Le Manuel Du Serial Killer
Devens, le 15 décembre 2012
Par convention, et comme le stipule le règlement des centres médicaux fédéraux, il est interdit au personnel soignant d’entrer dans la cellule des détenus, sauf en cas d’extrême urgence. En temps normal, seuls les gardes et le personnel d’entretien sont autorisés à y pénétrer.
Pourquoi cela ? Le but est de distinguer de façon claire d’une part l’incarcération, et la sanction pénale que celle-ci représente, et de l’autre la relation thérapeutique qui lie le patient-détenu à son psychiatre. Les deux ne sauraient être mélangées. C’est toute l’ambiguïté, et toute la difficulté pour les professionnels de la santé que nous sommes, que présentent ces centres au statut hybride, mi-hôpitaux psychiatriques, mi-prisons.
J’ai donc dû attendre que Jesse Floyd Pomeroy soit exécuté pour mettre pour la toute première fois le pied dans sa cellule, à l’invitation du directeur Samuel Browning.
- Je pense que ce que vous allez trouver là va vous intéresser, William, m’a-t-il annoncé, sur la foi du rapport émis par Bradley et Troy.
Il n’imaginait pas à quel point il avait raison.
Du foutoir indescriptible qui envahissait les neuf mètres carrés de son « royaume » – les condamnés à mort bénéficient d’une sorte de tolérance quant à l’état et au rangement de leur cellule –, j’ai exhumé deux des trois sources qui constituent le présent dossier, consigné dans les archives du Centre médical fédéral de Devens sous la cote POM-HARR – ADA58 – 2012.
Après leur lecture attentive, j’ai jugé utile de ne pas les détruire et de les ajouter à cette archive aux côtés de mes propres notes, prises au cours des séances effectuées avec Jesse Pomeroy, ici à Devens, entre le 30 septembre et le 1 novembre 2012. er
Si toutefois ce dossier parvenait entre vos mains, sachez donc qu’il mêle, en sus desdites notes :
- Un récit fictionnel rédigé de la main de Jesse Floyd Pomeroy dans le secret de sa cellule au cours des quelques semaines qui ont précédé son exécution. Ce texte est, à ma connaissance, un cas unique de roman thérapeutique, écrit par un tueur en série de type psychotique, dans le but manifeste de se disculper des crimes qu’il a commis. En quelque sorte, pour se soigner. Ou pour laver sa conscience de ses fautes si lourdes, pourrait-on dire dans une vision morale des choses. Toujours est-il que c’est grâce à ce scénario délirant, où faits avérés et fiction se mêlent de façon presque inextricable – je tenterai plus loin de détailler comment –, que Jesse semble être parti l’âme en paix.
La datation des différentes pages de son manuscrit laisse supposer qu’il les a rédigées durant la période déjà évoquée (30 septembre/1 er novembre 2012) entre chacune de nos séances, sans doute à raison de plusieurs heures chaque jour vu la quantité très importante de texte. Néanmoins, si ces quarante-huit chapitres respectent la chronologie de notre travail thérapeutique, ils sont tous situés en 2011, soit un an plus tôt, au moment des faits qui lui sont reprochés.
- A également été retrouvé par mes soins un autre texte, intitulé Le Manuel du serial killer. Si l’on en croit les confessions de Jesse, celui-ci aurait été écrit plus d’une décennie auparavant par son propre père, Jason Pomeroy, et légué ensuite à son fils. Cependant, cette copie du Manuel porte l’empreinte manuscrite manifeste de Jesse. Une analyse graphologique effectuée ici au centre par un confrère établit de manière formelle qu’il ne s’agit pas de l’écriture de Jason Pomeroy. Est-il donc possible que Jesse ait recopié « l’œuvre » de son père ? Voire qu’il l’ait apprise par cœur avant de la coucher à son tour sur le papier ? Dans le premier cas, quand et comment a-t-elle pu lui parvenir jusqu’ici, en détention ? Je n’ai à ce jour pas de réponse définitive à apporter sur ces différents points. Ce qui est certain, c’est que le directeur Browning, le juge Sawyer et moi-même sommes finalement convenus de ne conserver que quelques extraits dudit texte dans ce dossier. Il nous a semblé en effet préférable de ne pas garder une copie intégrale d’un document aussi nocif que celui-ci. Seuls les passages présentant une forme de pertinence par rapport au récit imaginé par Pomeroy lui-même méritaient selon nous d’être consignés, à titre d’information.
