Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 41 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

33 – Samedi 29 octobre 2011

 

— J’ai interrogé une demi-douzaine de sites généalogiques… J’ai même sollicité les mormons, me détaille Sophie à l’instant même où elle passe la porte de mon studio.

Quelques flocons de neige fondent lentement sur son bonnet.

Elle a passé deux heures chez elle, à dépiauter sur Internet tout ce qui pouvait me lier de près ou de loin à mon illustre homonyme.

— Moralité ?

— Pas la queue d’une association logique. Et aucun Jesse dans les ascendants de Jason Pomeroy.

— Aucun lien non plus avec la famille de ma mère, les Harris ?

— Non, nada, confirme-t-elle. En même temps, de son entrée à la prison du comté de Suffolk jusqu’à sa sortie de celle de Charlestown à l’âge de soixante-douze ans, Pomeroy est resté à l’isolement complet. Pas un seul codétenu. Et il semblerait que les petits aménagements de peine de type « parloir intime » n’aient pas vraiment eu cours il y a plus d’un siècle… En fait, je ne vois pas bien comment il aurait fait pour se reproduire.

L’emploi de ce terme pourtant neutre, presque clinique, appose sur ses joues un voile rosé. Elle doit s’en apercevoir, car elle pique aussitôt du nez sur ses feuilles couvertes de notes manuscrites.

Tiens, je n’avais pas fait attention sur le moment, mais son tic verbal l’a reprise. En fait…

— J’imagine… Mais il aurait quand même pu se marier tout en étant détenu, non ? Et il aurait même pu concevoir un enfant sur le tard, ça arrive.

— Non, ça aussi j’ai vérifié. Aucune union contractée, ni avant ni après sa libération. Aucune chance que ce type ait eu la moindre descendance.

L’affirmation de Sophie me semble un peu catégorique, pour des faits aussi anciens.

— Et si Jason avait également bidouillé ces registres-là ? Il a bien réussi à faire modifier mon état civil…

— J’y ai songé. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai fouiné aussi sur le Family Search de nos amis de Salt Lake City. Je me trompe peut-être, mais ces gens-là me semblent a priori à l’abri des tentatives de fraude ou de corruption.

— Pas faux, j’admets, à demi convaincu.

D’ailleurs, pourquoi mon père aurait-il cherché à gommer son appartenance – et ce faisant la mienne – à cette lignée ? Trop encombrante, pour un homme qui se destinait à la même carrière que son aïeul ?

Deux coups brefs coupent court à nos réflexions. Je retiens un instant mon geste, puis j’ouvre la porte d’un mouvement sec, comme si le courant d’air ainsi généré avait le pouvoir de chasser les mauvaises nouvelles.

— Tom ?

Un garçon brun, court sur pattes et qui dégage néanmoins une énergie peu commune, me tend une main qui se veut sympathique. Il la secoue avec une insistance presque suspecte.

— Rony Albrecht, ajoute-t-il aussitôt.

Voilà donc à quoi ressemble celui qui va me chasser d’ici. L’agent de ma déchéance académique. Une bille ronde. Un sourire un peu niais. Une corpulence de préado.

J’avais fini par croire que Rony Albrecht était un personnage imaginaire, une sorte de Père Fouettard sans réelle existence destiné à faire rentrer les locataires de Cabot dans le rang. Il faut croire qu’il existe bel et bien, puisqu’il se tient à l’instant devant moi, un sourire crispé accroché à son visage poupin.

— C’est aujourd’hui ? je lui demande.

Ne me dites pas que je dois partir dès maintenant !

J’essaie de me remémorer les termes du dernier message de Lucy French. Mais les mots qui me reviennent jouent à saute-mouton avec les souvenirs hasardeux de ces jours passés : « Vous disposez, à réception de ce message, d’un délai de huit jours pour quitter les lieux… » Huit jours, OK. Mais quand me l’a-t-elle expédié ?

— Non, pas de panique, tu as jusqu’à lundi soir. Inclus.

