Le Manuel Du Serial Killer
29 – Vendredi 28 octobre 2011
Était-ce un effet de l’adrénaline ? Une conséquence heureuse des chocs successifs ? Durant tout le temps de notre visite à Devens, je n’ai plus rien ressenti de la douleur qui me vrille le sternum. Mais, maintenant que nous sommes de nouveau dans la voiture, rendus à l’inaction et au silence, les tiraillements foudroyants qui déchirent ma poitrine ont repris. Comme si une lame interminable me transperçait de part en part. Au ralenti.
Les élancements m’ont saisi dès la sortie du parloir. Malgré ça, j’ai réussi à retirer la clé de ma bouche sans éveiller les soupçons de Troy ou d’Adamson, puis à la glisser au fond de ma poche. Dieu merci, mon psychiatre n’a pas demandé à contrôler le contenu de celle-ci au moment de nous restituer nos quelques effets personnels.
Après avoir renouvelé ses mises en garde avec toute la gravité voulue, il nous a indiqué le chemin le plus court jusqu’au cimetière depuis le parking. Sur place, nous avons vite renoncé, Sophie et moi. Il aurait fallu une pelle, et plusieurs heures de déblaiement acharné, pour trouver la croix de Jason Pomeroy puis l’extraire de cette couche de neige si compacte.
À l’extrémité de Patton Road, Sophie décide de prendre à droite, et non à gauche en direction de la 2W. Elle ne m’explique pas pourquoi. Après ce que nous venons de vivre, sans doute ressent-elle le besoin de se vider la tête au gré du paysage sans relief qui s’offre à nous. La traversée de Devens étire une longue succession de bâtiments industriels et d’entrepôts en briques. Peu de logements, hormis quelques maisons isolées. Presque aucun commerce. Nous croisons péniblement trois ou quatre autres véhicules, et pas un seul être humain non motorisé. En suivant les panneaux indiquant l’itinéraire de retour vers Boston, nous débouchons dans une petite agglomération limitrophe, vaguement plus animée, dont le nom nous arrache un semblant de sourire : Harvard.
— Y a quand même un truc qui me turlupine…
Turlupiner. Il n’y a vraiment que Sophie pour employer un vocabulaire aussi suranné. Cette coquetterie langagière occulterait presque la folie pure dont nous sortons, et qui a déposé sur nous son parfum pestilentiel. Persistant. Au milieu de ce magma d’informations aberrantes, cette soupe furieuse, il n’y a donc qu’un seul détail qui l’aurait frappée ?
— Vas-y, je l’encourage.
— Tu ne trouves pas bizarre qu’Adamson nous balance si facilement un secret qui tient depuis dix ans… et qui implique des personnages aussi importants ! Tu ne penses pas que ça va chauffer pour lui, quand Browning et plus encore Sawyer vont être mis au courant de notre rencontre d’aujourd’hui ?
Bien sûr, elle vise juste. Sophie pose toujours la bonne question. Si je me trouvais en compétition avec elle, si je nourrissais à son égard le moindre sentiment de rivalité, cela m’agacerait. Elle poursuit :
— C’est d’autant plus absurde qu’il t’interdit de mentionner tout ça devant le tribunal !
Elle a raison. À quoi bon lever un voile qu’il a abaissé aussitôt et bordé hermétiquement par ses menaces ?
Je tergiverse un instant, dans le secret de ma tête à trous, là où des pans entiers de mes pensées ne sont plus qu’une longue ligne de pointillés, puis je me lance :
— On a quand même un petit avantage sur eux.
— Pardon ?
— Il y a une chose qu’Adamson ne sait pas, apparemment.
— À quel propos ?
— À mon propos.
Alors qu’elle dépasse la périphérie de Harvard-Village, et qu’elle engage la Corolla sur une bretelle d’accès à l’autoroute, je trouve enfin les mots pour lui dire mon effarement à tiroirs : mon père vivant ; mon père meurtrier condamné à mort ; mon père auteur de ce texte ignoble, et qui depuis plusieurs semaines est revenu dans ma vie pour la faire s’abîmer dans le même cauchemar que la sienne.
Elle laisse s’écouler de longues minutes de grisaille et de pneus qui chuintent sur le sol détrempé, avant de réagir enfin.
— Ton père ! s’exclame-t-elle à mi-voix, sans lâcher pour autant le ruban d’asphalte des yeux. Tu ne m’as pas dit que tes parents étaient morts tous les deux noyés ?