Outre ces différents textes, le capharnaüm qu’était son espace de vie restreint m’a livré quelques autres trouvailles complémentaires, particulièrement intéressantes :
- Le mur faisant face à sa couchette était couvert de plusieurs dizaines de papillons repositionnables, de couleur rose et jaune, tous griffonnés de sa main. Quoique sans logique apparente, certains d’entre eux expriment très clairement les interrogations qui habitaient Jesse Pomeroy sur la fin. Dans plusieurs cas, celles-ci font sens. Comme ici, par exemple :
Ai-je, oui ou non, tué ces quatre garçons ?
Hormis ces quelques mètres carrés, ai-je jamais eu un seul chez-
moi ?
D’autres, en revanche, sont purement délirantes. Je songe notamment à cette fixation érotique qu’il a pu faire sur mon assistante, Sophie Harris, jusqu’à s’arroger son patronyme dans sa fiction – nous verrons plus loin que ce choix est motivé par une autre influence, convergente – et imaginer qu’elle pouvait être sa sœur.
Avait-elle été la complice de mon père ?
Sophie, ma sœur ?
Avait-elle été la complice de mon père ?
- Enterré vivant, le dernier livre signé Jesse Harding Pomeroy, le plus jeune serial killer des États-Unis, « l’ogre de Boston », ainsi que plusieurs recueils de ses correspondances. En feuilletant ces divers ouvrages, on peut remarquer que certains détails imaginés par notre Jesse dans son roman ont été directement puisés dans les écrits de Jesse Pomeroy premier du nom. Je prendrai pour seul exemple l’adresse de la garçonnière de Jason, une pure invention de son fils, située comme un fait exprès au 327 East Broadway, là où Jesse Pomeroy numéro 1 a tué et enterré sa dernière victime, Katie Curran, en avril 1874. On entrevoit, à travers ce genre de détails, la volonté évidente de Jesse Pomeroy numéro 2 d’établir le plus de correspondances possibles, explicites ou plus symboliques, avec son homonyme et aïeul supposé.
- Plusieurs ouvrages spécialisés et études psychiatriques sur les tueurs en série, probablement empruntés à la bibliothèque du centre avec la complicité de ses gardiens, Troy Rouse et Bradley Higgs. On retrouve entre autres, parmi les auteurs de ces livres, les spécialistes mentionnés par Jesse dans son récit : Ronald Markman, Stanton Samenow ou Donald T. Lunde.
- Enfin, l’intégrale des romans de Thomas Harris, le créateur du plus terrible serial killer de la littérature américaine, Hannibal Lecter : Dragon rouge, Le Silence des agneaux, Hannibal, Hannibal Lecter – les origines du mal. On peut sans trop se tromper suggérer que Jesse a vu dans le patronyme de mon assistante un écho signifiant à celui du célèbre romancier. Sa fixation sur celle-ci n’en a été que plus forte après coup, et la voie de son dédoublement romanesque grande ouverte : ainsi, il serait à la fois Jesse Pomeroy et Thomas Harris, le tueur et le narrateur émérite de ses propres folies.
Je suis psychiatre diplômé de Harvard depuis 1981 et je pratique mon art depuis maintenant une bonne trentaine d’années, dont quinze dans un cadre particulièrement âpre et éprouvant, ici à Devens, où nous accueillons, comme vous le savez, parmi les personnalités les plus complexes et les plus effrayantes de ce pays. Autant dire que je suis rompu aux excès et aux ombres de l’âme humaine, et que rien ne me surprend ou ne m’impressionne plus vraiment en la matière. Et pourtant, en découvrant tous ces éléments, au premier rang desquels le manuscrit que Jesse venait de rédiger dans l’urgence et qui constitue l’essentiel du présent dossier, je suis resté plusieurs jours sous le choc.
Jamais je n’avais vu un tel phénomène chez un sujet psychotique. Jamais je n’avais pensé que l’exercice littéraire, même poussé comme ici jusqu’au délire, pouvait faire office de thérapie, et d’accompagnement vers la mort, pour un patient en attente de son exécution.