Il a précisé ça comme s’il me faisait un cadeau de sa propre initiative. Sur son propre compte.

Si, si, panique. Car nous sommes déjà samedi après-midi, et je n’ai encore rien préparé. Je feins le détachement :

— Ah, super !

— Je venais juste voir si tout avançait comme tu voulais…

L’air de rien, il glisse un œil dans mon dos et découvre Sophie, à qui il décoche un sourire fébrile.

— … et te proposer mon aide éventuelle. Mais je vois que ce ne sera pas la peine.

— Non, en effet, ça ira.

— Pour la remise des clés, on n’a qu’à faire simple. Dépose-les dans la boîte du HoCo, dans la salle commune, quand tu pars.

Rony tout juste disparu dans les escaliers, Sophie se plante devant moi, ses yeux ronds plus écarquillés que jamais. Un lémurien blond. Voilà à quoi elle me fait penser sur le moment.

— Tu veux t’installer chez moi ? Je veux dire, en attendant…

— Non, c’est gentil de ta part, mais… je crois que je vais aller chez moi.

À sa tête, je devine un flottement. Remarque, j’ai moi aussi du mal à appliquer cette formule convenue à la maison d’Emmet Street. Peut-on réellement la qualifier de « chez-moi » ? À partir de quand, et sur la foi de quel vécu, peut-on attribuer un tel vocable à un lieu ?

Hormis ces quelques mètres carrés, ai-je jamais eu un seul chez-moi ?

— Comme tu veux. Mais l’offre tiendra encore la semaine prochaine ou même le mois prochain, si tu as des regrets.

Je conclus dans un papillonnement emprunté de mon œil blanc :

— Merci.

Nous passons les heures suivantes à trier mes pauvres affaires. C’est fou ce que même un type aussi désargenté que moi peut accumuler en quelques années. Nous remplissons deux grands sacs-poubelle, que je descends et dépose dans les conteneurs à l’arrière de Bertram.

Tout en faisant place nette, nous tentons de récapituler les informations que nous possédons. D’esquisser cette synthèse que Fisk ne manquera pas de réaliser de son côté, en vue de ma prochaine comparution devant Epstein et Sawyer.

Nous tâchons de ne rien omettre. Y compris cette aspirine périmée dans mon jardin, celle détectée dans mon stock de boissons ou ce corps de femme enseveli à l’arrière de ma maison par je ne sais quel nouveau mystère. Morts d’hier, morts d’aujourd’hui. Improbable affaire où le passé et le présent se superposent jusqu’à se confondre. Pour se confondre… Mais jusqu’à quel point ai-je intérêt à lier mon cas à celui de mon père pour assurer ma défense ? Thomas Harris doit-il révéler aux yeux du monde le Jesse Pomeroy qui est en lui ? Comment infléchir désormais le regard de ces millions de lecteurs du Manuel, et accessoirement celui de mon futur jury, pour qui ce texte abject pèse autant que des aveux signés ?

Sophie rompt le fil de mes réflexions :

— Moi je pense que, si ton père a tout fait pour dissocier ses deux identités, afin que les flics n’établissent pas de lien entre ses crimes et son activité de marchand ambulant, c’est qu’il avait une bonne raison. Je ne vois pas ce que tu gagnerais à te présenter publiquement comme son fils.

— D’accord… Alors, explique-moi pourquoi il fait tout pour me faire endosser la nouvelle série de meurtres ? Et pourquoi il m’a donné le même nom que le plus précoce des tueurs en série qu’ait connu ce pays ?

Tant de zones d’ombre. Tant de pourquoi. Et ces souvenirs de noyade dans la Charles si peu conformes à la réalité manifeste, d’où viennent-ils donc ?

Sophie se dit prête à tout reprendre depuis le début. À examiner et comparer le moindre détail. Elle commence aussitôt :

— Y a un truc qui me chagrine à propos des gamins…

— Lesquels ? Ceux de 2001 ou ceux d’aujourd’hui ?