Le lui ai-je dit ? Je ne m’en souviens plus. Pas plus que je ne me rappelle les circonstances exactes dans lesquelles on m’a annoncé leur décès. Saloperie de Korsakoff. Je sais qu’un jour, l’année de mes dix ans, ils ont disparu tout à coup de ma vie. Pfut. Arrachés au décor de mon existence comme on coupe un morceau de texte d’un simple raccourci clavier : Ctrl + X.
Mais qui a greffé dans ma mémoire en berne cette version officielle que je débite depuis à l’envi ? Est-ce à l’Italian Home ? Est-ce mon oncle Jonah avant de disparaître à son tour ?
À qui devons-nous nos souvenirs ? Qui donc les écrit pour nous ?
Je persiste à garder le silence, le regard perdu dans les alignements de conifères qui s’échappent sur le bas-côté. Mais Sophie n’est pas du genre à abandonner si vite. Je le sais, maintenant. Elle n’est pas venue jusqu’ici avec moi, elle ne s’est pas rendue complice de ma cavale pour se contenter de bribes. Elle veut toute la photo de famille, et toutes les histoires planquées derrière les sourires de convenance.
— Si ton père avait été arrêté devant toi, je pense quand même que ça t’aurait marqué. Tu ne crois pas ?
— Peut-être bien, oui…
Ou pas.
Le panorama qui défile agirait presque comme les paroles d’induction de mon psy. Cherche-t-elle à son tour à me faire raconter ce jour-là ? La Charles, l’heure du bar, le trou au fond du bateau… Je lui sers une version simplifiée de ce qu’Adamson a obtenu de moi lors de nos séances. Tous les souvenirs que je suis capable de recouvrer dans un état de conscience ordinaire.
— En même temps, conclut-elle à l’issue de mon récit, quand un tueur en série a des enfants, leur servir des craques un peu plus faciles à avaler que la vérité fait peut-être partie de la procédure. A fortiori quand ses victimes sont aussi des gamins…
Même quand elle divague, Sophie spécule plutôt juste. Qu’auraient-ils dû me dire ? « Ton papa a tué d’autres petits garçons » ? « On va l’enfermer en prison pour le reste de ses jours et on va faire croire à tout le monde qu’il est mort » ?
Ils. Le vertigineux syllogisme qui s’empare de moi, et dont je pose les trois temps en ces termes, vient confirmer ce qui m’a saisi dans le parloir : puisque le meurtrier de 2001 est mon père et que Joe Kennedy était en charge de l’affaire Pomeroy à l’époque… alors ce dernier aurait dû être en contact avec moi dès ce moment-là, il y a plus de dix ans. Si tel ne fut pas le cas, alors (bis) c’est que Jason Pomeroy a réussi à garder sa famille à l’écart de sa folie meurtrière. À conserver tout ce temps pour tous, flics, journalistes, psychiatres et magistrats, le secret de notre existence.
— Ou alors, c’est qu’ils n’ont jamais fait le lien entre toi et lui.
C’est comme si mes pensées infusaient en même temps dans sa tête à elle.
Elle énonce notre différence patronymique à voix haute :
— Harris… Pomeroy.
La circulation se fait plus dense à mesure que nous approchons de Boston, encore ralentie par le tapis neigeux qui s’est épaissi au cours de l’après-midi. Dans le jour déclinant, d’un gris presque anthracite, les feux des voitures et de l’éclairage public s’allument les uns après les autres, trouant le paysage périurbain de points rouges et orangés. Quand nous atteignons Concord et ses grands centres commerciaux, ces loupiotes se fondent dans les larges halos colorés de leurs enseignes.
Dans la pénombre de l’habitacle, je fouille ma poche droite et j’en sors la clé. Remise par lui. Remise par mon père. Je pourrais me le répéter des dizaines de fois, ça n’en serait pas plus réel.
— C’est quoi ?
Le regard de Sophie s’est posé sur mes doigts qui jonglent avec le petit objet métallique.
Je lui expose en quelques mots ce qu’elle n’a pu capter dans le parloir, quand tout est allé si vite. Le baiser de Jason Pomeroy.
— Elle est où, déjà, ta maison ?
— South Boston, Emmet Street… Pourquoi ?
— C’est dans quel coin de South B ? insiste-t-elle.