Le plus étonnant peut-être, le plus déstabilisant aussi pour moi, en qualité de psychiatre, c’est cette façon dont Jesse a fait dialoguer sa fiction avec nos séances au fur et à mesure que nous progressions ensemble : après chacune d’entre elles, il intégrait nos trouvailles dans son récit et tricotait celui-ci en fonction. Jusqu’à justifier ces séances elles-mêmes dans son roman, par le subterfuge de son intégration sous condition à Harvard.
Ainsi, par exemple, lorsque le personnage de Sophie (au chapitre 47) lui révèle que leur père est bien mort de noyade, qui plus est par sa faute, c’est parce que lui, Jesse, le croit sincèrement… Puis, quand il comprend enfin, lors de notre ultime séance, que son père a survécu, alors il imagine un dernier rebondissement pour intégrer cette surprise que son inconscient lui a révélée sous hypnose.
En un sens, ce roman est le reflet déformé, et désordonné, du travail que nous avons accompli, Jesse et moi. Tout n’y est pas vrai, loin de là, mais on devine en creux ce mouvement de va-et-vient qui a été le sien durant les dernières semaines de sa vie, entre le déni de ses crimes – j’en prends pour preuve cette intrigue abracadabrante qu’il élabore pour se disculper des quatre assassinats – et l’acceptation de sa filiation, ainsi que de ce jour où il a tenté pour de bon d’éliminer son père.
La rédaction de ces si nombreuses pages a construit, pour le malade qu’était Jesse, un système symbolique destiné à donner de l’ordre à la conscience qu’il avait de sa propre monstruosité. Ce jeu de rôle prétendument imaginé par moi, son thérapeute, dans son roman… c’est lui qui l’a expérimenté pour de bon en écrivant cette fiction. Je note que, à titre personnel, j’occupe dans son récit le rôle du grand ordonnateur, autrement dit du chef d’orchestre, de la machination dont il est la victime, leitmotiv qui revient à plusieurs reprises.
Le présent manuscrit est donc à considérer comme un long rêve, produit du subconscient de Jesse. Et, à l’instar des songes nocturnes, il tisse une trame complexe et pour l’essentiel symbolique. Certaines choses y sont vraies, mais rien ou presque ne peut être pris pour argent comptant. Toutes les informations ou presque y apparaissent, mais toutes avancent sous le masque de la fiction, tordues par les codes et les ressorts dramatiques de ce genre littéraire que Jesse affectionnait tout particulièrement : le thriller.
Difficile a posteriori de savoir jusqu’à quel point le sujet a lui-même cru et adhéré à ses improbables chimères, une fois revenu au quotidien cruel de sa cellule. Je remarque néanmoins que, durant certaines de nos séances, y compris sous hypnose, la version qu’il m’a donnée des circonstances du décès de son père était directement inspirée de la fiction qu’il était par ailleurs en train d’écrire.
En effet, à l’instar des papillons colorés qui tapissaient son mur, il a parfois projeté en retour sur la réalité carcérale qui était la sienne ses pures inventions romanesques, au cours d’accès délirants.
Comme déjà évoqué, et j’y reviens ci-dessous par le menu, son texte mélange allègrement le vrai et le faux, les faits avérés et la fiction à l’état pur. Ce qu’un éventuel lecteur de ce roman doit garder en tête, c’est que son auteur n’avait en l’écrivant qu’un seul but : se laver de ses crimes à ses propres yeux, se présenter une fois pour toutes comme la victime de son père, et préparer son passage dans l’au-delà, une fois soldée cette folie héréditaire qui pesait si lourdement sur son âme. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles il est allé, durant toute la première moitié de son histoire, jusqu’à faire revivre Jason, son père, pour mieux établir le monstre que celui-ci était – un tueur en série, éduquant son propre fils pour que ce dernier prenne sa suite.