— Les deux, corrige-t-elle dans la foulée. Je veux dire : les seconds par rapport aux premiers.

— Tu peux préciser ?

— D’abord, les onze victimes de 2001 ont été tuées sur plusieurs mois. Et non pas en quelques jours, comme celles qui nous occupent maintenant.

— Et alors, tu en déduis quoi ?

— Je ne sais pas. Je dirais que la série présente est un peu trop ostentatoire à mon goût. Si tu lis les ouvrages de spécialistes et les mémoires de tueurs en série, tu te rends compte qu’ils n’accélèrent leur rythme criminel que vers la fin de leur parcours. Quand ils commencent à pécher par excès de confiance. Mais aucun n’a démarré comme ça, pied au plancher.

— Soit…

— Si tu ajoutes à ça la publication du Manuel, c’est comme si l’auteur de ces meurtres-là faisait tout pour se faire prendre, ou pour désigner un tiers.

— Ça, je crois que j’avais compris !

— Oui, mais c’est bizarre. En admettant que ce soit bien ton père qui est à la manœuvre derrière tout ça, je ne vois pas quel intérêt il peut avoir à ce qu’on rouvre son dossier en même temps qu’on instruit le tien. En t’impliquant, il se plombe forcément lui aussi.

— Il en a peut-être marre de croupir à Devens. Il espère peut-être qu’on l’exécute pour de bon, cette fois.

J’ai prononcé ces mots sans émotion aucune, comme s’il s’était agi d’un parfait inconnu.

Elle exprime ses doutes avec une moue non dénuée de charme :

— Hum… Je trouve ça un peu énorme, en fait. C’est tellement spectaculaire, ça manque tellement de subtilité. On dirait que celui qui est derrière ce délire se sent invulnérable. Qu’il ne craint plus rien.

— Si tu y songes bien, s’agissant de mon père, c’est un peu le cas.

Elle ne répond pas et tire un petit calepin de notes d’une poche intérieure de son manteau. Elle lit le nom de quatre garçons à haute voix. Mes victimes supposées…

— Ronald Donovan, Luke Stewart, Leonard Gibbs, Simon Olson. Y a pas un truc qui t’a choqué ?

— Non…

— Les deux premiers, passe encore, on trouve une forme de cohérence : famille modeste, quartier fauché, supporters des Sox, ça fonctionne. Mais c’est avec le petit Gibbs qu’il y a un hic.

— Pour quelle raison ? Parce qu’il habite dans un quartier rupin ?

— Exactement.

— Parents profs à l’université de Boston, deux intellos bon teint… Pas franchement le genre de famille à passer ses après-midi à Fenway Park.

— Ça te paraît pas un peu caricatural, ton histoire : d’un côté les prolos qui vont au stade, de l’autre les bourgeois qui jouent aux échecs avec leurs enfants ? Et puis quoi : tu vas me dire que les autres avaient des poux et pas lui ?

Elle fait mine de ne pas relever ma colère de classe :

— N’empêche que Pomeroy ne s’attaquait qu’à des gamins des classes populaires. Onze victimes, onze garçons de South Boston, de Charlestown ou de Roxbury.

J’essaie de maîtriser mon agacement :

— OK, admettons que ces gens-là se rendent plus volontiers aux matchs. Il peut quand même se trouver qu’un marmot plus favorisé y aille de temps en temps, non ?

— En effet… Mais dis-moi, toi qui es entré chez les Gibbs, est-ce qu’il y avait le moindre élément dans la chambre du gamin qui fasse de lui un fan des Sox ?

J’essaie de visualiser l’endroit. Des jouets à même le sol. Le drap maculé de sang. Le corps sans vie.

Pour ce que je m’en souviens, aucun fanion ni poster punaisés au mur.

— Non, je concède.

— Ah, tu vois !

— Ça ne prouve rien du tout. Il est allé au stade une fois, comme ça, pour ne pas mourir idiot ou parce que ses copains lui en parlaient. Et bim, c’est tombé sur lui !

— Pas de chance, quand même, relève-t-elle, non sans malice.