— Juste sous les docks de Summer Street. Elle donne dans la 2 Rue côté e est.
Comme nous débouchons sur le vaste carrefour à l’extrémité de la voie express, elle poursuit tout droit en direction du centre-ville, contournant volontairement Cambridge et Harvard par le nord. Inutile de lui demander où elle compte m’emmener. Si cette clé ouvre quoi que ce soit, cette chose ne peut se nicher que là-bas.
Trente minutes d’embouteillages et de concerts de klaxons plus tard, nous y sommes. Le quartier est calme, à cette heure. Seuls les cris de quelques mouettes viennent rompre la tranquillité ambiante. Depuis les maisons alentour, on devine l’écho et le fumet des dîners qu’on prépare. Contrairement à Kennedy, Sophie prend la peine de contourner le pâté de maisons pour remonter Emmet dans le sens autorisé. Elle gare la voiture sur le trottoir d’en face, côté pair, puis elle avise ma carriole à boissons à l’entrée du garage.
— C’est à toi, ça ?
— Hum, Oui, je grommelle. Enfin, c’était à mon père…
Par chance, sans trop savoir par quel miracle, j’ai les clés de la bicoque sur moi. Je laisse Sophie entrer la première. Elle y pénètre comme dans un sanctuaire, à pas lents, presque à tâtons. Pourtant, grâce aux réverbères de la rue, il n’y fait pas si sombre. J’allume quand même les plafonniers de l’entrée et du salon, qui posent sur les papiers peints miteux un éclairage cru, plus sinistre que réconfortant.
— Donc tu n’as aucune idée de ce que cette clé peut ouvrir ici ?
Je la lui tends. C’est un modèle plat, faiblement cranté, dont la tête carrée porte le symbole gravé d’un globe terrestre. Elle l’observe sous tous les angles et, après avoir retiré son bonnet bariolé d’une main, elle se met en chasse, son regard clair fouillant le moindre renfoncement. Ai-je jamais inspecté ce lieu moi-même comme elle le fait maintenant ? Non. Je n’en ai pas le souvenir. J’ai toujours passé ici le minimum de temps nécessaire.
Son inspection du rez-de-chaussée manifestement infructueuse, elle gravit les marches qui mènent à l’étage. Trois chambres. Une salle de bains. Un débarras dont je n’ai pas dû ouvrir une seule fois la porte.
Elle, si. J’attends en bas qu’elle me…
— J’ai ! s’écrie-t-elle d’une voix étouffée. Tom, viens voir.
Dans le réduit éclairé par une unique ampoule pendue à même le plâtre du plafond, elle dégage un petit coffre vert bouteille de sous un empilement de sacs, de valises et de cartons. La couche de poussière est si fournie que nous peinons l’un et l’autre à retenir nos éternuements. J’explose le premier.
Sur la porte du bloc métallique, juste sous la serrure, on peut reconnaître la reproduction exacte du motif frappé sur la clé. Sophie brandit celle-ci sous mon nez :
— Tu veux le faire ?
— Non… Je préfère que ce soit toi. Vas-y.
Elle obtempère, glissant sans effort la pointe plate dans la fente adaptée. Deux tours pleins. Un déclic léger. Ne reste plus qu’à actionner vers le bas la poignée située sur la gauche du coffre. Les gonds grincent légèrement alors qu’elle tire cette dernière vers nous, révélant une petite pile de papiers jaunis qui attend sagement à l’intérieur. Depuis dix ans, au bas mot.
Alors qu’elle tend la main pour s’en saisir, j’arrête son geste, repris par je ne sais quel scrupule, je ne sais quel soupçon.
— Attends…
La chemise que j’intercepte, gonflée d’un nombre plutôt conséquent de feuilles volantes, est un modèle simple, sans rabats. Un agencement semblable à tous ces manuscrits que je traitais chez Killin… Au moment de l’ouvrir, je tremble un instant sans douter réellement de la nature du document : Le Manuel du serial killer, me confirme la page de titre. Un feuilletage rapide accrédite l’hypothèse qui éclot alors dans notre échange de regards : ce que je tiens dans mes mains est la toute première version de mon roman. L’absence de datation n’invalide en rien cette option. Car qui aurait pu le déposer là depuis les événements effroyables de 2001 ? Personne. Personne à part moi, bien sûr, si tant est que j’aie disposé de cette clé que mon père vient tout juste de me remettre. Personne, donc.
