Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 56 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

46 – Mardi 1er novembre 2011

46 – Mardi 1 novembre 2011 er

 

Une aide spontanée. Une communauté d’âmes évidente. Une envie constante de la prendre dans mes bras, de l’embrasser… Sophie.

Sophie, ma sœur ?

J’essaie de tout relire sous cette nouvelle lumière : ce jour où elle s’est présentée à ma porte à Cabot, ses bottes grenouille aux pieds ; cette présence indéfectible à mes côtés quand tout le monde me lâchait, me crucifiait ; son intervention de génie au tribunal. Mais les pages d’une vie ne se feuillettent pas comme celles d’un livre. Des mots s’échappent. Des instants s’évanouissent. Plus on cherche à fouiller et plus des pans entiers nous manquent, plus les ellipses abondent et se creusent, emportant avec elles des images qu’on pensait indélébiles.

Je suis si secoué que j’en oublie la Corolla sur place. Tel un zombie qui refuse la fin d’Halloween, je m’engouffre dans le métro. Je suis les correspondances comme un automate, à peine sorti de mon hébétude par les clics et les clacs des portes qui s’ouvrent ou se verrouillent : Government Center, Park Street… jusqu’à Broadway.

Ce n’est encore que le milieu de l’après-midi. J’ai plusieurs heures devant moi pour réfléchir. Revenu à Emmet Street, installé sur la table de la cuisine – là où j’aurais piqué les jus empoisonnés –, je tente d’établir un semblant de chronologie. Tout lister. Tout classer. Tout reprendre depuis l’origine. Je ressors le dossier médical de Thelma Harris. Mes deux actes de naissance : Thomas Harris, Jesse Pomeroy. Tout ce qui pourrait faire date, sens ou même illusion. Sans trous ni fantômes. Brique après brique. Mais chaque étape se perd dans une forêt de conjectures et de conditionnels. Chaque bifurcation ouvre sur encore plus de chemins, encore plus de possibles…

Si Sophie est ma sœur, si notre mère est bien morte le 3 août 1993 en la mettant au monde (ou de la main de Jason), si je n’ai pas été placé à l’Italian Home par notre père avant le 10 novembre 2001, comme le prétend le registre de Gloria Esteban… Alors, c’est que nous avons vécu ensemble près de huit années de notre enfance, tous les deux. Que nous avons partagé des milliers de repas, des centaines d’heures de jeu, certains de nos jouets sans doute, autant de larmes et peut-être même quelques dizaines de fous rires. Comment puis-je avoir oublié ça ? Comment puis-je me souvenir des parties de pêche, du bateau percé au fond du jardin, de l’heure du bar, de toutes ces conneries léguées par mon père… et pas d’elle ?

Est-ce Adamson qui m’a si bien retourné le cerveau ?

La bonne nouvelle, c’est que Sophie ne me harcèle plus sur mon téléphone. Vers 16 heures, Kennedy se contente d’un message laconique pour me prévenir qu’ils viendront ici, ses hommes et lui, à partir de 20 h 30. Il m’expliquera tout le moment venu. Quand et comment Jason risque de se manifester. Comment nous le prendrons la main dans le sac. Toutes ces foutaises que je devrais prendre pour argent comptant.

Mais j’ai une autre idée en tête, désormais. Un autre plan.

Un peu après 17 heures – surtout ne pas louper les heures d’ouverture des magasins, ils ferment tôt à Boston –, je sors faire quelques emplettes. Aucun souci pour les fringues. J’écume deux boutiques de fripes qui débordent d’articles de seconde main, tout à fait dans le genre que je cherche. Tout à fait ce qu’elle porte. J’en achète plus qu’il ne m’en faut. Certains accessoires me donnent un peu plus de mal, en revanche. Mais je me débrouille. J’improvise. Un sang vif bat à mes tempes. Et pourtant mon nez me laisse en paix. Pas une goutte ne tombe pour me retarder.

Je suis presque excité. Pour la première fois depuis des semaines, je suis à la manœuvre. Je ne subis plus. La sensation de maîtrise me dope, me shoote, me rend plus vivant que tous les anxiomerdiques que je gobe depuis dix ans. Depuis combien de jours ai-je négligé la prescription de mon psy ? Je ne saurais dire.

À 18 h 30, j’appelle Gene Devroe pour m’assurer que tout roule du côté de Stan le roi des caméras. Que tout sera bien filmé et consigné sur leur disque dur. Il demande s’il peut être présent sur place à l’instant critique. Je prétends que Kennedy s’y oppose. Que ça pourrait même être un peu dangereux. Après tout, on parle de l’un des plus grands criminels qu’ait jamais compté l’État. Il n’insiste pas et me souhaite bonne chance. Gene Devroe est une andouille satisfaite, un pleutre, mais ce n’est pas un mauvais gars.

« 19 : 00 » scintille sur l’écran de mon mobile quand j’allume le petit poste FM en forme de chaussette rouge acheté plus tôt dans un bazar à deux dollars : « Red Sox, on a encore plein en réserve », telle est la devise de l’équipe frappée sur le dessus de l’appareil. Oh ça oui, je veux bien croire qu’on m’en réserve encore quelques-unes…

Mais quoi ?

