Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 25 sur 62

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Le Manuel Du Serial Killer

20 – Mercredi 26 octobre 2011

 

« Rassure-moi, le Bon Pain existe toujours, au moins ? »

De cette question, j’ai déduit que Richard Reily avait lustré ses costumes de velours de ce côté-ci de la Charles avant de les souiller dans les rédactions, les prétoires et aussi Dieu sait quels clubs gay du quartier des théâtres ou des environs de la gare.

Je m’étais juré que je n’aurais plus affaire à ce personnage. À quoi pourrait-il bien me servir désormais, lui qui me désignerait bientôt dans ses articles comme « l’empoisonneur de Harvard » ou n’importe quel autre sobriquet suffisamment vendeur ?

La journée est à peine assez chaude et ensoleillée pour qu’on envisage de prendre un café en terrasse, mais je respecte le point de rendez-vous qu’il m’a donné. 10 h 50, affiche la grosse horloge numérique qui surplombe Harvard Square de ses chiffres rouges. Il a vingt bonnes minutes de retard. J’imagine que, pour lui, une affaire criminelle prenant sa source ici, dans le saint des saints de la culture académique, c’est une aubaine qui ne se néglige pas.

En première année, dans le cadre d’un exposé sur « L’histoire secrète de Harvard », je m’étais amusé à recenser les rares cas d’assassinat survenus ici, sur le campus, ou perpétrés par des élèves ou des professeurs. Il faut vraiment croire que la connaissance adoucit les mœurs, car j’avais déniché fort peu d’occurrences dignes de ce nom. Si les suicides sont monnaie courante à Harvard, avec toute cette pression, ces injonctions de réussite, cette lutte ouverte pour les meilleures places, les meurtres sont beaucoup moins fréquents. Hormis cette étudiante éthiopienne, en 1995, qui avait tué sa colocataire avant de se donner la mort, les faits les plus mémorables remontent à… 1849.

Le 23 novembre de cette année-là, un vendredi, George Parkman, un généreux donateur de l’université, issu de l’une des familles les plus fortunées de Boston, disparut après avoir été vu pour la dernière fois entrant dans l’école de médecine du campus. Le Pr Webster, lequel devait remettre à Parkman une somme qu’il lui devait, 2 432 dollars très précisément, confirma la visite de ce dernier dès le dimanche suivant, mais prétendit ne pas savoir ce qu’il avait bien pu advenir de son créancier après coup.

Une semaine plus tard, une partie des restes de George Parkman fut retrouvée dans une dépendance attenante au laboratoire de John Webster, le tout enveloppé dans une serviette brodée d’un W majuscule. D’autres parties du cadavre furent en outre identifiées dans le foyer de sa cheminée. Apparemment, une dispute avait éclaté entre les deux hommes, après que Webster avait admis l’incapacité dans laquelle il se trouvait d’acquitter le solde de sa dette. La prise de bec avait dégénéré en bagarre, et l’enseignant avait poignardé puis battu à mort George Parkman. Le 30 août 1850, après douze jours de procès, Webster fut pendu pour le meurtre de ce dernier.

Rien que de très classique, me direz-vous, tout au moins d’un point de vue criminalistique. Et pourtant cette histoire demeure la plus sanglante qu’ait jamais connue Harvard. De celles qui frappent encore les esprits, plus d’un siècle et demi après.

— Une petite partie d’échecs, ça te dit ?

La voix chantante de Reily m’arrache à ma rêverie. Son visage penché vers moi disparaît en partie derrière l’ellipse jaune citron du parasol. Un petit homme sec avec une énorme tête en forme de soleil, voilà comment il m’apparaît. Je n’arrive pas à voir un bon présage dans cette image plaisante, presque drôle, et je reste sur la défensive.

— Je doute que vous m’ayez fait venir pour pousser les pions avec moi…

— Pas faux, admet-il en s’affalant sur l’un des fauteuils en ciment, de l’autre côté de l’échiquier.

