Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 29 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

24 – Vendredi 28 octobre 2011

 

Oui, je suis mort.

Mais j’ai dû oublier que je l’étais, je ne vois pas d’autre explication possible à la situation présente. Vraiment, la mort n’est plus seulement dans ma tête, elle s’ébat hors de moi, là, tout autour. Elle m’enveloppe de son linceul, frais et apaisant. Adamson me l’a bien dit, je suis susceptible d’effacer des pans entiers de ma mémoire. Alors, pourquoi pas ma propre vie ? Pourquoi ne reprendrais-je pas tout à zéro, après tout ?

Tout ce blanc autour de moi. Cette lumière qui fond détails et contours dans un même aplat vierge. Dans l’angle opposé au lit sur lequel je repose, je devine pourtant un visage. Je le distingue mal, mais je suis sûr de le connaître. Killin ? Fisk ? Reily ? Il me rappelle qui je suis, Thomas Harris. Ce que je suis, aussi : l’auteur présumé d’une série de meurtres que tout concourt à accabler, à commencer par ses propres écrits.

— Comment tu te sens ?

La voix chaude et sourde de Joe Kennedy bourdonne dans son coin. Je ne m’attendais pas à le voir, pas lui. Est-il seulement habilité à me rendre visite, maintenant que je suis en liberté conditionnelle ? Sommes-nous là dans le cadre strict de la procédure ?

Puisque je ne réponds pas, il approche sa chaise en plastique vert pomme de mon lit. Sa trogne de vieil Irlandais confit à la bière m’apparaît plus distinctement. Je n’avais jamais fait attention, mais, d’aussi près, ses joues et son nez sont piqués d’une myriade de minuscules points bruns. Il pourrait passer aisément pour le père du petit Donovan.

— Tu sais que tu l’as échappé belle…

Ça, je crois que je l’avais compris, oui. Malgré la perfusion fichée dans mon avant-bras droit et qui doit distiller à intervalles réguliers son content de morphine, des élancements aigus transpercent ma poitrine en plusieurs points. Je pourrais presque sentir encore la lame frayer son chemin en moi, me piquer et me découper comme un vulgaire quartier de viande.

Le flic poursuit son monologue :

— On a serré le type qui t’a fait ça… Il est encore à Bowdon Square. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir des centaines de milliers de dollars dans ses poches…

Dois-je prendre cela pour un reproche ?

— Il n’est pas très causant. Mais, visiblement, son môme a été tué par un taré il y a plusieurs années. Et, comme le meurtrier court toujours, il n’a pas trouvé mieux que toi pour régler ses comptes.

Il fallait s’y attendre. Le Manuel ne me vaut pas que cet intérêt morbide des consommateurs de sensationnel qui achètent l’horreur en mots ou en images pour mieux s’en prémunir dans leur propre existence. Il attire aussi à moi toutes les souffrances, toutes les blessures encore à vif, tous ces affamés qui fondent sur moi comme des rapaces et espèrent bien repartir avec un lambeau de ma chair.

La porte de la chambre s’ouvre brusquement. D’où je suis, je ne devine qu’une paire de bottes vertes et deux jambes maigres qui en jaillissent, gainées d’un collant violet.

— Mademoiselle Harris ! s’exclame Kennedy à mi-voix. Vous tombez bien. J’allais partir.

Ce disant, il se lève et traverse la pièce dans sa direction. Sophie marque un pas sur le côté pour lui laisser le passage. Elle ne semble pas être mieux disposée que moi à l’égard du policier et ne répond pas au geste qui l’invite à occuper la chaise désormais vacante. À la place, elle se plante face à moi, collée aux barreaux au pied de mon lit.

— Je sais que dans l’immédiat tu n’es pas en mesure d’aller bien loin, me lance le capitaine au sortir de la pièce. Mais je te rappelle quand même que ta liberté sous caution prévoit que tu restes en ville. Alors pas d’escapade en amoureux, les amis… On est d’accord ?

Sophie hausse mollement des épaules. Puis, sans oser me regarder, elle sort de sa gibecière une enveloppe kraft que je reconnais instantanément. Celle qui contenait le manuscrit du Manuel !

— Comment tu as fait ?

Je découvre en même temps qu’elle que ma voix n’a pas définitivement disparu. Ce filet mal assuré, c’est bien le mien.

— Je suis allée traîner du côté de Beacon Street… et on peut dire que je me suis fait une nouvelle copine. Elle t’aime beaucoup, d’ailleurs.

Pas de jalousie dans sa remarque. Juste un sourire amusé, presque complice.

— Sandy ?

