Le Manuel Du Serial Killer
42 – Lundi 31 octobre 2011
« Pas encore meurtrier, et déjà serial killer. » Je retourne cette idée-là dans le quart d’heure d’hébétude qui suit. Je la confronte à toutes les informations qui me tombent dessus depuis plusieurs jours, pluie de météorites qui me disloquent un peu plus à chaque nouvelle averse. Dans ce déluge, les questions de Fisk à Kennedy durant l’audience me reviennent, encore brûlantes :
« Nous vous écoutons, capitaine. Qu’a donc vu cet enfant ? Ou plutôt, qui a-t-il vu ?
— Un gamin. Un garçon à peu près de son âge.
— Qui vendait les boissons ? C’est possible, ce genre de choses ? »
Oui, c’est possible, si toutefois le flic n’a pas menti sur ce point-là. Et, dans ce cas mon père n’a pas attendu sa capture, ou même que je parvienne à l’âge adulte, pour faire de moi sa chose. Le prolongement de sa propre main. Son ange de la mort. Celui qui tend le breuvage meurtrier au gamin assoiffé. Dix ans, avais-je alors. Dix ans, et déjà le bon petit tueur à son papa chéri. L’auteur (involontaire) de onze empoisonnements.
Une soudaine envie de vomir me submerge. Je fonce dans les toilettes à l’étage, juste à temps pour me vider dans la cuvette. Mon œsophage flambe. Ma tête explose. Je pars en morceaux à mesure que les pièces du puzzle, elles, trouvent leur place dans le grand dessein imaginé par mon père. Je dois attendre plusieurs vagues de spasmes et de hoquets avant de pouvoir m’essuyer la bouche et les rejoindre enfin en bas.
Avec tout ça, nous n’avons pas vidé la voiture, encore pleine de mes affaires ramassées à Cabot. Si incongru que cela paraisse sur le coup, Kennedy, que nous nous sommes résolus à libérer du lien qui le maintenait soudé à sa chaise, aide à la décharger. Comme un vieil oncle qui viendrait donner un coup de main solidaire. Presque familier. Après tout, si l’on excepte Jason et Andrea, il est la seule personne vivante à me connaître depuis cette époque reculée. Une sorte de balise dans le brouillard épais qu’est mon existence.
— C’était quoi, votre plan ? je lui demande sur le ton du sarcasme, une lampe de chevet dans une main, un sac de couchage sous le bras. Le laisser sortir et attendre qu’il tue un nouveau gamin ?
Sophie n’attend pas sa réponse pour en rajouter une couche :
— Vous n’espérez pas sérieusement qu’il vienne faire son rapport journalier ?
Il pose la caisse qu’il transportait à même le parquet du salon sur une couche épaisse de poussière. Il nous considère avec une forme de compassion, Sophie et moi, peut-être même un peu de tendresse. Tonton Joe.
— On lui a posé un bracelet, avant sa sortie.
— Un mouchard électronique ?
— Oui, mais pas n’importe lequel. Celui-ci est quasi inviolable. Et il ne se contente pas d’indiquer une éventuelle sortie de zone. Il permet une géolocalisation en temps réel.
— Donc vous savez où il se trouve en ce moment ?
— Sawyer et Browning le savent. Il est convenu que la console de réception reste à Devens. Je te rappelle que, pour l’instant, personne d’autre que nous n’est au courant de sa survie.
Cela est supposé nous rassurer. La mort se promène librement, mais le fil à sa patte est assez tendu pour éviter qu’elle ne s’échappe. Du moins, c’est que ce nous sommes tenus de croire.
Sophie réclame des précisions :
— Inviolable comment ? J’imagine qu’un bon coup de cisaille un peu sérieuse peut en venir à bout, non ?
— Non, le bracelet proprement dit est renforcé par un alliage qui résiste aux lames ordinaires en acier. Je l’ai testé.
J’insiste à mon tour :
— Et s’il y arrive quand même ?
— Au moment de sa fixation, le dispositif dépose plusieurs nanopuces RFID à même le poignet du porteur à son insu. À moins de s’arracher la peau à cet endroit-là… il n’a aucune chance de se soustraire au contrôle.
Sa démonstration tient la route, il faut bien l’avouer. Grâce à ce gadget dernier cri, cette fois, l’œil de la justice ne quittera plus Jason Pomeroy d’un seul battement de cils. Le flagrant délit est garanti.
— La seule faille dans la stratégie de Sawyer, reconnaît Kennedy, c’est le timing. On n’a aucun moyen de savoir quand Jason décidera de passer à l’action.
— Oui, mais désormais nous savons à qui il s’attaquera, remarque Sophie, comme si elle n’était pas concernée.
C’est pourtant bien son nom qui figure en tête de liste. Sophie Harris.
