Le Manuel Du Serial Killer
16 – Mardi 25 octobre 2011
« Délicieusement abominable » – The Boston Globe
« Entre effroi, fascination et dégoût » – Phoenix
« Moi qui ne savais pas comment faire pour décimer mon voisinage, me voilà servi ! » – Time out NY
« Le Manuel du serial killer relance avec une urgence et une acuité nouvelles le vieux débat sur la responsabilité des éditeurs. Peut-on décemment publier de telles ignominies sans aucune modération, sans aucun contrôle de la part des pouvoirs publics ? » – Fox News
« Mince, et moi qui n’ai même pas été battu ou violé dans mon enfance… Comment vais-je réussir à appliquer la méthode Harris ? » – Village Voice
Voilà pour les réactions du premier jour suivant la sortie. Et tout semble indiquer que le buzz ne va faire que gonfler, article après article, chronique après chronique. Il y a de tout : ceux qui prennent ça comme une vaste blague ; ceux qui avouent le trouble que ce texte a fait naître en eux ; ceux qui se bornent à juger ses qualités littéraires, étant entendu que le fond, lui, est abject ; ceux enfin qui s’insurgent qu’un tel ouvrage puisse, sous couvert d’œuvre romanesque, délivrer ainsi ce qui leur apparaît comme une incitation très explicite et très directe au crime.
L’article le plus cocasse, tout au moins de mon point de vue, est celui paru dans le Crimson. Parce qu’il a nettement vu se profiler la déferlante, Gene Devroe s’est fendu d’un papier de sa plume. Enfin, revendiqué comme tel, même si une petite main telle que Sophie s’est probablement cogné le travail. Il s’y enorgueillit d’avoir « détecté dans ce jeune étudiant le ferment d’un immense talent littéraire ». Raison pour laquelle, toujours selon lui, j’aurais été depuis peu intégré à sa rédaction. Et ce ne sont que les premiers d’un long chapelet de mensonges et autres contre-vérités flagrantes.
Je pourrais jouir de tout ça. Je pourrais me dire que mon heure est arrivée. Que la vie, fidèle à cette grinçante ironie qui la caractérise, a décidé de m’offrir un petit dédommagement, en forme de célébrité express, pour tout ce que j’ai pu essuyer avant.
Mais plus je zappe sur toutes les chaînes, terré chez moi, plus je constate que je ne suis pas le seul à avoir rapproché mes soi-disant écrits des faits divers qui affligent notre ville. Toujours tenus par leur devoir de réserve, les journalistes se contentent de relever, adoptant ces formules préformatées dont ils ont le secret, « des points de concordance plus que troublants entre le roman de Thomas Harris et la véritable hécatombe qui frappe actuellement les jeunes garçons de Boston ».
Suit le coup de gueule du père de l’un des enfants, le deuxième retrouvé, qui apostrophe les autorités en ces termes : « Oui ou non, le texte de M. Harris décrit-il le mode opératoire employé par le tueur de nos enfants ? La question est simple ! Si c’est oui, alors nous pensons que ce jeune homme ne devrait pas se soustraire aux investigations de la police ni à la justice. Nous exigeons en outre le retrait immédiat de son ouvrage des librairies… par respect pour la mémoire de nos fils. »
Du label « culture », j’ai sauté en quelques heures à la case « actualité » puis à la rubrique « dernières nouvelles », les plus importantes, les plus chaudes. Celles qui ouvrent chaque édition des journaux d’informations en continu, environ tous les quarts d’heure. Mon portrait retouché passe dans les gros titres. Je le vois déjà pour la cinquième ou sixième fois, incrusté à droite du speaker, et je ne m’y fais toujours pas.
— Richard Reily, bonjour.
Ne manquait plus que lui ! Le voilà qui surgit dans mon poste.
Tout sourire, il porte un blazer bleu roi sur une chemise blanche à large col ouvert. Il a dû choisir sa tenue avec soin, car elle s’accorde parfaitement au décor couleur ciel dans lequel sa silhouette étroite est venue se fondre.
Le présentateur, un vétéran de l’antenne qui pourrait passer pour le frère jumeau de George Killin, pivote vers son invité au signal lumineux envoyé par la caméra 2.
— Bonjour.
— Je rappelle que vous êtes le chroniqueur judiciaire de référence du Boston Globe.
— C’est bien ça.
Reily boit le mot « référence » comme du petit-lait, avec un sourire de matou repu.
— Je crois que vous connaissez bien ce jeune auteur dont le livre fait scandale depuis peu, Thomas Harris ?
— Je ne dirais pas que je le connais bien, non, répond-il avec une soudaine gravité. Mais nous nous sommes croisés à plusieurs reprises, en effet.
Étonnante, cette brusque prise de distance. Lui qui me chaperonnait il y a quelques jours encore comme son possible poulain, presque comme ce fils qu’il n’aura sans doute jamais. Lui qui m’exhortait à écrire. Surtout ne pas trop se mouiller semble être son nouveau leitmotiv.
— Néanmoins, vous n’ignorez pas les soupçons que cet ouvrage fait peser sur lui, s’agissant de l’affaire des garçons empoisonnés ?
