Le Manuel Du Serial Killer

Frédéric Mars · Chapitre 51 sur 62

Pages du PDF

Le Manuel Du Serial Killer

41 – Lundi 31 octobre 2011

 

Si j’exclus ces quelques fois où Sophie s’est jointe à moi pour grignoter dans mon studio à Cabot, au cours des dernières semaines je ne me souviens pas d’avoir jamais invité qui que ce soit chez moi. Pas plus que je ne me remémore le moindre visiteur passant pour le dîner à Emmet Street durant mon enfance. Mes parents ne devaient pas être de ces couples à la vie sociale très développée. On comprend bien pourquoi aujourd’hui, maintenant que la double vie de Jason apparaît progressivement par écrans successifs, chacun plus opaque que le précédent. D’un côté comme de l’autre – Pomeroy, Harris –, il devait s’astreindre à la plus grande discrétion.

Peut-être Jonah, mon oncle, l’alcoolique patenté de la famille, s’incrustait-il de temps à autre pour se faire offrir l’apéritif – après tout, avec le stock de bières que nous conservions en permanence sur place, ce n’est pas les munitions à biture qui manquaient. Mais je n’en ai aucune image résiduelle. Je ne saurais même pas dire à quoi le frère cadet de mon père ressemblait.

Peut-on appeler l’homme assis sur cette chaise, les mains liées dans le dos, un bâillon noué sur la bouche, peut-on qualifier cet individu-là d’invité ? Je doute que Joe Kennedy envisage la chose comme ça à l’instant présent. S’emparer de lui à la sortie du Bell In Hand Tavern, son bar favori, à quelques pas de Bowdon Square, a été d’une facilité déconcertante. Il avait noyé sa déconvenue de la matinée dans un nombre impressionnant de pintes, alignées en ordre sur la table qu’il occupait seul. Le Bell In a cette particularité d’occuper l’angle en épingle à cheveux qui sépare Union et Marshall Street. La rotonde vitrée permet d’observer les buveurs comme dans la devanture d’un magasin. Il a suffi que je lui fasse signe de l’autre côté de la rue, niché sous l’un des abris-bus, pour l’attirer au-dehors. Il tanguait sous la pluie comme un chalutier à la dérive. Sophie a surgi dans son dos d’entre les gouttes, a collé l’extrémité du revolver dans le gras de son abdomen rebondi, et il a compris qu’il n’avait d’autre choix que de nous suivre.

Je peux vous dire qu’il est presque dégrisé, désormais. Il secoue son indignation et sa colère avec assez de conviction pour nous signifier la grosse bêtise que nous sommes en train de commettre – kidnapper un représentant de l’ordre –, mais au fond il ne semble pas réellement surpris de se retrouver en telle posture. D’ailleurs, comme j’arrache le chiffon qui clôt son bec, il ne profère pas le moindre mot. Il sait bien que crier ne sera d’aucune utilité. Il semble attendre que je me lance enfin dans ce contre-interrogatoire qui me taraude depuis que nous avons quitté le palais de justice.

De fait, il n’y a pas cinquante manières d’aborder le sujet :

— Le garçon de la buvette… vous l’avez retrouvé, hein ?

Il prend son temps, jette un regard circulaire sur la pièce, dévisage Sophie un court instant. Il ne semble pas pressé de me révéler ce que je sais déjà pour partie.

— Exact. On l’a retrouvé, finit-il par lâcher.

— Et c’était moi…

Il se contente d’un hochement de tête approbateur. Bien sûr que c’était moi. Les regards qu’il m’a adressés durant l’audience étaient bien assez éloquents.

Où m’avaient-ils trouvé ?

Ici, peut-être même dans cette pièce ?

— Vous êtes déjà venu ici, je suggère. Je veux dire en 2001. Vous saviez que Jason vivait ici avec sa famille…

— C’est là que tu te trompes. Quand il s’est livré, sur le moment il ne nous a rien dit de sa vraie vie. Enfin, de celle de Jason Harris. Il avait parfaitement cloisonné les deux. Quand j’ai dit tout à l’heure que nous n’avons rien trouvé de concret à l’époque qui puisse le relier à ses victimes, je ne mentais pas. Pas de famille, pas de patente à son véritable patronyme… Rien.

— Je ne comprends pas. Où m’avez-vous trouvé, alors ?

Les propos d’Andrea résonnent à nouveau à mes oreilles : « Elle disait que tu étais double. »

— À l’Italian Home.

Orphelin.