Les pages du Manuel détaillant le phénomène du Partage, cet instant précis où la victime adresse à son meurtrier le signal du passage à l’acte, se superposent à l’instant présent. Nous y sommes. Qu’on le veuille ou non. Et même si, tous autant que nous sommes, nous maudissons ce damné bouquin, nous l’avons lu tous les trois. Nous savons que c’est maintenant.
— Je vais le faire, lâche d’une voix blanche ma blonde acolyte. Je vais jouer la chèvre.
— Hors de question ! je m’insurge.
Nous connaissons le qui, nous maîtrisons presque le où – où pourrait-il frapper ailleurs qu’ici même, là où tout a commencé, là où il a tué ma mère, là où gisaient ses centaines de cachets d’aspirine comme autant d’armes dormantes ?
En s’offrant pour appât, Sophie veut nous fournir le quand. Et le quand, c’est tout de suite ou presque.
Kennedy s’interpose :
— Elle n’a pas tort. Il ne se montrera que s’il croit que nous jouons selon ses règles. Si Sophie reste seule ici, je te parie mon badge qu’il finira par se pointer.
— En mettant délibérément en danger quelqu’un qui n’a rien à voir avec lui ? C’est ça votre tactique ?
— Nous serons là. Je te promets qu’elle ne courra aucun risque.
Je dévisage Sophie. Son regard lunaire m’implore de souscrire à cet ultime coup de poker.
— Admettons qu’on fasse comme ça… Vous ne croyez pas qu’il va voir venir le traquenard à des kilomètres ?
— Pas dans sa logique, je ne pense pas. Il adhère sincèrement à tout ce qu’il a écrit dans son torchon.
— Logique ? Vous trouvez ça logique de se mettre lui-même en seconde position sur la liste de ses prochaines victimes ?
— Soit… grommelle-t-il. Mais rien ne nous prouve qu’elle soit établie dans un ordre chronologique.
Un point pour lui. Mais, dans ce cas, pourquoi exposer Sophie en premier ? Pourquoi pas moi ?
Je n’insiste pas. Je vois bien que je ne ferai plus bouger ces deux têtes de mule. Il veut gérer ça à la mode flic ? Grand bien lui fasse. Qu’il balaie donc un peu devant sa porte. Que ses amis et lui nettoient un peu cette merde qu’ils ont étalée avec tant de complaisance sur la tartine de mon existence. Et vous savez ce que l’on dit des tartines ?
…côté beurre. Toujours côté beurre.
— Vous proposez quoi ? je le presse.
— Pour commencer, je dois en référer à Sawyer.
Je grimace. Je ne parviens pas encore à oublier que celui-ci, ce matin même, était disposé à m’envoyer à l’ombre pour le reste de mes jours. Cela faisait-il également partie du contrat passé avec mon père ? Ou y voyait-il un moyen de solder d’un seul mouvement de robe la famille Pomeroy ?
— Et ensuite ?
— Je vais vérifier où se trouve Jason. Ça ne sert à rien de lui tendre un piège ici s’il se balade à des dizaines de kilomètres.
— On le coincerait quand ?
— Demain… Demain soir, même, le temps pour moi de mettre quelques collègues dans la combine.
— Vous serez nombreux ? l’interroge à son tour Sophie.
— Vu les circonstances, c’est un peu délicat. Je ne peux pas impliquer tout Bowdon Square. Mais je ferai en sorte de réunir les effectifs nécessaires. Ne t’en fais pas.
— Qu’est-ce qui nous dit qu’il va venir justement demain ? Y a aussi une carte SIM, dans son bracelet ? je persifle.
Demain. On sera quel jour, déjà ?
— Le 1 novembre, Tom… ça ne t’évoque rien ? er
Le jour des Morts. Ou plutôt la veille du jour des Morts, mais malgré tout et par tradition le jour où chacun se rend sur la tombe des siens. Je garde pour moi cette proposition erronée, un sourire emprunté sur les lèvres.
— Le jour de son arrestation, me rafraîchit-il la mémoire. Le jour de sa mort officielle.
Jason Pomeroy. Exécuté le 1 novembre 2002. er
La sonnerie de son mobile nous glace tous. Interdits. Comment appelle-t-on ce phénomène qui veut que l’on pressente quand un appel sera porteur de mauvaises nouvelles ? Synchronicité ? Prescience ?
Ou juste malchance chronique ?
— Capitaine Kennedy…
Il écoute ce qu’on lui dit. Il approuve de quelques grognements sourds, puis conclut bien vite :
— OK. J’arrive.
Ses rides semblent s’être creusées d’un coup, les poches sous ses yeux s’être brusquement violacées.
— Il l’a enlevé. Son bracelet…
— Hein ? Et les nanomachins, là ?
Inutile qu’il nous livre les détails gore. Nous savons très bien, Sophie et moi, ce dont Jason peut être capable. L’automutilation n’est qu’un épiphénomène négligeable, un terrain vague et sans états d’âme en banlieue de sa folie.
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