— Sandy. D’habitude, les enveloppes sont jetées après le scan que vous faites à réception. Mais ce coup-ci, vu le caractère exceptionnel du manuscrit qu’elle contenait, ils l’ont gardée.

Soudain ragaillardi par la perspective de ses possibles découvertes, je tente de me redresser. L’éclair douloureux que le mouvement déclenche en moi me tire un grognement plaintif. Sophie contourne le montant métallique et vient s’asseoir à même le matelas, presque à mon contact.

— Ça va ? Tu veux que j’appelle quelqu’un ?

— Non, ça va aller… Dis-moi plutôt ce que t’a raconté cette enveloppe.

— Franchement, au début, je ne l’ai pas trouvée très bavarde.

Elle l’oriente vers moi, et je reconnais ce tampon mité d’où n’émergent que quelques fragments de lettres et de chiffres :

— Et maintenant ? FMC DE-machin, ça te dit quelque chose ?

— Oui. Figure-toi que l’un de mes oncles a fait toute sa carrière dans l’administration fiscale. D’après lui, il n’y a que les structures fédérales qui emploient cette qualité d’enveloppes recyclées. Si on peut parler de qualité…

Sophie fait une petite moue que, en d’autres circonstances, j’aurais trouvée touchante. Car nous savons aussi bien l’un que l’autre ce qui se joue là : si nous parvenons à retrouver l’expéditeur de ce courrier, nous tiendrons sans doute l’auteur du Manuel. Et qui dit l’auteur du Manuel dit aussi l’empoisonneur de jeunes garçons, à n’en pas douter. Sur ce point, je ne peux que rejoindre Kennedy et Sawyer.

En clair, nous tenons peut-être là rien moins que la preuve de mon innocence. Je l’espère. J’ai l’envie farouche d’y croire.

— Pas mal ! je m’exalte avant de retomber aussitôt. Mais ça pourrait être n’importe quelle administration…

— Justement, non. Si on part du principe que le F de FMC signifie « Federal », il n’y a que deux administrations dans ce pays qu’on désigne par un tel acronyme : la Federal Maritime Commission…

Je remarque que son regard azur pétille. Sophie est faite pour ce job. C’est une fouineuse-née. Quel que soit l’accord secret qui les lie, elle et French, je dois reconnaître à cette dernière un sacré flair. Sa protégée est la digne héritière d’un Richard Reily.

— … et les Federal Medical Centers, les centres médicaux fédéraux, complète-t-elle. Et tu tomberas, je pense, d’accord avec moi pour mettre a priori le fret maritime hors de cause.

— Centres médicaux fédéraux… Tu veux dire les prisons médicalisées ?

— Tout juste. Or, devine où se situe la plus proche d’ici ?

— Je donne ma langue au chat.

— DE…vens. FMC Devens, à moins d’une heure de route à l’ouest de Boston. Dans notre bel État du Massachusetts.

Cette révélation me laisse pantois.

Pourquoi ce nom ne m’est-il pas inconnu ?

Je n’ai pas besoin de l’entendre pour deviner le projet qui anime désormais ma partenaire : aller sur place.

— Et, une fois là-bas, on fait quoi ? On demande à voir les pires des tarés qu’ils ont en magasin ?

Typiquement le genre de plaisanterie auquel Sophie est hermétique. Elle ne sourit pas. Elle doit sérieusement soupeser le bien-fondé de ma suggestion.

— Non. On essaie de voir la direction et on leur soumet le peu d’éléments dont on dispose…

À ces mots, elle s’évente avec notre enveloppe providentielle. C’est vrai qu’il fait affreusement chaud, dans cette chambre.

— Tu crois vraiment que ça suffira pour qu’on nous ouvre les portes des cellules ?

Dans mes vagues souvenirs du cours de droit pénal, l’accès aux détenus est soumis à un ensemble de réserves très strictes. Impossible d’obtenir un parloir avec l’un d’entre eux en simple « touriste ». Même les journalistes encartés et jouissant d’une notoriété dans le domaine judiciaire éprouvent les plus grandes difficultés à pénétrer cet univers clos.

— Je peux toujours réclamer à Devroe de faire une demande en bonne et due forme, propose-t-elle, songeuse.

J’en aurais presque oublié qu’elle est une contributrice patentée de cette auguste gazette qu’est le Crimson.

— Pourquoi pas ? Mais tu n’as pas peur que l’administration pénitentiaire mette un temps fou à valider ta requête ?

— Je confirme, ça peut prendre des semaines.

