et le prix à payer est toujours plus lourd que le bénéfice escompté. Toujours.

Je m’entends donc murmurer, presque à mon corps défendant :

— Oui… Je suppose que oui.

— À la bonne heure ! se réjouit Devroe. J’ai déjà parlé de vous à Richard Reily. Il est chroniqueur judiciaire pour le Globe depuis au moins quinze ans. C’est un vieil ami. Il vous parrainera un moment, si ça vous tente. Il vous ouvrira quelques portes… Au début, ça peut servir.

Le Boston Globe, le principal quotidien de tout le Massachusetts.

Je demeure coi. Cette opportunité inespérée est-elle seulement celle que j’attendais ? Suis-je en position de jouer les ingrats et de dire non ?

Le remerciement d’usage reste prisonnier de ma gorge. Aucun son n’en sort. Je n’ai qu’une envie, à cet instant : sortir au plus vite de ce bureau. Comme je m’apprête déjà à prendre congé, il plonge une main dans la poche de sa veste et me hèle :

— Attendez… J’allais oublier. Tenez.

Il me tend une sorte de bracelet en plastique noir, peut-être bien une montre. Comme j’hésite, il insiste, son sourire flirtant alors avec un rictus agacé.

— Allez-y, ça ne va pas vous brûler !

Lucy French m’encourage d’un hochement de tête approbateur. Je me saisis de la chose avec une moue incrédule. Je ne suis pas vraiment habitué aux gratifications, même modestes.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un bracelet énergétique. On en donne un à tous les nouveaux entrants au Crim’.

La pastille sur le dessus de l’objet porte le logotype du journal : l’emblème de Harvard, bordé d’une part par un rameau d’olivier et de l’autre par un encrier et sa plume.

Comme je reste ébahi, il ajoute :

— Portez-le… Vous verrez, vous en aurez besoin.

À son poignet gauche, je remarque une grosse montre en or, et j’enfile son présent. Le bracelet est si serré qu’il m’arrache quelques poils au passage, ainsi qu’une légère grimace.

À l’extérieur, sur le Yard, étouffée par le double vitrage, la cloche sonne 20 heures. Des gouttes zèbrent l’obscurité au ralenti. De la neige ? Fin septembre ? Je dois délirer. Ce ne serait pas la première fois, d’ailleurs (le délire, pas la neige en septembre).

Septième coup. Huitième coup : 20 heures. Un vendredi.

Adamson !

— Excusez-moi ! Mais j’ai mon rendez-vous de…

Lucy French valide d’un clignement d’œil. En qualité de professeur principal, elle sait nécessairement à quelles conditions mon admission en ces lieux a été soumise. Deux fois par semaine, je suis astreint à une séance avec le Dr Adamson, psychiatre et professeur au département de psychologie. Le mardi soir et le vendredi soir. Non pas que je représente un quelconque danger pour mes camarades. Mais le comité a estimé que mon passé pour le moins pesant, ainsi que mes quelque dix années passées en orphelinat, constituaient des facteurs de fragilité qui méritaient qu’on les surveille de près. Les 40 000 dollars que coûte ma seule scolarité à la collectivité, auxquels il convient d’ajouter pas loin de 20 000 dollars pour les frais d’hébergement et de bouche, valent bien ce petit sacrifice bihebdomadaire.

Lucy French m’autorise à partir et je m’éclipse par la porte. Quand sa voix me fige dans l’embrasure :

— Oh ! Au fait, Tom…

Décidément, ils aiment me réserver des surprises, ces deux-là.

— Je vous ai adjoint un binôme, dans cette histoire. Ça m’a semblé… plus sûr.

Je me disais, aussi : comment peuvent-ils m’accorder une telle confiance ?

— Un binôme ?

— Sophie, Sophie Harris, en deuxième année. Elle est excellente. Et en prime elle porte le même nom que vous. C’est amusant, non ?

Tordant.

 

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