Mais, avant d’entrer dans le détail, et pour que nos archives conservent une trace fiable de l’histoire si singulière de Jesse Floyd Pomeroy, il me semble utile de retracer brièvement le véritable fil de sa chronologie, familiale et criminelle :
- Thelma Pomeroy, la mère de Jesse, est bien morte en couches le 3 août 1993, quand son fils avait tout juste deux ans. Sa fille, la petite sœur de Jesse, est décédée elle aussi au cours de l’accouchement. Contrairement à la loi et à l’usage, Jason Pomeroy n’a pas enregistré son enfant mort-né, qui n’a donc pas été prénommé.
- Au cours de la série de meurtres par empoisonnement perpétrés par Jason Pomeroy en 2001, celui-ci a bien utilisé son propre fils, Jesse, comme agent de ses sombres desseins. Ainsi, c’est Jesse qui tenait seul la buvette lorsque son père avait repéré une victime potentielle, et lui encore qui, à son insu, tendait la boisson fatale au jeune garçon ciblé. À noter que Jimmy Gray, l’enfant qu’il cite au chapitre 5, n’est ni l’une de ses victimes, ni un gamin qui aurait échappé à l’empoisonnement, mais bien le premier des onze garçons tués par son père. Dans une étonnante distorsion temporelle, comme pour mieux se disculper ou pour tenter vainement de redonner vie à Jimmy, Jesse affecte cette figure au présent de sa narration.
- Jesse Pomeroy a bien tenté de noyer son père après avoir saboté l’embarcation familiale, et s’être soustrait à leur habituelle séance de pêche sur la Charles, le 1 novembre 2001. Son père a bien réussi à er
rejoindre la rive, échappant au piège tendu par son fils, lequel a lui-même, au même moment, été sauvé de son intoxication à l’aspirine par son oncle Jonah.
- Sauvé in extremis de la noyade, le véritable Jason Pomeroy s’est montré beaucoup moins astucieux que son double de fiction. Il ne s’est pas inventé un homme de paille nommé Jason Harris, et ne s’est bien sûr pas livré aux autorités. Malgré le stratagème qui consistait à déserter la buvette lorsqu’il faisait distribuer les boissons mortelles à son fils, il a fini par être confondu par le capitaine Joe Kennedy, pour être très rapidement appréhendé, puis jugé par un tribunal présidé par un certain Archibald Sawyer. Contrairement à ce que raconte Jesse dans son roman, Joe Kennedy, fort des pièces à conviction saisies alors dans la maison d’Emmet Street, est parvenu à élucider le mode opératoire employé par Jason (l’overdose d’aspirine), ne laissant aucune chance à la défense du prévenu lors du procès qui a suivi.
- Comme le laisse entendre le personnage de Kennedy au chapitre 4, l’affaire Jason Pomeroy a suscité tant de remous dans l’opinion que la peine de mort, en principe inapplicable dans l’État du Massachusetts, a bel et bien été adoptée dans ce cas précis, et de la manière la plus expéditive qui soit. En effet, le 1 novembre 2002, soit un an jour pour er jour après avoir échappé une première fois à la mort, Jason Pomeroy a été exécuté ici, au FMC Devens. Derrière les trois seringues létales se tenait déjà le gardien-chef Troy Rouse.
- Son oncle Jonah étant un alcoolique notoire, d’ailleurs décédé d’une cirrhose quelques mois seulement après les faits susmentionnés, Jesse a été immédiatement confié par celui-ci à l’Italian Home for Children, un centre pour orphelins du quartier de Jamaica, dans le sud-ouest de Boston.
Il y a passé dix années, sous la responsabilité de Gloria Esteban, la directrice du foyer, laquelle ne fut certes pas exempte de tous reproches – l’anecdote concernant ses enfants et la piscine est authentique – mais n’a jamais au grand jamais été ni la complice ni la maîtresse de Jason Pomeroy.
Affecté comme il le prétend dans sa fiction d’un syndrome de Korsakoff, conséquence directe d’un syndrome de Reye, Jesse demeure en grande partie amnésique, et occulte des pans entiers de son passé, durant toute la durée de son séjour à Centre Street. Il ne se souvient notamment plus des rapports délétères qui l’unissaient à son père, ni de l’instinct de survie dont il a fait preuve en cherchant à supprimer celui-ci.