L’altération caractéristique du papier nous prouve que ce document a bien moisi ici tout ce temps. Mais si, comme nous le croyons, mon père a écrit ce texte avant sa capture, son jugement et son incarcération, alors c’est que…
— … il l’a réécrit de tête dans sa cellule, je suggère à ma camarade. Il doit connaître ce truc par cœur.
Cette assertion fige nos mouvements autant que nos paroles, et me retient de dévoiler la petite liasse collée au dos de la chemise.
— Il l’aurait répété… pendant dix ans ? se récrie Sophie.
— Comme un comédien travaille son texte, oui… Je ne vois que ça.
Quand j’arrache le second document, soudé par l’humidité à la face arrière du dossier, quelques lambeaux de la première page partent avec, creusant ici un trou, là une abrasion plus légère de la surface blanche. Malgré ces dégradations, on reconnaît facilement le blason officiel de l’État du Massachusetts, ainsi que l’en-tête de la mairie de Boston, service de l’état civil.
Ce vieux chiffon défraîchi est une copie certifiée conforme de mon acte de naissance ! Autant que je me souvienne, c’est la première fois qu’il m’est donné de le voir.
Communauté de l’État du Massachusetts
Ville de Boston
Bureau de l’état civil
1 City Hall Square, Rm 213
Boston, MA 02201-2006
164
Numéro d’enregistrement : 105181991 – H253812
Nom : HARRIS
Prénom : THOMAS FLOYD
Date de naissance : 18 mai 1991
Heure : 16 h 20
Sexe : masculin
Lieu de naissance : BOSTON, MA
MÈRE
Prénom et nom : THELMA HARRIS
Nom de naissance : HARRIS
Date de naissance : 5 janvier 1962
Lieu de naissance : BOSTON, MA
Lieu de résidence : 11, EMMET STREET, BOSTON, MA
PÈRE
Prénom et nom : INCONNU
Nom de naissance : —
Date de naissance : —
Lieu de naissance : —
Lieu de résidence : —
Date d’enregistrement : 22 mai 1991
Nom du déposant : THELMA HARRIS
Je soussigné certifie par la présente que, en qualité d’officier d’état
civil de la ville de Boston, j’ai pour charge de conserver
l’enregistrement des naissances tel qu’exigé par la loi. Je certifie par
la présente que ce document est une copie authentique de l’acte de
naissance original tel qu’enregistré en mes bureaux le 22 mai 1991.
Lindsay Hoffmeiher
Toute reproduction ou altération de ce document est illégale.
Mais il y a mieux, ou plutôt il y a plus. Comme scellée par le temps et les moisissures, une seconde feuille se confond presque avec la première. On la devine plus qu’on ne la voit, du bout des doigts, grâce au relief de quelques boursouflures sur la surface du papier. Utilisant l’angle rigide de la chemise comme un coupe-papier, je décolle les deux pages. Celle qui apparaît est plus abîmée encore que sa grande sœur. Mais ce qui demeure lisible est éloquent… C’est un autre certificat.
Une autre naissance ?
Communauté de l’État du Massachusetts
Ville de Boston
Bureau de l’état civil
1 City Hall Square, Rm 213
Boston, MA 02201-2006
166
Numéro d’enregistrement : 105181991 – P276736
Nom : POMEROY
Prénom : JESSE FLOYD
Date de naissance : 18 mai 1991
Heure : 16 h 20
Sexe : masculin
Lieu de naissance : BOSTON, MA
MÈRE
Prénom et nom : THELMA HARRIS
Nom de naissance : HARRIS
Date de naissance : 5 janvier 1962
Lieu de naissance : BOSTON, MA
Lieu de résidence : 11, EMMET STREET, BOSTON, MA
PÈRE
Prénom et nom : INCONNU
Nom de naissance : —
Date de naissance : —
Lieu de naissance : —
Lieu de résidence : —
Date d’enregistrement : 20 mai 1991
Nom du déposant : THELMA HARRIS
Je soussigné, certifie par la présente que, en qualité d’officier d’état
civil de la ville de Boston, j’ai pour charge de conserver
l’enregistrement des naissances tel qu’exigé par la loi. Je certifie par
la présente que ce document est une copie authentique de l’acte de
naissance original tel qu’enregistré en mes bureaux le 20 mai 1991.
Toute reproduction ou altération de ce document est illégale.
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