Le Manuel Du Serial Killer
7 – Dimanche 2 octobre 2011
Je reprends conscience dans ma chambrette, à Cabot. La pièce est plongée dans une semi-obscurité d’un gris couleur béton. On a pris la peine de me mettre au lit et de retirer mes vêtements. Ce flic fait vraiment une drôle de nounou !
Je sursaute quand je remarque Sophie assise dans l’unique fauteuil, assoupie à mon chevet. Dans son sommeil, sans doute léger, elle perçoit mes mouvements et sort à son tour de sa torpeur. Je rosis à l’idée que ça puisse être elle, l’ange gardien qui m’a déshabillé.
— Comment tu te sens ?
— Ça peut aller… Mais, dans le genre enquêteur de choc, je repasserai.
— Kennedy prétend que ça arrive à tout le monde, au début. Il dit que ça finit par passer.
Me concernant, j’en doute.
— Tu l’as vu ?
— Oui, c’est lui qui m’a appelée.
Deux malaises, mais aussi deux personnes pour se soucier et s’occuper de moi… Je n’ai pas connu une telle sollicitude depuis…
— Il t’a rien dit d’autre…
Les mots restent étranglés au fond de ma gorge.
— … sur le gamin de Bay State Road ? termine-t-elle à ma place. Rien sur lui en particulier. Par contre, il m’a lâché le fin mot de l’histoire sur Pomeroy.
Je me redresse d’un coup. Cette fille est vraiment plus douée que moi. Je suis persuadé qu’elle fera une excellente journaliste d’investigation. Avec ses yeux de cocker et son petit air maladif, elle inspire une forme spontanée d’empathie. On a immédiatement envie de se confier à elle.
— Mais encore ?
— Tu ne devineras jamais avec quoi il tuait tous ces mômes.
J’énumère ce qui me passe par la tête.
— Cyanure ? Arsenic ? Mort-aux-rats ?
— Rien de tout ça. Tu vas halluciner. La molécule la plus banale de la Terre : de l’aspirine, m’assène-t-elle.
— De l’aspirine ! M’enfin, comment on peut tuer avec un…
Les mots du légiste, à nouveau : « étant donné les soupçons d’empoisonnement médicamenteux ».
Elle m’explique :
— Tout médicament administré en grande quantité peut tuer. Apparemment, on appelle ça la DL-50, la dose létale d’une substance donnée. Pour l’aspirine, d’après Kennedy, ça représente une trentaine de comprimés… Enfin, dans le cas d’un enfant de dix ans. Pour un adulte, bien sûr, ce serait près du double.
Je reste interdit. Comment faire ingérer trente comprimés d’aspirine à un enfant sans qu’il rechigne, sans qu’il s’en rende même compte ? Voilà une question que je pourrais énoncer sans crainte à haute voix.
— Et, quand on y repense, les trois cas présents correspondent parfaitement aux symptômes d’une overdose d’acide acétylsalicylique, oberve-t-elle.
La dénomination non commerciale du plus courant des antalgiques. Sophie brandit sa tablette numérique, jusque-là sagement posée sur ses genoux, et se met à réciter la litanie de ses effets délétères :
— D’abord nausées, vomissements, douleurs gastriques, acouphènes… Et puis dans un deuxième temps éruption cutanée, apparition spontanée d’ecchymoses, tremblements, saignement de nez impossible à arrêter… jusqu’à la paralysie respiratoire. D’après ce site, le sujet finit par mourir brusquement étouffé, dans un délai maximum de vingt-quatre heures après l’absorption.
« Acidose respiratoire », donc. Je lui demande :
— Et pourquoi aucun des articles de l’époque n’en a parlé ?
— C’est lui qui a donné la consigne d’embargo aux reporters qui couvraient l’affaire.
— Kennedy ?
— Oui. Son boss a estimé que, si la presse se mettait à divulguer une recette aussi facile à mettre en œuvre, tous les apprentis meurtriers du pays s’en empareraient… et que ce serait une vraie hécatombe dans les familles.
— Sauf qu’on ne sait toujours pas comment Pomeroy a réussi à leur faire avaler une telle quantité à leur insu…
— Non. Si tant est que ce soit à leur insu.
— Tu penses quand même pas que les garçons… ont voulu se suicider ?
— Je n’ai pas dit ça. Mais je trouve comme toi plutôt étrange qu’un enfant de dix ans accepte d’avaler une telle quantité de médocs sans broncher. Je sais pas toi, mais, quand j’étais gamine, mes parents galéraient pour me faire avaler la moitié d’un comprimé. Alors trente !
Un nouveau point pour elle.
— En tout cas, maintenant, y a une chose de sûre… poursuit-elle.
— Quoi donc ?
— On a bien affaire à des meurtres. Kennedy écarte définitivement la thèse de l’intoxication accidentelle.
— Pourquoi ? Il est certain que nos trois macchabées ont gobé la même chose que les victimes de Pomeroy ? Il a les résultats de l’analyse toxicologique ?
— Pas que je sache… Mais je ne pense pas qu’on sera les premiers avertis quand l’info tombera. Ce flic a beau nous apprécier, il y a des limites à la divulgation de ses éléments d’enquête.
Elle met là le doigt sur un autre élément ô combien trouble de cette histoire : pourquoi un représentant de l’ordre nous chaperonne-t-il de la sorte ? Est-ce un autre « bon ami » de la responsable du département de littérature ? Une relation de Gene Devroe ? Je griffonnerai ça sur un carré de papier jaune dès que je serai seul.
Lucy French. Il faut que je la voie. Vite. Je ne peux pas continuer comme ça. Je ne suis pas fait pour être un nouvel ange de la mort appelé auprès de tous ces enfants. Je ne suis pas blindé comme Kennedy ou le légiste, cynique comme Reily, passionné comme Sophie. Je ne supporterai pas le spectacle d’un corps sans vie une fois de plus. Encore moins cette puanteur épouvantable. J’ai déjà bien assez de cette mort qui trotte dans ma tête. Je ne veux pas de la leur. Je n’aspire qu’à un peu de vie, même planqué, même coupé de tous.
Il est encore temps de tout arrêter.
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