— Pas de chance.

— Tu ne crois pas qu’on devrait quand même fouiller un peu plus du côté des parents ?

Qu’elle n’envisage pas d’elle-même l’incongruité de la démarche me sidère.

— Et je suis censé leur dire quoi : « Bonjour, je suis accusé du meurtre de votre fils, j’aimerais qu’on papote un moment, vous et moi » ?

— Fais pas l’idiot, me reprend-elle, presque maternelle. J’irai seule.

— À quel titre ?

— Crimson ! J’ai une jolie carte plastifiée, c’est le moment ou jamais de m’en servir.

Lorsque nous sortons, la nuit se profile déjà, striée de flocons épars. Par précaution, je m’accroupis entre deux voitures stationnées sur Shepard Street tandis que Sophie monte dans la Corolla et lui fait faire le tour du Quad. Quand elle s’arrête à mon niveau, je fonce sur la portière entrouverte à l’arrière et me faufile sous la vieille couverture étendue sur la banquette. Avec un peu de chance, le « Kennedy boy » qui nous surveille n’aura rien saisi de cette astuce.

Malheureusement, au croisement de Bay State et de Granby, la résidence cossue des Gibbs ne luit d’aucune lumière dans l’obscurité paisible. Visiblement, les parents affligés se sont mis au vert. Sophie sonne quand même deux ou trois fois, pour la forme, mais la porte demeure hermétiquement close.

À l’arrêt suivant, sur Washington Street, à la lisière de Charlestown, il semble qu’un peu plus de réussite nous soit promise. Au troisième et dernier étage d’une petite résidence d’apparence modeste, toutes les fenêtres sont illuminées. La résidence de la famille Donovan.

Sophie presse le bouton de l’interphone et, quelques secondes plus tard, elle disparaît dans l’entrée de l’immeuble, nimbée d’un halo bleuté.

Ai-je raison ? Ai-je tort ? Plus les minutes passent, et moins je peux contenir l’inquiétude qui grandit en moi. Je me retiens de la joindre sur son mobile, qu’elle a dû éteindre, de toute façon. Depuis les deux fenêtres éclairées, yeux de bête fauve dans la nuit, comme deux iris orange, rien ne filtre. 20 h 25 indique l’affichage numérique du tableau de bord. Elle est montée chez les Donovan à 19 h 52. À partir de quelle heure suis-je supposé intervenir à mon tour ? Irai-je jusqu’à appeler Kennedy à la rescousse ? Ce serait un comble.

Mais la voilà enfin. Elle grimpe du côté conducteur et n’attend pas ma première question pour entamer son récit. Bref. Quelques phrases suffisent pour résumer ce qu’elle a glané là-bas :

— Ronald était leur seul enfant. De ce que j’ai compris, ils sont du genre à s’être saignés aux quatre veines pour l’élever dans un maximum de confort.

Je lui tends une perche :

— Comme lui offrir ses places à Fenway ?

— Notamment, oui. Le gamin avait un abonnement à l’année pour la saison des Sox.

— Et, ce jour-là, il a assisté au match avec son père ?

— Non. Il y est allé avec deux copains. Les flics les ont déjà interrogés. Mais ça n’a rien donné. Ils se sont retrouvés à l’intérieur. Ron avait déjà acheté sa boisson… en dehors du stade.

À un comptoir ambulant, inutile de me le préciser.

Elle émet un bruit de bouche, le genre de petit son aigu qu’on produit avec la langue pour exprimer ses réserves ou sa perplexité.

— Quoi ? Y a autre chose ?

— Non. Enfin peut-être… Juste un détail.

— Raconte, je l’encourage.

Elle lève à son tour les yeux sur la façade trouée de lumière et de vie, le regard absent.

— Leur gamin est mort il y a presque un mois. Il était enfant unique. OK ?

— Oui. Et alors ?

— Alors, il y avait des jouets déballés sur le parquet de leur salon.

— Des jouets ?

