Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 5 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

3 – Samedi 1er octobre 2011

3 – Samedi 1 octobre 2011 er

 

Début octobre, à Harvard, la plupart des cours n’ont pas encore repris. Le week-end, autour des diverses résidences et dans les rues avoisinantes, on assiste plutôt au ballet des voitures de livraison et de déménagement qu’à celui des étudiants qui se presseront bientôt vers les innombrables amphithéâtres et bibliothèques que compte le campus. Le sifflement suraigu des aspirateurs couvre pour l’heure celui des rires, des jeux vidéo et des joutes verbales jusqu’à pas d’heure.

Quand on sonne à ma porte autour de 10 heures, mon premier sentiment est qu’il s’agit forcément d’une erreur. Sans doute un nouvel entrant dans la maison que l’on aura mal orienté. Je n’ouvre pas. Mais l’égaré insiste et insiste encore.

— Bonjour…

La fille regarde ses pieds. J’ai l’habitude qu’on me dévisage quelques secondes, puis que le regard pique brusquement vers le sol. Mais elle procède à l’exact inverse : elle scrute le paillasson, puis elle lève peu à peu les yeux sur moi, sans gêne apparente.

— Bonjour ?

Elle ressemble à un petit rongeur perdu, comme il en vient parfois jusqu’ici depuis les rives de la Charles. Ses cheveux d’un blond cendré disparaissent sous un bonnet en laine maronnasse qui allonge encore son visage. Aux pieds, elle porte des bottes en caoutchouc vert décorées chacune d’une grenouille en relief. Le type de croquenots que les fillettes de moins de dix ans réclament à leur mère. Aucun doute, elle a tout pour résider au Quad.

Elle arbore aussi ce genre de timidité contagieuse qui parvient à inhiber les plus délurés. Alors moi, vous pensez… C’est pour ça que les garçons d’ici évitent ce genre de filles. Ils redoutent qu’elles leur refilent leur manque de confiance en elles ; la pire chose qui puisse leur arriver s’ils prétendent sérieusement décrocher un jour leur diplôme.

Elle me tend une main si frêle que j’hésite à la saisir.

— Sophie… Harris. Comme toi, il paraît.

— Comme moi, je lui réponds en écho, pile en même temps qu’elle.

Ça nous fait sourire un bref instant. Je lui découvre des yeux d’un bleu tropical, quoique un peu trop ronds pour être réellement jolis.

Je me souviens alors de cet adage que mes compagnons de dortoir, en première année, la pire de toute ma vie, répétaient à l’envi à propos des filles de Harvard : « Saine d’esprit, sexy et célibataire, aucune fille de Harvard ne peut être les trois à la fois. » Amen.

— Je t’en prie, entre.

J’entrouvre la porte de mon gourbi. Comme je n’avais pas réellement prévu de visite – après tout, je n’en ai jamais –, mon foutoir est à l’avenant de l’odeur fétide qui s’en dégage. Ça non plus, ça ne semble pas la déranger. Elle entre à pas menus, et contemple ma piaule comme s’il s’agissait d’une cathédrale.

— T’as de la chance…

Je comprends où elle veut en venir, mais je ne trouve rien de judicieux ou de vaguement drôle à répondre.

— … d’avoir une chambre à toi, je veux dire, précise-t-elle.

Comment lui expliquer que ce qu’elle croit être un privilège n’est que le signe sans appel de mon exclusion ?

— Harris… De South Boston ? je l’interroge.

— Non, de Cambridge.

Elle produit une petite grimace pour s’excuser. En même temps, si nous avions été parents, même éloignés, nous n’aurions pas attendu le cours de nos études supérieures pour raccrocher nos wagons généalogiques. Il y aurait bien eu une quelconque occasion avant. Peut-être même aurais-je passé la seconde moitié de mon enfance chez elle, avec elle, plutôt qu’avec les orphelins latinos de Centre Street.

— C’est le Pr French qui t’envoie, c’est ça ?

Je pose la question pour la forme.