Aux beaux jours, on se dispute ces places. Aujourd’hui, nous sommes presque les seuls à braver la fraîcheur. À l’intérieur, en revanche, la grande salle est bondée. Les tables sont encore garnies de pancakes et de jus d’orange, pas encore de bagels ou de ces grandes salades, composées sur mesure, qui font le succès de l’établissement à l’heure du déjeuner.

Il pose son gobelet de café sur les cases brunes et blanches, et me dégaine son petit sourire fielleux.

— Les nouvelles ne sont pas très bonnes, Tom.

Évidemment. Sinon, pourquoi ce rendez-vous ? À bien le regarder, je devine qu’il dit vrai. Je réprime une envie de le planter là et de courir me réfugier dans ma tanière.

— Un nouveau gamin empoisonné ?

— Non. Si je peux me permettre, ça, ce serait plutôt une bonne nouvelle pour toi.

— Pourquoi vous dites ça ?

Il regarde de part et d’autre de notre table avec un air de conspirateur, avale une gorgée puis me fixe avec sérieux :

— Sur ta gauche, très discrètement… Tu vois ce type à la porte Johnston ?

— Celui en blouson de cuir ?

— Oui.

— Et alors ?

— C’est un flic.

— Comment vous savez ça ?

— Il ne te semble pas un peu vieux, même pour retaper sa troisième année ?

— Ça peut être un prof, le père d’un élève, un employé de l’entretien… n’importe qui.

— Crois-moi. Kennedy t’a bien fait un petit coucou, hier ?

— Quel rapport ?

— C’est lui qui t’a redéposé ici, oui ou non ?

— Oui, c’est lui.

— Eh bien, après t’avoir laissé chez toi, il a certainement donné ses instructions pour ta surveillance. Il devait déjà y avoir l’un d’entre eux en bas de chez toi hier soir.

Son assurance m’agace. Pourquoi ses propos, qui se veulent plutôt amicaux, résonnent-ils comme une menace ?

Je m’emporte soudain :

— Qu’est-ce que vous en savez ? Vous étiez là ?

— Je le pratique depuis plus de quinze ans. Je connais ses méthodes par cœur.

— Et pourquoi il me ferait suivre ?

— Parce que, quand on a repéré un oiseau, gamin, on garde toujours un filet à portée de main pour éviter qu’il ne s’envole au loin.

— Il pense sérieusement que je pourrais m’échapper ?

— J’imagine que ça fait partie de ses hypothèses.

Mais alors, si Joe Kennedy envisage ma fuite comme une option plausible, c’est que…

— Ils vont m’arrêter ?

Je m’étrangle en essayant de tirer sur la paille plantée dans mon café glacé.

— Je n’en suis pas absolument sûr, mais ça me semble bien engagé, en effet.

Pourquoi ai-je la conviction qu’il ment, qu’il est de mèche avec French, avec Kennedy, et même avec cet homme en face ? J’aimerais prendre mes jambes à mon cou, mais la peur qui m’envahit peu à peu les a transformées en deux nouilles molles, insensibles à mes injonctions. Je n’ai d’autre choix que de poursuivre ce dialogue stérile :

— Pourquoi vous disiez qu’une nouvelle victime…

— … serait une bonne nouvelle ? Parce que, vu qu’ils te tiennent à l’œil depuis hier, ça te disculperait presque d’office.

— M’enfin, ils n’ont rien contre moi ! je m’insurge à mi-voix. Juste cette merde de bouquin !

Il jette une main par-dessus l’échiquier et saisit l’un de mes bras, me plaquant d’autorité à mon siège.

— Attends. Tu ne connais pas encore la mauvaise nouvelle : ils ont analysé les jus, les sodas et les bibines qu’ils ont saisis dans ta baraque de South B.

— Déjà ?

— Au cas où tu n’aurais pas remarqué, l’opinion s’est passablement échauffée sur le sujet ces derniers jours. Et, quand l’opinion s’emballe, les flics se bougent les fesses. Ça marche à tous les coups.

— Et… ?

— Et il y a plus d’aspirine dans l’une de tes boissons que dans toute la pharmacie du Massachusetts General.