Cependant, la justice s’oppose à ce que j’intervienne sur le psychisme du jeune homme jusqu’à sa majorité, de peur de « réveiller en lui le démon des Pomeroy », dixit Archibald Sawyer. La version officielle qui lui est servie durant toute la seconde partie de son enfance par l’encadrement du foyer et qu’il ressasse jusqu’à l’écœurement, c’est que ses deux parents sont morts noyés le même jour, le 1 er novembre 2001.
- À la fin de l’été 2011, Jesse sort enfin de l’Italian Home et se réfugie dans la maison d’Emmet Street, son unique bien, un temps mise sous séquestre par la justice, et qui lui sera réattribuée sur décision de l’incontournable juge Sawyer à sa majorité, en mai 2009.
Là, il n’a d’autres ressources pour vivre que de reprendre illégalement la petite affaire paternelle, sous la forme de la buvette ambulante qui moisissait depuis dix ans dans l’appentis attenant à la maison. Comme Jason, il se met à vendre des boissons, bières et jus de fruits pour l’essentiel, à la porte B du stade de Fenway Park. La différence, c’est que la patente obtenue en son temps par feu Jason est caduque, et que Jesse n’hésite pas à s’incruster par la force et l’intimidation sur l’emplacement autrefois occupé par son père. Une attitude qui lui vaut d’être signalé une première fois à la police, dans le courant du mois d’octobre 2011.
- Mais Jesse a relancé une autre activité de prédilection de son père : l’empoisonnement de jeunes garçons. En même temps que la maison, il a récupéré le stock d’aspirine périmée, retrouvé enfoui dans le jardin. Comme Jason, il pique des briques de jus multivitaminé et les distribue cette fois encore de sa propre main à ses futures victimes. Quatre enfants en moins de deux semaines, exactement selon le calendrier établi avec justesse dans son récit : Ronald Donovan, Luke Stewart, Leonard Gibbs et Simon Olson.
- Bien sûr, les similitudes avec le mode opératoire de Jason sont si flagrantes que le capitaine Kennedy ne tarde pas à faire le rapprochement avec l’affaire Pomeroy de 2001, et à soupçonner Jesse d’avoir perpétué l’héritage criminel de son père. Mercredi 26 octobre 2011, en fin d’après-midi, Jesse Pomeroy deuxième du nom est appréhendé, puis déféré au quartier général du Boston PD, à Bowdon Square, par les hommes de Joe Kennedy. Jonathan Fisk, son avocat, est loin d’être le dandy gominé qu’il décrit dans sa fiction. C’est un simple avocaillon commis d’office, qui ne pourra rien faire contre le déferlement médiatique et judiciaire qui broiera son client au cours des semaines suivantes.
Durant la procédure, Fisk tente pourtant l’impossible pour alléger la peine de Jesse. Bénéficiant d’une fuite de source policière, il laisse notamment entendre dans la presse qu’un manuscrit signé de la main de Jason Pomeroy, le père meurtrier de Jesse, a été retrouvé dans un coffre à Emmet Street, coffre que la perquisition de 2001 n’avait pas mis au jour. Ce texte, intitulé Le Manuel du serial killer, prouverait selon lui sans conteste que son client a été manipulé et programmé par son père, par-delà la mort de ce dernier, pour devenir à son tour un tueur en série. En cela, il est bien une victime et non un coupable tel que l’entend ordinairement la justice. Hélas pour Jesse, cet argument n’est pas retenu, et l’histoire du manuscrit sciemment étouffée par les médias, qui se refusent à favoriser un quelconque adoucissement de son sort. Jusqu’à ce que la fouille de sa cellule nous révèle l’existence avérée de ce document, personne n’avait jamais posé un œil dessus, hormis Jesse, bien sûr.
- Le 31 octobre 2011, comme son père avant lui, Jesse Pomeroy est condamné à mort par un jury populaire de l’État du Massachusetts présidé par le juge Sawyer, et ce malgré l’impossibilité supposée d’appliquer la sentence afférente. Reconnu psychologiquement déficient, et néanmoins pleinement responsable de ses actes, il est enfermé au FMC Devens, où j’occupe les fonctions de psychiatre-chef depuis une quinzaine d’années.