— Oui. On doit travailler ensemble sur tes papiers pour le Crimson…

Le rictus qu’elle m’offre en guise de sourire expose un peu plus ses dents mal alignées. Sophie me paraît plus inoffensive que la plupart de mes congénères. Mais si elle se contente d’énoncer à voix haute ce que je sais déjà, on ne va pas aller bien loin tous les deux.

— Et toi, je demande par pure politesse, tu envisages de passer leur comp’ ?

— Je l’ai déjà passée, en fait… L’an dernier, répond-elle en grimaçant un semblant de fierté.

— Ils ont publié beaucoup de tes articles ?

— Tous, en fait…

« En fait. » Elle n’a pas d’autre expression à son actif, mademoiselle le génie précoce des gros titres ? Je saisis mieux l’objet de sa présence à mes côtés. Ce n’est pas Lucy French qui a souhaité que cette fille me soit adjointe. C’est de toute évidence une exigence de Devroe. Sous ses airs de sauterelle effarouchée, Sophie Harris doit être l’une de ses meilleures recrues récentes. Elle n’est pas là pour se mettre à mon service ; elle est là pour s’assurer que Harris-le-monstre ne partira pas en vrille. Elle est là pour me fliquer.

Elle doit sentir mes soudaines réserves, car elle ouvre alors la musette qu’elle porte sur le côté et en sort une liasse de feuilles imprimées. Pas besoin d’avoir le nez dessus pour reconnaître le gris passé des caractères typique des imprimantes à bout de toner du département de littérature. Voilà qui prouve au moins qu’elle ne ment pas sur son cursus.

— Si c’est OK pour toi, j’ai déjà fait quelques recherches, annonce-t-elle.

Elle me tend le paquet lié par un élastique turquoise au bord de la rupture.

— Des recherches sur quoi ?

— Tous les cas de mort non accidentelle d’enfants de moins de douze ans dans l’État du Massachusetts. En tout cas, tous ceux répertoriés par la presse locale.

— Tu es remontée jusqu’à quand ?

Je saisis les pages, et l’élastique rompt dans un claquement de fouet qui griffe le dessus de ma main.

— Une grosse dizaine d’années. Jusqu’en janvier 2000… en fait.

En fait, Sophie Harris produit sur moi un effet étrange. Cette manière qu’elle a de me traiter avec une indifférence rêveuse, sans répulsion et sans crainte, m’est inédite. Presque agréable. Alors, comment justifier cette envie irrépressible de la secouer ? Peut-être même de la baffer ?

Je me reprends pour lui demander :

— Et alors ?

— Pas grand-chose… Si ce n’est que les cas de mort par empoisonnement sont plutôt rares.

— Parce que tu es sûre que les deux cas qui nous occupent sont des empoisonnements ?

— C’est ce que disent les autorités pour l’instant. Mais le résultat des autopsies et des analyses toxicologiques n’a pas encore été rendu public.

C’est fou ce que cette fille gagne en assurance dès qu’elle parle de choses sérieuses. Elle maîtrise. Elle emploie même des mots comme « autorités » à la place de « flics ». Je poursuis :

— Tu as dit rares… Ça veut dire qu’il n’y a eu aucun autre cas avant ça ?

— Si. Il y a dix ans tout juste. En septembre et octobre 2001.

— Combien ?

— Une bonne dizaine. Onze pour être exacte.

— Onze ! Sur une période de deux mois ? C’est énorme.

J’ai oublié qu’on ne se connaissait pas il y a dix minutes. Je suis suspendu aux informations qu’elle distille goutte à goutte. Miracle du fait divers, excitation de l’enquête : on forme déjà une sorte de paire, tous les deux.

— C’est ça. Mais, dans ce cas précis, c’est un peu particulier…

— Pourquoi particulier ?

— Parce que cette série-là n’est pas restée inexpliquée.

— Contamination alimentaire ?

— Non…

Elle me regarde dans les yeux, plus fixement et plus longuement que, de mémoire, personne ne l’a jamais fait. Plus surprenant encore, je n’en conçois presque aucune gêne.

Je jurerais qu’un sourire affleure sur ses lèvres à cet instant. Tout cela l’émoustille, je le vois bien.

— Tueur en série, conclut-elle.

 

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