Le Manuel Du Serial Killer
Compte rendu de la séance du 29 octobre
Le sujet a tenu sa promesse, et il est revenu de lui-même à mon cabinet pour une nouvelle séance dès le lendemain de notre dernière entrevue.
Je sens bien qu’il brûle de me poser certaines questions concernant le Centre médical fédéral de Devens, et sur ma présence et mon action en ces lieux. Comme je le fais chaque fois que ces interrogations débordent du cadre strict de notre thérapie, je lui oppose une fin de non-recevoir des plus fermes. Tant qu’il ressassera les présentes obsessions qui sont les siennes, tant qu’il refusera de concentrer notre travail commun sur son seul passé et les circonstances spécifiques qui l’ont conduit à être orphelin, alors je considère que nous ne progresserons pas, selon les termes définis par l’administration qui m’emploie.
Néanmoins, il arrive à mon bureau dans un état d’agitation tel que je suis contraint de négocier avec lui : après une tentative d’induction hypnotique, je répondrai aux plus pressantes de ses questions concernant son père. Je note également de forcer légèrement les doses d’Atarax qui lui sont administrées. Je me refuse à laisser ce garçon souffrir. Surtout pas dans les quelques jours qui nous séparent de sa grande échéance.
Une fois Tom plongé dans l’état de transe habituel, j’en reviens à cette scène originelle, celle du bateau, pour essayer d’éclaircir les zones d’ombre qui subsistent encore. Comprendre comment ce récit – cette fiction ? – s’est forgé et inscrit durablement en lui.
« Tom, au cours de notre précédente séance, vous m’avez affirmé ne pas être l’auteur du trou dans le fond du bateau de votre père, trou qui aurait causé la mort de vos deux parents…
— Oui.
— Est-ce que vous maintenez cette version ?
— Oui.
— Les autres fois où nous avons évoqué cette balade fatale sur la Charles, vous n’étiez pas bien sûr de qui était à bord ce jour-là. À part vous, qui avait embarqué sur ce bateau ?
— Mon père.
— C’est tout ? Il n’y avait ni votre mère ni votre oncle Jonah ?
— Non. Juste mon père et moi.
— Bien. Bien. Donc votre mère n’a pas pu mourir ce jour-là, en tout cas pas de cette manière-là, nous sommes bien d’accord.
— Oui.
— Il y avait donc une fissure au fond du bateau de votre père. Vous souvenez-vous de la manière dont se sont déroulées les choses une fois que vous l’avez découverte et que votre embarcation s’est remplie d’eau ?
— Il a paniqué.
— Votre père a paniqué ?
— Oui. Il… Il ne savait pas nager.
— Je vois. Et vous, vous savez nager, n’est-ce pas ?
— Oui, moi je sais nager.
— À ce moment-là, vous étiez loin du bord ?
— Assez…
— Trop loin pour que vous puissiez le remorquer jusqu’à la berge ?
— Oui, trop loin pour ça.
— Dans ce cas, avant de rejoindre vous-même le bord… Vous avez eu le temps de le voir se noyer ?
— Je ne sais pas.
— L’avez-vous vu se noyer, oui ou non ?
— Oui.
— Et vous n’avez rien pu faire ?
— C’est ça.
— Pourquoi ?
— Je crois… Je crois que j’ai essayé de le tirer. Mais il était trop lourd.
— Donc vous avez dû finalement le laisser couler pour vous sauver vous-même, c’est bien ça ?
— Oui. Si j’avais essayé de le remonter à la surface…
— … vous auriez sombré avec lui.
— Voilà.
— Vous conviendrez avec moi qu’il y a une autre possibilité : que vous l’ayez vu s’enfoncer dans l’eau et que vous n’ayez rien tenté du tout pour le maintenir à flot dès le début de l’incident. Vous ne croyez pas ?
— Non ! J’ai vraiment essayé de le tirer vers le bord.
— OK. Admettons. Quand avez-vous su que c’était fini pour lui ?
— Quand je suis parvenu sur la grève. Avant de monter dessus, j’ai regardé derrière moi et il n’y avait plus rien sur l’eau.
— Ni le bateau, ni aucune trace de votre père ?
— Rien. Même pas un rond dans l’eau ou des bulles à la surface. J’ai cherché des yeux un bon moment. Et je l’ai appelé, aussi. Mais ça ne répondait pas. Et l’eau ne bougeait plus du tout à l’endroit où l’on était. »
Le sujet est sorti de l’état d’induction en sueur, le front et les mains brûlants, les yeux rougis. Revivre cet épisode a été si éprouvant pour lui que, après un grand verre d’eau et de rapides ablutions au cabinet de toilette attenant, il est reparti sans demander son reste, oubliant même de me poser ces questions qui le taraudaient tant.
Elles lui reviendront vite. Je suis certain d’avoir de ses nouvelles sous peu. Plus tôt encore qu’il ne l’imagine lui-même à cet instant.
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