Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 13 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

10 – Jeudi 6 octobre 2011

 

 

Survoler des manuscrits sans arrêt est vite abrutissant. Je vous mets au défi de ne pas vous assoupir au bout d’une matinée d’un tel régime. Mais j’apprécie cet état. J’aime cette immersion juste sous la surface des mots, en apnée littéraire. C’est encore plus jouissif quand je ne suis pas tenu d’établir une note de lecture. Je peux me laisser porter par le courant et la verve (supposée) de l’écrivain.

Il faut bien positiver mon job car, à dire vrai, après cette première lecture, laquelle s’étend selon les cas de quelques lignes à quelques pages, il consiste pour l’essentiel en un travail d’archiviste : scanner l’enveloppe pour garder une trace de l’envoi en cas de litige avec l’auteur ou son agent ; numéroter le manuscrit et reporter celui-ci dans un tableur ; classer le manuscrit en question dans l’une des quatre panières disposées à portée de main, juste sous la fenêtre : « À jeter », « À retourner », « À étudier », « À publier ». La dernière, vous l’aurez compris, est celle de mes coups de cœur. Et, pour l’heure, c’est la seule à être encore vide. Comme Sandy me l’a expliqué, le classement direct dans cette catégorie doit demeurer un fait exceptionnel. C’est justement pour ma capacité à discerner le mauvais du passable que l’on m’a embauché et, une fois tous les jamais, détecter le texte qui sortira véritablement du lot. Si je commence à m’enflammer à la moindre formule correctement troussée, le comité de lecture sera contraint de trier à nouveau après moi et je n’aurai donc servi à rien.

Qu’ils se rassurent, ce qui m’est jusqu’ici tombé entre les mains est dans l’ensemble tout bonnement exécrable. Dès la première phrase, parfois même dès la page de titre, je peux généralement repérer le professionnel, journaliste ou auteur confirmé, et à l’inverse me dispenser d’aller plus loin dans la syntaxe poussive des amateurs pur jus. Non pas que les non-professionnels de la plume écrivent tous comme des cochons, mais il est rare d’avoir affaire à un talent spontané. Plus rare encore que cette compétence soit mise au service d’un récit vraiment palpitant.

— Tout va bien ? Pas d’incident aujourd’hui ?

Sandy a passé une tête maternelle par l’embrasure de ma porte. Je lui réponds par le plus avenant de mes sourires. Je crois que cette fille m’a pris en pitié. Elle doit être du genre à défendre les bébés phoques, et mon faciès lui évoque sans doute je ne sais quelle espèce menacée.

— Ça va, je vous remercie.

— Tu as pensé à m’apporter ton relevé d’identité bancaire, ce coup-ci ?

Je sors de mon portefeuille le petit rectangle imprimé oublié la veille, et le lui tends d’une main presque tremblante.

Le plus affligeant, quand on traite les manuscrits, ce sont les lettres qui les accompagnent. Plus le texte est mauvais, plus son auteur se sent tenu de le défendre au moyen d’un argumentaire aussi vibrant que maladroit. C’est là qu’on trouve les formules les plus ampoulées, l’expression la plus incertaine, l’orgueil le plus mal placé : « Je suis certain de tenir là une histoire unique », « C’est ma vie que je dépose ici entre vos mains ». D’autres n’hésitent pas à recourir à la flatterie, à la corruption – « Si vous acceptez de me publier, j’inviterai tous vos collaborateurs dans mon établissement pendant un mois. » –, voire à la menace.

Un autre grand classique, l’évocation des avis de proches : « Toute ma famille a lu mon roman et s’accorde à dire qu’il est génial ! Et ce sont tous de gros lecteurs, vous pouvez me croire. » Et de gros menteurs, qui achètent la paix du ménage avec leurs viles flatteries.

Cette enveloppe-ci n’a rien de particulier, si ce n’est que le tampon de la poste est à moitié mangé. Impossible de dire d’où elle a été envoyée. La première surprise, c’est qu’elle n’est assortie d’aucune missive. Sous le rabat autocollant ne se cache que le texte brut. Pur.