— Un robot télécommandé, des figurines de mangas…

— Ils n’ont peut-être pas eu le cœur de les ranger, je spécule.

— Si, justement. Ils n’étaient pas au beau milieu de la pièce. Manifestement, ils ont été poussés à la va-vite sous le canapé.

— Bon, d’accord. Ils n’arrivent pas à tourner la page et ils ne veulent pas faire étalage de leur douleur. Ça se comprend, non ? En quoi ça les rend suspects ?

— C’est pas ça : si j’ai vu ces jouets, c’est parce qu’en me relevant j’ai fait tomber mon portable sur le sol. Quand je me suis baissée pour le ramasser, mon regard s’est faufilé une fraction de seconde sous le sofa. Juste assez longtemps pour noter un truc pas banal.

— Quoi ?

— Les jouets en question… Ils sont neufs, Tom. Y avait encore l’emballage et le ticket de caisse. Tu achèterais des jouets pour ton gosse qui vient de mourir ? !

Force m’est de l’avouer : il est peu probable que des parents, même négligents, aient laissé traîner en évidence ce genre de signes, si étroitement liés à leur enfant disparu.

— C’est peut-être des tordus… Peut-être que c’est leur manière à eux de surmonter ça.

— Mouais, grommelle-t-elle, incrédule. Allons-y. De toute façon, on n’aura aucun autre moyen de vérifier ça ce soir.

À ces mots, elle introduit la clé dans le contact et la tourne d’un geste résolu, tirant du vieux moteur de la japonaise un crachotement poussif.

Je retiens son geste.

— Attends !

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Regarde.

Je pointe un index sur l’une des deux fenêtres de l’appartement Donovan, rendu soudain à l’obscurité.

— Ça correspond à quelle pièce ?

— Au salon.

Une demi-minute s’écoule, que nous passons aux aguets, parfaitement cois, puis le plafonnier du hall éclaire la porte vitrée de l’entrée sur rue de cette même lumière spectrale qui a absorbé auparavant Sophie. Dans le faible contre-jour, on devine deux silhouettes. La première, qui tient le battant entrouvert à l’autre, est celle d’une femme portant une jupe épaisse. La seconde… celle d’un enfant.

— C’est la mère ? je murmure, comme si les deux fantômes de l’autre côté de la rue pouvaient nous entendre.

— Je sais pas… À cette distance, c’est dur à dire.

— Tu es certaine qu’ils n’ont qu’un seul enfant ?

— Oui… Enfin, c’est ce que disent les comptes rendus des flics.

Elle ne semble plus aussi sûre d’elle. Ce môme, qui qu’il soit, et même réduit à une image imprécise, est en train d’ébranler nos rares convictions dans cette affaire.

— Ils pourraient les avoir bidonnés pour protéger les frères et sœurs des victimes. Qu’est-ce que t’en dis ?

Plutôt que de me répondre, elle redonne un tour de clé qui cette fois sort la Corolla de sa léthargie. La femme et l’enfant s’éloignent déjà sur le trottoir opposé, en direction de New Washington Bridge. Ils marchent vite. Précipitamment, dirait un œil avisé. Elle tire le gamin par la main, sans douceur. Celui-ci trébuche un peu, puis repart en renâclant.

Sophie les suit à distance sur une petite centaine de mètres, puis hisse la voiture à leur niveau. La moitié de la largeur de la chaussée et un pan de trottoir nous séparent d’eux. À peine cinq ou six mètres, dans cette portion de rue étroite. Cette fois, nous apercevons leurs deux visages de profil, léchés par le pinceau lumineux des réverbères. Identifiables seulement par intermittence.

— C’est elle ! C’est la mère ! feule Sophie, étreinte par l’émotion.

— Et le gamin ? Tu le reconnais ?

— Je…

Elle pile brusquement.

— Putain… Putain, c’est lui !

Lui. Je n’ai même pas besoin qu’elle spécifie. Mais elle complète malgré tout sa folle hypothèse, à bout de souffle :

— C’est Ron Donovan…

 

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