Le Manuel Du Serial Killer
45 – Mardi 1er novembre 2011
45 – Mardi 1 novembre 2011 er
Sophie aussi porte donc un masque. Je le sais, maintenant. Avec moi. Pour moi. Et depuis le début.
« Au fait, il t’a bien confirmé l’heure ? » Il. Lui. Jason. Mon père. Elle en parlait comme d’un proche.
Qui est Sophie Harris ? Me suis-je seulement posé une fois la question ? Oui ! Mais je l’ai chaque fois remisée, invoquant l’urgence, jouant la confiance et la solidarité étudiante, repoussant du pied mes incertitudes sous l’épais tapis de son apparente bienveillance. En un mot : je me suis complètement laissé endormir par Sophie. Ses yeux ronds ont anesthésié toutes mes défenses.
— Oui, bonjour… J’aimerais parler au Pr French, s’il vous plaît.
Je me revois les surprendre, toutes les deux, dans son bureau du Boylston Hall. La voix du standard m’est inconnue. Probablement une nouvelle.
— Oui, qui le demande ?
— Tom… Thomas Harris. Je suis l’un de ses étudiants.
— Une seconde, je vous prie…
La seconde dure une longue minute.
— Je suis désolée, reprend la voix anonyme. Elle est en rendez-vous. Elle ne peut pas vous prendre.
— Je peux lui laisser un message ?
— Écoutez… Le Pr French ne souhaite pas vous parler. Elle a été assez claire à ce sujet.
On ne peut plus, en effet.
Du fond de mes cartons, j’exhume l’annuaire du département de littérature comparée. L’édition de l’an passé. Puisqu’elle est supposée étudier en deuxième année, elle doit déjà figurer dans celle-ci.
Je la trouve sans peine. Sophie Harris. Aucune véritable information personnelle. Juste sa bouille effarée, son lieu de résidence officiel – Cambridge –, son lieu de naissance – Boston – et sa date anniversaire : 3 août 1993. Pourquoi m’est-elle si familière ? Où donc l’ai-je déjà lue ? Je suis sûr que ce n’est pas si ancien…
La connexion Internet au bureau de poste voisin est erratique, poussive et affectée de nombreuses coupures, mais elle me permet néanmoins de consulter les divers annuaires en ligne disponibles, pages blanches, jaunes, saumon et toutes autres couleurs de l’arc-en-ciel. Je relève très exactement cent quarante-deux Harris à Cambridge, Massachusetts, dont une bonne moitié correspondent à des entreprises.
Aucune Sophie Harris.
Quel est le prénom de son père, déjà ? L’a-t-elle mentionné une seule fois devant moi ? Je ne m’en souviens pas. Appeler les soixante-dix-huit particuliers répondant à ce patronyme dans la localité me prendrait la journée. Je n’ai plus le temps. Je décide de procéder autrement.
Même gilet, même chignon, même crayon mâchonné dans les cheveux. Je reconnais instantanément l’employée d’état civil à la mairie de Boston. Elle aussi. Elle me considère de cet air revêche qui ne la quitte pas et qui clame en l’espèce : « Oh non, pas lui ! »
— Vous vous êtes trouvé une troisième identité ? raille-t-elle d’entrée de jeu, faisant état au passage d’une mémoire parfaite.
— Non… Je voudrais consulter l’état civil d’une autre personne.
— Impossible. Vous n’avez accès qu’à votre propre enregistrement.
— J’ai juste besoin…
— C’est la loi, jeune homme, me coupe-t-elle. C’est interdit.
— Je sais. Mais c’est un peu particulier…
Elle déglutit sa réponse peu amène :
— Je n’en doute pas. Mais c’est non quand même.
— Vous pouvez au moins me dire si vous avez quelqu’un à ce nom-là ?
Elle me regarde sans ciller.
— S’il vous plaît, je l’implore. En plus, c’est le même nom que le mien. C’est quelqu’un de ma famille. S’il vous plaît…
Je ne suis plus à un coup de bluff près. Je la sens s’adoucir légèrement.
— Quel nom, déjà ?
— Harris. Sophie Harris.
Elle survole les touches de son clavier à toute vitesse.
3 août 1993. Ça me revient, maintenant. La date supposée du décès de ma mère telle qu’inscrite dans son dossier médical. La date de naissance de cet autre enfant que j’ai cru jusque-là imaginaire…
— Sophie Harris… Sophie Harris… Sophie Harris… Non, je n’ai rien.
Est-ce réellement une surprise ? Bien sûr, je tente de me raisonner, elle a aussi bien pu naître ailleurs et grandir à Cambridge. Les annuaires sont truffés d’erreurs ou de coquetteries de ce genre. Certains étudiants – principalement des étudiantes – n’hésitent pas à s’attribuer des origines autrement plus flatteuses que les leurs. Après tout, ce ne sont que de vastes trombinoscopes. Des vitrines pour épater ses petits camarades. Qui se soucie de l’authenticité des informations qui y figurent ?
Ou alors…
— Et une Sophie Pomeroy ? je bredouille sans y croire. Vous auriez ça ?
Elle soupire son exaspération et effectue la seconde recherche plus prestement encore que la première, visiblement pressée de se débarrasser de moi.
— Oui. Sophie Pomeroy. J’ai.
Je pourrais dire que je le savais, mais rien ne serait moins juste. Sophie Pomeroy. L’assemblage sonne de manière si étrange. Comme un mauvais collage. Deux fausses notes. Un raccord de montage maladroit qui jure à l’œil autant qu’à l’oreille.
— Elle est née quand ?
— Juste ça, hein ? Vous n’obtiendrez rien de plus de moi, me signifie-t-elle l’index levé, comme une maîtresse d’école. On est bien d’accord ?
— Juste ça !
— Alors, Sophie Pomeroy, née… le 3 août 1993.
Ben voyons.
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