Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 42 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

34 – Samedi 29 octobre 2011

 

Le crissement plaintif des freins de ma guimbarde a alerté le duo fuyant de notre présence. La mère a jeté un regard par-dessus son épaule, et houspille maintenant son fils pour qu’il presse encore un peu plus le pas.

— Tu te rends compte de ce que tu dis ? Tu es sûre d’avoir reconnu Ron Donovan ?

— Écoute, je n’ai vu que les deux ou trois photos publiées dans la presse. Mais oui… je crois bien que c’est lui.

— Démarre ! je lui intime sans autre forme de procès.

— Qu’est-ce que tu veux…

— Démarre !

Elle obtempère et nous rejoignons les deux ombres alors qu’elles débouchent sur les quatre voies en contresens de Rutherford Avenue. La mère et son fils supposé bifurquent à droite, sur la voie du pont réservée aux piétons.

Je bondis hors de la Corolla et, plaçant mes mains en porte-voix, je hurle :

— Ron ! Ronald Donovan !

Le gamin se retourne et, lâchant brutalement la main de sa mère, il se met à filer droit devant lui. À perdre haleine. Je me lance à sa poursuite. Les feux des véhicules qui jaillissent du centre-ville m’éblouissent. J’ai du mal à distinguer la silhouette menue dans cet entrelacs lumineux. Néanmoins, je sens qu’il faiblit déjà. Au niveau du port de plaisance, il ne compte guère qu’une dizaine de mètres d’avance sur moi. Je force la cadence. Je force ma nature. Attraper Ronald Donovan est mon ultime ressource.

À une ou deux foulées de lui, je tends le bras et, d’une poussée sur son épaule gauche, je le déséquilibre. Il s’écroule. Et geint aussitôt.

— Espèce de taré ! braille-t-il.

— Taré, peut-être… Mais apparemment pas assez pour t’avoir tué.

Appuyé sur un coude, il fuit mon regard et tente de se redresser. Je lui tends une main qu’il rejette.

— Hein, tu m’as entendu ? Qui t’a fait jouer cette comédie ?

Il refuse de me répondre.

Je le reconnais, pourtant. Cheveux orange. Mouchetis de taches de rousseur sur tout le visage. La peau si blanche sous l’éclairage artificiel verdâtre. Plus fringant que sur cette table d’examen où je l’ai vu étendu.

Mais était-ce lui, ou le corps de n’importe quel autre petit rouquin de South B ? Après tout, je n’étais pas si près du légiste au moment où celui-ci l’a incisé. Et surtout, je n’ai pas tenu longtemps face à ce spectacle…

Cette fois, malgré ces poumons qui me brûlent, je ne vais pas m’effondrer. Je suis là et bien là, avide de réponses.

Je saisis son bras, que j’écrase d’une poigne déterminée.

— Aïe ! Arrêtez, vous me faites mal !

— Qui t’a fait passer pour mort ?

— Ton cul !

Je resserre encore ma pression.

— Qui ?

— Mes parents, lâche-t-il en se dégageant. C’est mes parents.

Un coup d’œil derrière moi me permet de constater que Sophie n’a pas démérité de son côté. Le cric rouillé de ma voiture en main, elle tient en respect Mme Donovan.

Je traîne son fils jusqu’à elle, le poing agrippé à sa ceinture pour m’assurer qu’il ne me glisse pas entre les mains.

— Vous n’avez pas inventé ça toute seule, j’imagine… Qui vous a demandé de participer à cette mascarade ?

Mascarade. Voilà bien un terme qu’emploierait un étudiant en littérature à Harvard. Pas une mère de famille sans le sou de Charlestown.

Elle demeure aussi mutique que son rejeton.

— On vous a payé pour ça, n’est-ce pas ?

— Oui… admet-elle, la tête basse.

Toujours sous la menace de la barre en acier, je la laisse récupérer son fils, qu’elle enlace avec une tendresse non feinte. Même mauvaise, une mère reste une mère, non ?

— On vous a donné beaucoup ?

Elle hoche la tête.

— Combien ?

— Je ne sais plus…

— Combien ? j’insiste en criant presque.

D’un regard oblique, Sophie m’implore de la ménager. Mais qu’est-ce qu’elle y connaît, elle, à la misère ? D’où lui vient cette soudaine compassion pour les complices de mon cauchemar ?

— Dix mille…

— Qui vous les a remis ?

— Je ne l’ai pas vu. Tout s’est fait par Internet.

— Il y a bien quelqu’un qui vous a donné une enveloppe ?