- D’abord muré dans son silence et réfractaire à tout contact avec moi, le détenu Jesse Pomeroy finit par accepter de brefs entretiens avec mon assistante, Sophie Harris. Quelques mois plus tard, et peu de temps avant la date prévue pour son exécution, il se rend enfin de son plein gré aux séances auxquelles je le convie. Les comptes rendus de ces rencontres figurent dans ce dossier.
- Le 1 novembre 2012, près d’un an après son arrivée à Devens, et er
quelques minutes seulement après la fin de notre dernière séance, il est exécuté à son tour par le gardien-chef Troy Rouse. Un événement relayé sans tambour ni trompette par la presse, et qui clôt pour moi la malédiction familiale des Pomeroy père et fils.
Ce qui est faux :
- On s’en doute, en dépit de ses évidentes qualités littéraires, Jesse Pomeroy n’a jamais été admis à Harvard, pas plus en droit qu’en littérature comparée. Comme dit précédemment, il est passé de l’Italian Home à sa maison d’Emmet Street, et n’a jamais suivi le moindre cursus d’études supérieures. Cela établi, on comprend qu’il n’a pas plus été l’élève d’un quelconque Pr French qu’il n’a été invité à collaborer au Harvard Crimson.
Pourquoi Harvard, peut-on légitimement se demander ? Je suppose que Sophie a dû lui glisser, au cours de leurs tête-à-tête, qu’elle et moi sortions de cette prestigieuse université à une génération d’intervalle. L’orphelin privé d’éducation qu’il est n’a pas manqué de fantasmer l’adulte qu’il aurait pu devenir, si toutefois il avait profité d’un contexte aussi favorable.
- Le complot entre Sawyer, Browning, moi-même et les autres n’a évidemment aucun fondement. Nous n’avons pas plus couvert un criminel condamné à mort que nous n’avons monté une machination aussi complexe que celle décrite par Jesse, pour tenter d’en accabler un autre.
- Jesse n’a jamais fait l’objet d’un double enregistrement auprès de l’état civil de la ville de Boston. Les faux actes de naissance qui sèment tant le trouble dans l’esprit de son narrateur relèvent donc d’une pure licence romanesque.
- Déjà évoqué : sa sœur n’a pu être élevée par son oncle et sa tante, puisqu’elle est morte à la naissance ; idem pour Thelma Pomeroy, leur mère : elle n’a pu fuguer ni être tuée d’un coup de rame par son mari, puisqu’elle est morte en couches en donnant naissance à la petite sœur de Jesse. On le sait aujourd’hui à la lumière de tous les éléments réunis : c’est probablement après la mort naturelle de Thelma, sa femme, et de leur fille que Jason Pomeroy a commencé à se replier sur son fils et lui-même, et à perdre la raison. Durant les huit années qui ont suivi, il a eu le temps de mûrir sa logique insensée en appelant à la descendance supposée de Jesse Pomeroy, selon lui fondateur de leur dynastie criminelle.
- Par ailleurs : il n’existe aucun chroniqueur judiciaire répondant au nom de Richard Reily au Boston Globe ; le rédacteur en chef du Harvard Crimson s’appelle Ben Samuels et non Gene Devroe ; l’actuelle responsable du département de littérature comparée de Harvard est Virginie Greene et non une certaine Lucy French. Enfin, il n’existe aucune maison d’édition Killin Publishing, pas plus à Boston qu’ailleurs aux États-Unis. Il faut sans doute voir là un simple jeu de mots, tel que l’inconscient en produit dans nos rêves ou nos songes éveillés, avec la forme verbale « Killing » : littéralement, « en train de tuer ».
Ce qui est vrai :
Tout le reste ou presque, suis-je tenté de dire. Mais l’essentiel de ce qu’il faut retenir, dans l’incroyable scénario échafaudé par Jesse, c’est comment son père a armé son bras, faisant de lui l’artisan involontaire et la pièce maîtresse de son plan criminel. Dès cette époque, on le voit bien aujourd’hui, Jason a inoculé à son fils le virus du meurtre. Un virus qui a eu tout le temps de prospérer et de contaminer chacun des gestes, chacune des pensées et des décisions de l’homme qu’il est devenu. Comme l’enfant battu peut devenir le persécuteur de sa propre famille, l’enfant-tueur a répété ce qu’il avait vécu dans ses jeunes années.
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