Les informations ne m’apprennent rien que je ne sache déjà sur mon compte. Toujours les mêmes commentaires sur ma relaxe, issue plus que probable de la spectaculaire audience de la veille. Aucun mot sur Jason, bien sûr. Jason n’existe pas.

J’attaque le hot dog géant fourni par un stand ambulant à trois rues de là. J’aurais peut-être dû me méfier. Dieu sait quelle viande ces gens-là nous font avaler. En attendant, c’est gras et juteux à souhait, et j’enfourne les trente centimètres de pain, de porc et de ketchup sans reprendre mon souffle.

Puis je me change, enfin. Et me glisse dans les draps poisseux de poussière, non sans avoir contrôlé au préalable mon apparence dans la petite psyché qui regarde le lit. Je ne vais pas gagner un premier prix de beauté dans cette tenue, mais disons que l’obscurité devrait parfaire l’illusion. Si Stan est derrière son écran à cet instant, il doit bien se poiler. A-t-il alerté Devroe ?

Me voilà allongé sous le bar. Bientôt l’heure du bar. Je rabats quelques mèches sur mon visage pour en laisser deviner le moins possible. La présence froide du flingue de George Killin contre ma cuisse dénudée me rassure. Killin : un pion lui aussi, mais de loin le plus efficace. Celui par qui la partie se sera réellement engagée. Le détonateur. Les livres ont ce pouvoir, je le sais désormais : faire éclore ce qui n’existait pas l’instant d’avant. Sans le Manuel, je n’en serais pas là. Sans sa publication, je n’aurais jamais su.

J’essaie de ralentir ma respiration, qui tend à s’emballer à chaque bruit en provenance de la rue. Ou au moindre craquement du bois de la maison. Contenir mes tressaillements sous la couette est un effort de tous les instants. Je suis supposée dormir. Étendue. Immobile. Offerte. Dans ces habits-là, et pour quelques minutes encore, je suis Sophie : la première des victimes sur sa liste. Je suis le Petit Chaperon rouge et la mère-grand tout à la fois. C’est moi qu’on chasse ; c’est moi qui vais piéger le Grand Méchant Loup. Je n’ai presque plus peur. La perspective d’un dénouement distille en moi une onde apaisante.

Je ne sursaute même pas quand j’entends le déclic du pêne de la porte d’entrée. Puis des pas feutrés dans l’escalier. J’ai volontairement laissé la porte de ma chambre ouverte. Rien ne peut dissimuler la silhouette qui se profile maintenant dans l’encadrement. C’est un homme de taille moyenne. Pantalon de toile. Cheveux gris. Blouson épais. Son visage est mangé par la pénombre. Il marque un arrêt sur le seuil puis s’engage dans la pièce au ralenti, chaque pas bien distinct du précédent. Plus que quatre ou cinq entre mon lit et lui. Les paupières mi-closes, parfaitement inerte, je peine à le distinguer autant que je le voudrais. Mais heureusement il y a cet œil au plafond. Filme, petite caméra, filme ! Regarde bien ce qui va se passer là : un fils va tuer son père.

Ma main se contracte sur la crosse du revolver. Mon index effleure la détente, la douceur de son acier lustré par les pressions successives. Me retenir de la presser est une torture.

Plus que deux pas.

L’individu s’arrête net. Il me regarde. Il semble hésiter. Je devine alors, dans le prolongement de sa main droite, le reflet piquant d’une pointe acérée. Si fine qu’on la perçoit à peine. Une seringue !

Il veut en finir avec Sophie comme il a tué tous ces enfants. La méthode et rien que la méthode. Le Manuel appliqué à la lettre. Mais cette fois il agira par la force. Un bon shoot dans le bras ou directement dans le cœur, et la molécule bienfaitrice, concentrée jusqu’à son niveau létal, accomplira son œuvre sans délai.

Si je tarde encore, il sera sur moi. Penché sur moi. Planté en moi.

Je me redresse brusquement. Je brandis l’arme dans sa direction. De l’autre main, j’arrache la perruque blonde qui me couvrait la tête. Tom à nouveau. Tom tendu comme un arc, prêt à décocher son ultime flèche.

En revanche, je ne trouve pas les mots. Lui non plus, d’ailleurs. Il demeure figé là, muet, plus amorphe que réellement surpris. Moi qui pensais le prendre de court, j’en suis pour mon effet. Il avance même d’une nouvelle enjambée, éclairé cette fois par le halo de lune qui traverse la fenêtre. En pleine lumière. Non, aucun étonnement sur son visage. Juste un peu de… peur ?

Je ne fléchis pas. Le canon du revolver est à moins d’un mètre de son visage. S’il esquisse le moindre mouvement, je le réduirai en bouillie. Pour le coup, j’en connais un qui pissera le sang. Et tant pis pour le Manuel. Tant pis pour la subtilité et l’élégance des meurtres perpétrés à distance. Après dix années sans se voir, nos retrouvailles méritent bien un peu de contact, non ? Un peu plus d’effusions.

Deux ombres se précipitent soudain dans la pièce. Je suis en panique. Je tire au jugé. Réflexe idiot du flingueur inexpérimenté. Je crois que j’en ai touché une. Mais pas la bonne. Pas Jason.

Alors je shoote une seconde fois.

 

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