Le Manuel Du Serial Killer
18 – Mardi 25 octobre 2011
Traverser la ville dans la voiture de Joe Kennedy est une expérience inédite et assez grisante. Son deux-tons activé, il zigzague dans la circulation en faisant fi de la signalisation.
Une fois n’est pas coutume, je peux m’abandonner à la contemplation du décor que nous sillonnons. Boston, tout au moins les quartiers du centre, m’apparaît alors comme si je la découvrais : nous longeons la Charles sur Memorial Drive, dépassons le MIT et sa coupole en forme de navette spatiale jusqu’à Longfellow Bridge, qui nous conduit jusqu’au quartier financier. De la banlieue sud de mon enfance, je suis passé aux confins ouest de mon orphelinat. Je n’ai jamais été un gars de la grande ville. Je ne me suis jamais senti vivre à son rythme. Je n’existe que dans sa périphérie. Je ne suis pour elle, et pour ceux qui s’y ébattent, qu’un épiphénomène, perdu sur les bords extérieurs de leur champ de vision.
D’accord, ma soudaine médiatisation m’a ramené vers le centre, vers un point focal où j’existe enfin pour eux. Mais je n’y suis pas à ma place. Je n’aspire qu’à retourner vers ce grand flou d’où je viens, auquel j’appartiens vraiment, et à y disparaître pour de bon.
Emmet Street est un court boyau étroit qui relie les 2 et 3 Rues Est, long e e d’une centaine de mètres à peine. On y dénombre six ou sept maisons en bois clair de chaque côté, peintes dans des tons pastel. La mienne est la quatrième sur la gauche en venant du nord, une maison mitoyenne assez étroite sur trois niveaux et sans dégagement côté rue. Sa façade vert pâle, délavée, est défigurée par les pans de peinture écaillée et les moisissures. À droite de l’entrée, le garage où je range ma carriole à boissons. Encore après, un chemin de terre très étroit qui donne accès au petit jardin à l’arrière du bâtiment. Malgré la pauvreté manifeste du quartier, ma maison est la seule à être dans cet état. Toutes les autres sont plutôt pimpantes, en comparaison.
Depuis la 2 Rue, Emmet est en sens interdit, mais Kennedy remonte la e
venelle au pas, évitant une antique poubelle en fer-blanc qui gît sur l’asphalte. Il n’y a bien que les réverbères rectangulaires, installés ces dernières années, pour nous rappeler que cette rue est passée elle aussi dans le XXI siècle. e
— Stan, Francis, vous faites le garage et le jardin. Tony, tu viens avec moi dans la maison.
Je leur déverrouille la porte qui donne sur la rue et les suis à l’intérieur. Moi excepté, ils doivent être les deux seules personnes à poser le pied ici depuis dix ans. Tout est resté exactement comme ce jour d’octobre 2001. Je n’ai pas déplacé un vase. Pas bougé un seul fauteuil. Même la poussière, dont je dégrossis malgré tout la couche sur le sol et le dessus des meubles une fois par an, est presque d’origine. Un parfum épais de boiseries vermoulues emplit l’atmosphère et poisse chaque mouvement, si dense que sa sale odeur nous colle à la peau. C’est l’une des raisons qui font que je ne me suis pas installé ici. Et que, à chacune de mes visites, j’y passe le moins de temps possible. Le malheur de cet endroit dépose sur ceux qui y pénètrent un film invisible. À la grimace dont me gratifie Joe Kennedy, je vois bien qu’il le ressent, déjà englué.
Comme nous entrons dans la cuisine, il désigne les montagnes de boissons en brique ou en cannette empilées par palettes de douze, encore recouvertes de leur pellicule en plastique semi-rigide.
— Prends-moi un échantillon de chaque. Non, d’ailleurs… Prends-en deux.
Le policier en uniforme s’exécute aussitôt. Il sort de sa poche un canif pour percer la carapace qui maintient les boissons sur le fond cartonné.
Sur un plan de travail en carrelage blanc dont le joint s’effrite et saute par endroits, Joe remarque de petits étuis transparents posés en évidence. Pourquoi aurais-je cherché à les cacher ?
— Les seringues, là, c’est pour quoi ?
L’officier s’est départi de son ton protecteur, familier. Il parle maintenant comme le flic qu’il est, et qu’il n’a sans doute jamais cessé d’être en dépit de son comportement relâché.
Je me saisis de la petite boîte blanche et verte, juste à côté des seringues, et la secoue à mon oreille.
— Atarax. C’est un anxiolytique flash, pour mes crises d’angoisse.
— Ça s’injecte, ce genre de choses ? Je croyais plutôt que ça s’avalait…
— Pas pour une crise de panique. Il faut un effet immédiat. Y a qu’une piqûre qui permet ça.
— Et ça t’arrive souvent ?
— Non, plus trop… C’est pour ça que je les laisse ici. Au cas où.
Je sens bien que ma réponse ne le satisfait qu’à moitié. Dans sa tête d’enquêteur rompu au doute, il doit retourner la question suivante : « Alors pourquoi n’en a-t-on pas trouvé dans sa chambre sur le campus ? » Et aussi : « S’il prétend en conserver en cas d’urgence, pourquoi ici plutôt qu’à son domicile ordinaire ? »
Kennedy tend une main pour que je lui confie le médicament, et le fourre dans la poche de son pardessus avec l’emballage stérile d’une seringue non usagée.
Le tour rapide qu’il effectue ensuite dans les étages, flanqué de son auxiliaire, n’apporte aucune trouvaille supplémentaire. Ils s’attardent pourtant dans la salle de bains, dont chaque tiroir est inspecté avec minutie. Mais, excepté une vieille plaquette de paracétamol vidée pour moitié, et qui n’a manifestement pas été touchée depuis une bonne décennie, rien ne retient leur attention ni ne justifie qu’ils procèdent à un prélèvement.
Et, bien sûr, pas la moindre trace d’aspirine, aucun cachet, pas même de poudre épandue çà ou là de manière diffuse.
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