Le Manuel Du Serial Killer
8 – Lundi 3 octobre 2011
Lundi matin cligne des yeux sur Harvard. Dès l’aube, la résidence résonne de cavalcades dans les escaliers, signe que cette fois la reprise est bien là. Les épais tapis d’un marron orangé ne suffisent pas à étouffer l’impatience d’en découdre des nouveaux arrivants. Après tout, les divers panneaux qui invitent les habitants à respecter le calme du lieu indiquent pour seule borne temporelle la tombée de la nuit. De jour, chacun peut bien faire le bruit qu’il veut !
Généralement, j’évite de prendre mon petit déjeuner au grand réfectoire qui, de l’autre côté du terre-plein central du Quad, regarde notre bâtiment. La nourriture y est bonne, fraîche, abondante, et la lumière qui entre par les larges baies vitrées dans la vaste salle en rotonde est un réveille-matin plus efficace encore qu’une longue douche. Mais me confronter aux regards de mes camarades est une épreuve que je repousse d’ordinaire le plus tard possible dans la journée.
Pas ce matin. Aujourd’hui, j’assume ma tête, j’assume mon œil, j’assume même ces quelques gouttes de sang qui s’écoulent de mon nez et viennent frapper la table en bois blond.
— Ne renonce pas maintenant…
Sophie vient de poser son plateau contre le mien. Cette fille a vraiment le don d’apparaître aussi soudainement qu’un spectre. Son assiette, œufs brouillés et haricots, dispense un fumet rassurant et sucré.
— C’est trop tard. J’ai déjà pris rendez-vous avec French. Elle me reçoit dans moins d’une heure.
— Tu trouves pas qu’on forme une bonne équipe, tous les deux ?
— Si… Enfin non. Tu formes une bonne équipe à toi toute seule. Tu te débrouilles parfaitement sans moi. Tu n’as qu’à continuer.
Non, non, non, elle peut toujours faire tomber ses yeux sur les côtés, façon Droopie, ça ne marchera pas avec moi. Si pitoyable soit-elle, Sophie Harris sera toujours plus vaillante que moi. Elle s’en sortira très bien.
Ma résolution est prise.
J’attends mon tour dans l’antichambre du bureau de Lucy French. Troisième étage du Boylston Hall, entre le panneau annonçant le programme de la saison théâtrale sur le campus et les boîtes aux lettres des différents professeurs du département. Je finirais presque par y avoir mes habitudes, moi qui traîne habituellement si peu dans les espaces publics de Boylston.
Par la porte entrouverte, je capte les échos d’une conversation en sourdine. La voix de mon professeur et une autre, également féminine mais plus juvénile… Sophie ! C’est elle, j’en suis sûr. Grâce à la navette QX, qu’elle a sans doute prise au pied de Pforzheimer après m’avoir quitté, elle m’a donc devancé, moi qui ne circule qu’à pied sur le campus.
Je n’en reviens pas d’un tel coup tordu. Je m’apprête à faire irruption quand la dernière sortie de mon binôme m’arrête net, à quelques pas seulement de la pièce :
— Ça ne va pas le faire…
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Lucy tutoie Sophie ? Depuis quand ? D’où vient cette familiarité entre elles ? Sophie m’a dit qu’elle était originaire de Cambridge. Appartiendrait-elle à l’une de ces familles influentes qui entretiennent avec les profs de véritables relations amicales en vue de favoriser le cursus de leur progéniture ?
— Il ne supporte pas le moment de la confrontation. Physiquement, je veux dire. Kennedy m’a raconté qu’il avait complètement perdu les pédales chez le deuxième gamin.
— Hum, je sais… Il va falloir trouver un plan B, approuve son aînée.
Un plan B ? De quoi parle-t-elle au juste ? De mon mémoire ? De cette satanée validation de mon cursus ? Et pourquoi Sophie, que je pensais décidée à me faire poursuivre l’expérience pour le Crimson, est-elle en train de me débiner ?
Je pousse la porte et me présente à l’entrée du bureau. Les deux femmes se retournent brusquement, comme si j’avais surpris je ne sais quelle coupable association. Sophie est écarlate.
L’enseignante lui intime sèchement, avec un retour aussi subit que suspect au voussoiement, de se retirer. Traduction : elles ne veulent pas que je les devine si proches.
Pourquoi ? !
Sophie s’éclipse docilement, sans un regard pour moi.