— Oui, je dois admettre que certains détails sont assez troublants. Mais Tom Harris est tout sauf un idiot. C’est même un jeune garçon très brillant…
Ne prétend-on pas que les tueurs ont un QI au-dessus de la moyenne ? Hum, pas sûr que cet argument soit de nature à me disculper.
— … et une plume hors pair, ajoute-t-il pour achever son panégyrique. Je le vois mal s’exposer volontairement à la suspicion et à la vindicte publique juste pour faire la promotion d’un livre. Ça ne tient pas debout.
— Dans ce cas, comment expliquez-vous que cet ouvrage soit publié maintenant, alors même que l’enquête qui occupe tous les esprits patine ?
— Honnêtement, je ne me l’explique pas. Ou plutôt, je ne vois qu’une explication : Tom Harris est un jeune homme fragile, émotif, au passé très douloureux. Il a perdu ses deux parents à l’âge de dix ans. Je crains donc pour lui qu’il ne se soit laissé influencer par quelques personnes de mauvais conseil, plus cupides que réellement soucieuses de sa réputation.
Et pan dans la face de George Killin ! En brossant le portrait d’une victime, Reily réalise le meilleur plaidoyer que je pouvais espérer. Plaidoyer, ou devrais-je dire plaidoirie ?
— Vous voulez dire son éditeur, nous sommes bien d’accord ?
— Notamment.
— Si je vous suis bien, vous croyez donc Thomas Harris incapable d’accomplir les actes monstrueux que son vrai-faux roman préconise ?
— Non… je ne dis pas ça non plus.
Qu’est-ce qui lui prend ?
— C’est-à-dire ? Oui ou non, pensez-vous que ce fameux Manuel du serial killer puisse avoir un quelconque rapport avec l’affaire des enfants empoisonnés ?
— Je…
Un voile de sueur tout juste perceptible apparaît sur son front, qui luit désormais sous l’éclairage cru du studio, trahissant la confusion qui le gagne. Un vrai panneau « Hé, je m’apprête à mentir comme un cochon, vous savez ? »
Le présentateur brushé le relance.
— Monsieur Reily ?
— Oui, enfin, ça n’est qu’une pure hypothèse intellectuelle… Disons juste que ce ne serait pas la première fois qu’un tueur en série choisirait d’entrer dans la lumière pour mieux brouiller les pistes.
— Vous pourriez développer ?
— Contrairement à ce que croient la plupart des gens, les serial killers ne se gargarisent pas de leurs méfaits. Ils ne recherchent ni la publicité, ni les honneurs, ni aucune gloire particulière. En tout cas pas tant qu’ils sont encore « en activité », si vous me permettez l’expression.
— Ce ne sont pas des Hannibal Lecter ! s’esclaffe son vis-à-vis.
— En effet. Ils sont même généralement tout le contraire. L’exposition publique de leur dysfonctionnement, et de ses conséquences, agit pour eux comme un effet de loupe sur leurs angoisses. Elle accroît leur malaise. Elle les pousse au repli. Et, pour ce que l’on en sait, elle a tendance à accélérer le rythme de leurs exactions, puisqu’il n’y a que dans le meurtre qu’ils trouvent un soulagement à leur mal-être fondamental.
— C’est assez contradictoire avec ce que vous laissiez entendre sur Thomas Harris, non ?
— Pas vraiment. Dans un nombre de cas très limité, le tueur éprouve au contraire le besoin de sortir du bois. Mais à ce jour, chaque fois que l’un d’entre eux s’est comporté de la sorte, cela a toujours été pour détourner les soupçons qui pesaient sur lui.
— Parce qu’il se sentait acculé ?
— Oui, c’est ça, parce qu’il se sentait pris au piège.
C’est exactement ainsi que m’apparaît alors ma chambre. Une boîte fermée de l’extérieur. Je jurerais que les murs se sont resserrés sur moi au cours des dernières minutes. À mon tour de sentir la fébrilité envahir de gouttelettes ma nuque, mon torse et la paume de mes mains. Je suis un petit pois de la cantine, et cet endroit est ma conserve.
— Vous imaginez Tom Harris entrer dans cette catégorie ?
— Je ne sais pas. Je dis simplement que c’est une possibilité et que, en tant que telle, nous ne pouvons pas la négliger.
Il vient de sonner l’hallali de la curée médiatique. Dorénavant, c’est évident, toute personne qui m’abordera verra en moi un monstre suprêmement manipulateur. Et rien d’autre. Je croyais naïvement qu’il allait voler à mon secours, et il a donné au contraire le premier tour d’écrou, celui qui pourrait bien valoir pour condamnation.
— Tom ! Tom, c’est moi… C’est Sophie !
Elle joint quelques coups légers à sa prière.
— Tom, ouvre !
Pour la première fois, son filet de voix franchit le rempart si mince de ma porte. Sophie cherche à nouveau à entrer dans ma vie. Mais, désormais, celle-ci est un foutoir plus absolu encore que le désordre de ma chambre. Pire qu’une scène de crime.
Pourquoi est-elle ici ?
N’a-t-elle donc pas peur de moi, comme les autres ?
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