La voix de Jonathan Fisk s’est invitée dans l’encadrement de la porte sans que personne le convie à entrer. Il porte cette fois un costume gris anthracite orné de fines rayures tennis. Le cheveu aussi impeccablement laqué que lors de notre première et mémorable rencontre. Quelques pas encore et le voilà planté devant nous, sûr de son fait. Un avocat spécialisé dans les affaires criminelles n’a pas droit au doute. Il est partout chez lui.

Il poursuit son exposé d’un ton professoral. Je ne lui donne pourtant guère qu’une dizaine d’années de plus que nous.

— Si vous n’êtes ni de la famille du détenu, ni son avocat, et que votre visite n’est même pas sollicitée par ce dernier, vous avez assez peu de chances de parvenir à vos fins. Encore moins dans un délai bref.

Le regard que nous échangeons avec Sophie pose une seule et même question : qu’a-t-il entendu de notre échange ?

Fisk a beau m’avoir fait sortir de ma cage, je ne parviens pas à lui faire confiance. Je sais bien que, à ses yeux, les intérêts de Killin passent largement avant les miens. S’il faut me faire condamner pour vendre quelques centaines de milliers d’exemplaires en plus, il n’hésitera pas un instant. Il me sacrifiera aux intérêts de son client sans qu’une mèche de sa chevelure lustrée ne bouge.

Sophie l’interpelle crânement :

— Conclusion ?

— Conclusion, vous perdez votre temps si vous vous pointez à Devens la bouche en cœur. Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais ce n’est pas n’importe quelle prison fédérale.

J’interviens à mon tour :

— Comment ça ?

— Devens est un établissement laboratoire. On y enferme les pires siphonnés de tout le système pénitentiaire. Les étudiants en criminologie ou en expertise psychiatrique viennent s’y faire les dents pendant leur stage de fin de cycle. Un petit passage là-bas, et après ça ils sont censés se colleter avec les cas plus tordus à travers le pays. Le genre d’expérience qui forge les réputations, et les meilleures carrières.

Il chercherait à nous dissuader qu’il ne s’y prendrait pas autrement. Ou son petit tableau effrayant à souhait a-t-il au contraire pour fonction d’exciter plus encore notre curiosité déjà brûlante ?

— Vous y êtes déjà allé ? l’interroge mon binôme.

— Oui, plusieurs fois. J’ai deux ex-clients qui purgent leur peine là-bas.

Plutôt honnête de sa part, de nous avouer ainsi ses échecs passés.

— Et alors ?

— Et alors… Vous pouvez claquemurer la folie dans une jolie boîte toute propre, ça reste de la folie. On ne s’y frotte pas régulièrement sans y laisser des plumes.

Il se tourne alors vers Sophie, vers qui il lève un sourcil épais, en contradiction flagrante avec la sophistication de sa mise.

— Vous voulez bien nous laisser deux minutes, mademoiselle ?

Elle obtempère sans un mot, ses yeux ronds me lançant un message explicite de soutien. La porte qui se referme alors efface sa silhouette si frêle.

Mon avocat s’est affalé dans le fauteuil que Kennedy occupait quelques minutes plus tôt. Sa manière de me considérer est fort différente de celle du flic. Je n’y décèle pas ce fond de bienveillance qui émane de l’Irlandais. Le regard de Fisk ne laisse rien transparaître de ce que je peux lui inspirer. Il se contente de me dévisager, neutre, impassible, moins pour faire corps avec moi – décidément aucune empathie dans ces yeux-là – que pour s’abreuver de ce que je suis. Il cherche à s’imprégner de moi, comme un buvard vient boire l’encre sur le papier. D’un timbre calme, plus posé encore qu’à l’accoutumée, il pose cette fois une question qui ne s’adresse qu’à moi :

— Tom… J’ai conscience de ton état présent, mais j’ai besoin que tu sois vraiment avec moi, bien concentré. OK ?

— OK.

— Bien. Je ne vais te le demander qu’une seule fois. Une seule fois, martèle-t-il. Alors, prends tout ton temps pour me répondre. Et je te garantis que rien de ce que tu me diras ne sortira de cette pièce.

Je la connais déjà, sa question. Je me la pose en boucle depuis mon réveil. Peut-être même avant. Depuis que Reily m’a révélé le résultat des analyses.

Et il doit savoir que je m’y attends. Ce qu’il ne sait pas, par contre, c’est à quel point je doute maintenant de la réponse. Malgré Sophie. Malgré l’enveloppe.

— As-tu, oui ou non, tué ces quatre garçons ?

Quatre garçons dans le vent de la Charles. Quatre garçons effacés du paysage par une gifle du temps. Un caprice de saison.

Son regard ne me lâche pas. Il me presse comme un fruit dont on espère la dernière goutte.

Ai-je, oui ou non, tué ces quatre garçons ?

 

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