— Non. On m’a indiqué une poubelle près de chez moi, par mail. On m’a dit que j’avais dix minutes pour récupérer les sous dedans.

— Ce on, il avait bien une adresse électronique, demande Sophie, son bras armé fléchissant peu à peu. C’était quoi ?

— Je ne sais plus, j’avais pour consigne d’effacer tous ses messages après les avoir lus.

— Vous n’avez pas un vague souvenir ?

— Non, désolée…

— Ça ressemblait à un mail provisoire, intervient son fils, sans doute plus technophile que sa mère. Un mélange de lettres et de chiffres.

Quel genre de parents iraient simuler le décès de leur fils pour une grosse poignée de billets verts ? Effet pervers de la crise ? Est-ce là que les fringants diplômés de la Harvard Business School ont conduit les classes laborieuses de ce pays ? À ce type d’humiliation ? Qu’on ne se méprenne pas : je ne suis pas d’humeur à faire de la politique. J’aimerais juste comprendre…

— Et quand a-t-on pris contact avec vous, la première fois ?

La mère dévisage son fils comme si notre intervention quelque peu musclée la sortait de son mauvais rêve : elle a accepté de tuer son fils pour le faire vivre. Se remettront-ils jamais l’un et l’autre d’un tel arrangement ?

— Euh, il y a quelque chose comme deux mois.

Deux mois. Avant que la première victime n’ait été découverte. Avant mon stage chez Killin et la réception du Manuel. Il y a deux mois, alors que je n’étais encore qu’un étudiant de Harvard (presque) comme les autres…

Un groupe de voitures qui passent à vive allure sur le pont provoque un grondement sourd qui se propage dans la longue structure métallique. Elle paraît si fragile, à cet instant. Un rien semble pouvoir l’abattre et nous précipiter tous dans les eaux glacées de la Charles, où des remous noirâtres sont prêts à nous engloutir.

Ce n’est pas le genre d’endroit où l’on aime traîner, l’hiver, à la nuit tombée. La mère de Ronald doit considérer qu’elle nous en a assez dit, car elle attrape son rejeton par la main et fait mine de le ramener à la maison.

— Madame ! Madame, s’il vous plaît !

Sophie les arrête d’un appel doux, presque plaintif. En quelques pas, elle est sur eux à nouveau, brandissant son téléphone.

— J’ai rien de plus à vous dire.

— Ce n’est pas ça… J’aimerais juste prendre une photo.

— De moi ? piaille-t-elle, surprise.

— Non. De votre fils.

La bonne idée. Celle qui prouvera au monde, et plus encore à mes jurés, que l’accusation qui m’accable est une étoffe cousue de mensonges et de vent. Comment peut-on condamner un homme pour des crimes qui n’ont pas été commis ? Ses écrits, si immoraux soient-ils, peuvent-ils suffire à faire de lui un assassin ? Ira-t-on bientôt jusqu’à demander des comptes aux romanciers pour les victimes qu’ils ont sacrifiées sur le papier ?

Elle hésite un moment, laps de temps qui s’effiloche dans les longues traînées rouges des feux arrière. Elle doit redouter des représailles. Et nous ne pouvons lui apporter aucune garantie de protection.

— Foutez-lui la paix ! finit par lâcher la mère, qui interpose sa main entre son fils et l’objectif.

Sophie a opéré pourtant avec une célérité qui m’épate. Elle a déjà déclenché.

— Allez viens, toi !

Alors que la mère et son enfant s’éloignent déjà en direction de Charlestown, elle me montre le produit de sa prise de vue. Ce que je relève surtout, plus que l’air ahuri du gamin au visage grêlé de son, c’est l’horodatage qu’elle a pris soin d’intégrer au cliché : samedi 29 octobre 2011.

Il ne devrait pas être bien difficile, pour les experts du tribunal, de prouver que cette mention a été incluse au moment même où l’obturateur miniature du téléphone a fixé cet instant, et qu’elle n’est pas un ajout tardif greffé par je ne sais quel logiciel de retouche.

— Ronald Donovan, pris le 29 octobre 2011, énonce-t-elle à voix haute, comme pour mieux nous en convaincre. Et bel et bien vivant !

Vivant, oui. Aussi vivant que peut l’être cette ombre frêle qui s’éloigne, tangue sous les cataractes lumineuses des réverbères successifs puis disparaît enfin dans une rue adjacente saturée d’obscurité.

Il pourrait aussi bien ne jamais avoir existé.

 

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