J’accuse le coup un moment. Quand j’intercepte le regard du flic qui, de l’autre côté de l’avenue, s’était posé sur nous une seconde, il le détourne aussitôt et feint maladroitement de chercher un visage dans la foule qui surgit du métro.

En venant me voir, Reily a pris un risque. Kennedy est sans doute déjà au courant. Ou bien est-ce lui qui me l’envoie ? Est-ce sa manière à lui de me ménager, d’employer la manière douce tout en me contrôlant à distance ? Le chroniqueur judiciaire n’est-il qu’une marionnette entre les mains de la police de Boston ?

Et toute cette gestuelle si théâtrale, ne serait-ce pas une sorte de code entre l’agent et lui ?

Je tente de me ressaisir :

— Vous avez dit « l’une »… Et pas les autres ?

— Ça te déçoit ? Tu pensais les avoir toutes plombées ?

— Très drôle !

— Je suis hilarant quand je veux, approuve-t-il dans une version glaçante de son sourire.

Sentir le regard du flic sur moi m’inhibe. Je retiens mes questions comme si ce dernier pouvait aussi m’entendre. Puis, sans même le préméditer, j’étends à mon tour le bras jusqu’au torse chétif de Reily et j’essaie d’entrouvrir sa chemise, les doigts agrippés à un bouton récalcitrant.

— Ah non ! Ça, mon petit chéri, tu m’excuseras, mais je ne le fais pas en public…

— Qu’est-ce qui me prouve que vous n’êtes pas branché ?

Il attrape ma main au vol puis la repousse d’un geste cotonneux, presque au ralenti. Néanmoins, il ne se dépoitraille pas pour démentir mes soupçons et tire sur sa liquette pour se rajuster, d’un mouvement qu’il voudrait empreint de dignité.

— Tu lis vraiment trop de polars.

— N’empêche, qu’est-ce qui me prouve que vous ne bossez pas pour Kennedy ? Vous savez aussi bien que moi que ce qu’on se dit ici pourrait être retourné contre moi.

Il hausse les épaules avec nervosité. Tout son humour semble s’être envolé d’un seul coup.

— Écoute-moi bien, petit con : si j’avais voulu ta peau, je n’avais qu’une ligne à écrire dans mon torche-cul. On ne peut plus simple. Et crois-moi, par ailleurs, j’ai autre chose à faire que de passer mes matinées à glander ici.

Pour me calmer, j’inspire bruyamment, revenant à l’essence même de ses révélations :

— Laquelle de mes boissons était empoisonnée ?

— Tu sais que je pourrais moi-même aller en taule, si on savait que je te donne ce genre d’infos ?

Voilà qu’il cherche à me donner des gages de sa loyauté.

Il est bien temps pour lui d’avoir des scrupules… Pourquoi me plomber d’un côté et me tendre de l’autre cette main presque secourable ? À quoi joue-t-il ? Et pour qui ?

— Laquelle ? j’insiste d’une voix que j’espère ferme.

— La boisson multivitaminée. Celle en brique cartonnée. Ils ont retrouvé un impact d’aiguille planqué sous un rabat, sur le dessus de l’emballage.

Pas besoin de plus de commentaires pour comprendre ce que cela signifie : l’adjonction d’aspirine a été pratiquée après le conditionnement. À moins d’imaginer un employé assez fou et aventureux pour piquer les briques à la fin de la chaîne de production, cela met le fabricant hors de cause. Ne demeurent que deux possibilités : le grossiste auprès duquel je m’approvisionne, Boston Beverage Company, et moi.

— Il y a un truc qui m’échappe : si on a ajouté tant d’aspirine que ça à la boisson, comment l’emballage a fait pour ne pas exploser ?

— Y a toujours de cinq à dix pour cent de vide dans une bouteille ou une cannette.

— Pourquoi ?

J’ai beau travailler dans la partie depuis un moment, c’est la première fois qu’on m’expose ces petits secrets de fabrication.