D’un geste indiquant qu’elle a retrouvé toute sa superbe, Lucy French me fait signe de prendre place dans le fauteuil opposé au sien.
— Vous vouliez me voir, Tom ?
En quelques mots choisis, je lui résume dans quelle inconfortable situation je me trouve : devoir renoncer à cet ascenseur académique dont elle m’a elle-même ouvert les portes. Ingrat que je suis, en plus d’être si laid. Je n’arrive pas à déterminer lequel de ces motifs me rendra le plus minable à ses yeux, et aux miens : le fait de repousser l’opportunité unique qui m’avait été donnée de faire mon trou dans les médias locaux et peut-être, à terme, nationaux ; ou celui de laisser tomber cette enquête au moment même où les contours d’une piste se dessinaient. En un sens, abandonner à leur sort les victimes, les trois garçons déjà morts et tous ceux à venir.
Loin de s’emporter, elle opine calmement du chef et me rassure :
— Je comprends… Et j’ai peut-être une solution de secours pour vous.
Est-ce là le « plan B » évoqué quelques minutes plus tôt ? Pourquoi Lucy French s’évertue-t-elle à prendre soin de moi ? Pourquoi s’acharne-t-elle à favoriser ma progression au sein de son département ? Que voit-elle en moi ? Une version masculine de celle qu’elle fut en son temps ?
Elle quitte son siège de cuir et va se planter face à la large double fenêtre qui domine le Yard depuis le sommet du Boylston Hall. Dos à moi. La vue sur la bibliothèque Widener, gigantesque mastodonte de pierre et de savoir, est imprenable. Quinze millions de volumes en accès direct.
— En revanche, ce que je vais vous proposer là ne vous permettra pas d’échapper à la rédaction de votre mémoire. La « combine »…
Elle mime les guillemets, un geste qui détonne dans son bureau si protocolaire.
— … qui était envisageable avec le Crimson ne l’est pas dans ce nouveau contexte. Cependant, quelque chose me dit que vous y serez plus dans votre élément.
— De quoi s’agit-il ?
Elle fait volte-face et me parle à présent les yeux dans les yeux, pour autant qu’on le puisse avec moi :
— Vous êtes amateur de romans policiers, je ne me trompe pas ?
— Oui, c’est vrai. J’en lis pas mal.
— Dans ce cas, le nom de Killin Publishing doit vous dire quelque chose ?
— Oui. Ils publient de bons thrillers. J’en ai lu quelques-uns.
— Je ne vous surprendrai pas en vous disant que ce n’est pas vraiment ma tasse de thé. Mais il se trouve que George Killin, son créateur, est un vieil ami. Il est issu lui aussi de ce département.
Tiens donc. Plus elle lève le voile sur le cercle de ses connaissances, et plus je découvre en Lucy French une femme d’influence. Bien plus que cette prof rondouillarde et mal dans sa peau dont j’avais figé dans mon esprit le portrait peu flatteur.
— Chacun défend la littérature comme il peut, ajoute-t-elle avec un sourire condescendant. Bref, je lui ai touché un mot de vous, et il est prêt à vous recevoir pour un entretien. Si vous lui convenez, il propose de vous prendre chez lui les six prochains mois. Ça tombe bien, le garçon qui s’occupait de son service des manuscrits vient de lui faire faux bond.
Une fois encore, comme par magie, tous les obstacles s’effacent grâce à son intervention. Presque trop facile. Trop providentiel.
Elle me toise, un sourcil levé, dans l’attente de ma réaction.
— Alors, alors, qu’en pensez-vous ?
— Je serais là-bas à temps plein ?
— Non, bien sûr que non. Dans un premier temps, vous iriez là-bas en alternance avec vos cours, quelque chose comme deux jours par semaine. De toute manière, George va pouvoir vous expliquer tout ça en personne. J’ai pris la liberté de vous bloquer un rendez-vous avec lui. J’ai bien fait, non ?
La surprise me fait balbutier :
— Ou-oui… Quand ça ?
— Demain. À 10 heures.
Un éclair zèbre le ciel qui s’est chargé d’un épais manteau gris. Le premier coup de tonnerre approuve à ma place.
— Tâchez d’être ponctuel. George est un homme très occupé… Il n’aura sans doute que quelques minutes à vous consacrer. Ce serait dommage de les manquer, non ?
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