— Officiellement, pour éviter que le contenant n’explose s’il est comprimé pendant le transport ou exposé à la chaleur.

— Et officieusement ?

— Parce que dix pour cent de boisson économisés à chaque brique, ça fait des hectolitres à la fin de la journée et des centaines de milliers de dollars en plus dans leur caisse à la fin de l’année. Le consommateur ne voit pas la différence, mais eux oui, tu peux en être sûr.

— Donc, si je vous suis bien, il y a tout à fait le volume nécessaire dans chaque brique pour y ajouter un poison, même en grande quantité ?

— C’est bien ça, oui. Et je peux te dire que celui qui a fait ça n’y est pas allé de main morte.

— Pourquoi vous dites ça ?

— Parce que le labo estime qu’il a fourré là-dedans l’équivalent d’une quarantaine de comprimés de un gramme. Je te fais grâce des dégâts qu’une quantité pareille peut générer sur l’organisme d’un gamin de dix ans… Un vrai carnage !

Quarante grammes d’aspirine. Encore plus que ce que Joe Kennedy avait spéculé initialement. Où le meurtrier a-t-il pu se procurer de telles quantités ?

— Vous qui êtes si bien informé, vous devez savoir qu’ils n’ont pas trouvé la moindre trace d’aspirine chez moi.

— En effet… De même que nos amis de Bowdon Square sont également convaincus que tu n’as jamais acheté autant d’aspirine. De toute manière, tu n’aurais pas pu le faire sans éveiller les soupçons.

Bowdon Square, siège de la police de Boston, une rue calme et sans âme, en pente légère, à la lisière du quartier financier.

Les dernières allégations de Reily regonflent un peu ma combativité. En l’état, Kennedy ne peut toujours pas établir de lien immédiat entre les boissons empoisonnées et moi. Il lui manque encore l’arme du crime à son état brut : l’aspirine.

— Ah ! Vous voyez !

— Attends, attends… Je n’ai pas dit qu’ils croyaient que tu ne détenais pas tous ces médicaments. Ils pensent juste que tu ne les as pas achetés par toi-même.

Que sous-entend-il, au juste ? Que les flics croient en l’hypothèse d’une complicité ? Peut-être même envisagent-ils qu’un tiers aurait contaminé mes boissons à mon insu ?

— Qui, alors ?

J’aboie presque.

— La question qui les travaille actuellement est moins le qui… que le quand.

— Quand ? Pourquoi quand ?

— Parce que l’aspirine injectée dans ces briques provient bien du même lot que celle qui a tué les quatre gamins qui nous occupent. Et, comme tu le sais déjà, cette molécule-là est périmée depuis plus de dix ans.

Vieille aspirine. Boisson récente, en tout cas bien en deçà de sa date limite de consommation. Je ne réussis pas à établir une quelconque logique entre les deux ingrédients du cocktail fatal qui a eu raison de ces enfants. Si seulement on parvenait à comprendre comment ces comprimés ont traversé les années sans se faire remarquer.

Voilà que je me mets à réfléchir comme un flic. Comme si j’enquêtais sur mon propre cas. Pourtant, je ne suis pas un simple spectateur de cette affaire. Je suis au beau milieu de ce tourbillon, là où l’œil noir qui s’apprête à m’aspirer me regarde et m’accuse. Décidément, le bracelet énergétique à mon poignet ne m’aura été d’aucun secours. Je me sens vidé.

Un coup de vent brusque renverse mon café glacé. Le liquide brunâtre envahit aussitôt ma partie du plateau. Je n’ai pas déplacé le moindre pion et, pourtant, je suis déjà mat.

Reily se lève et, en me saluant, il me lance d’un ton à nouveau badin :

— Oh, et au fait, il y a bien longtemps qu’on n’enregistre plus une conversation en branchant qui que ce soit. Révise un peu ton manuel.

Il n’a certainement pas choisi ce dernier mot par hasard. Comme je m’apprête à répliquer, il me tourne le dos et s’éloigne.

De l’autre côté de Mass Avenue, le policier qui me surveillait a lui aussi disparu.

 

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