Arrivé au foyer de Centre Street le 10 novembre 2001, et confié dès lors aux bons soins de Gloria Esteban et d’Andrea la nounou.

— Tu te demandes comment tu as échoué là, hein ? poursuit-il, un semblant de sourire aux lèvres.

— Non, je…

— Ton inscription dans leur registre était sans ambiguïté : orphelin de père et de mère. Tes deux parents noyés dans un accident de bateau dix jours plus tôt. Mme Esteban nous a même produit les deux certificats de décès.

Encore un tour du complice de mon père, j’imagine, le faussaire virtuose de la mairie.

— Tout semblait en ordre, ajoute le flic, son visage rubicond relevé vers moi.

Si on peut dire ça.

— Vous ne m’avez même pas interrogé ?

— Si, bien sûr. Mais tu n’étais pas très causant… Et, vu les circonstances qui t’accablaient déjà, on n’a pas insisté. Après tout, tu étais juste un môme qui avait remplacé son vieux quelques minutes derrière le comptoir et qui venait de perdre ses deux parents.

Ce simple fait nous disculpait pleinement, Jason Harris et moi. Selon les documents produits, mes parents s’étaient noyés le jour même où Jason Pomeroy avait franchi la porte de Bowdon Square pour se livrer. Comment la police aurait-elle pu établir un lien entre les deux hommes, entre les deux histoires ? À partir de quels éléments ?

C’est Sophie, jusque-là muette, qui pose la question qui me brûle l’estomac et les lèvres :

— Quand avez-vous fait la connexion entre Jason Pomeroy et Jason Harris ?

Kennedy soupire. Il remue sur sa chaise pour dissiper les fourmis que l’inconfort de sa posture a fait grimper dans ses muscles gourds.

— Plusieurs années plus tard…

Je le presse aussitôt :

— Comment ?

Il baisse les yeux, cherche en lui un relief de courage et d’énergie, puis poursuit son récit comme s’il le débutait :

— Il faut d’abord que tu comprennes les conditions dans lesquelles il a été condamné…

— C’est-à-dire ?

— Ce chacal de Fisk a eu raison au moins sur un point, tout à l’heure : hormis ses aveux, à ce moment-là, on n’avait presque rien pour inculper Pomeroy.

— Il a tout de même été condamné à mort ! s’exclame ma comparse.

— Officiellement, et pour les motifs que vous savez déjà…

Je reprends à mon compte ce qu’il nous a expliqué auparavant :

— Éviter que l’opinion ne s’enflamme.

— Oui. Mais, en coulisse, la négociation entre son avocat et le juge Sawyer a été plutôt âpre, tu peux me croire. Le deal qu’ils ont fini par passer prévoyait plusieurs étapes.

— Mais encore ?

— La première, c’était le simulacre de son exécution et son incarcération au secret, à Devens.

— On est au courant, j’approuve sèchement.

Je revois le visage possédé de mon père, derrière sa grille, qui se fond peu à peu dans celui du policier, gangrené par l’obscurité. Nous n’avons même pas pris la peine d’allumer le plafonnier du salon. Un semblant de lumière orangée distillée par les réverbères nous parvient depuis la rue.

— La deuxième, c’était une période indéterminée durant laquelle nous nous sommes tous engagés à ne pas rompre l’omerta concernant cette affaire. Silence radio pour tout le monde. Comme si Jason Pomeroy avait bel et bien été exécuté le 1 novembre 2002. er

— Tous ? je m’étonne.

— Sawyer, évidemment, mais aussi l’avocat de Pomeroy, maître Cheney, ainsi que les personnels concernés à Devens : le directeur Browning, le Dr Adamson et son adjoint, et pour finir les deux gardes affectés à la surveillance et aux soins de ce détenu fantôme.

Tous dans la combine, comme nous l’avions supposé depuis notre visite à Devens. Tous tenus par cet accord secret, scellé par l’autorité de l’honorable juge Archibald Sawyer.

— Et vous, vous avez cautionné tout ça ? intervient Sophie, qui cherche à faire vibrer sa fibre de flic.

— C’était ça ou relâcher un cinglé dans la nature faute de preuves.

— Quand même… Qu’un type pareil vienne se mettre de son plein gré entre vos pattes, ça ne vous a pas semblé un peu suspect ? Et toutes ces conditions bizarres…

— Si… Si, bien sûr, admet-il, la nuque ployée sous une main invisible. Mais sans plus d’éléments pour confondre Pomeroy, et à partir du moment où Sawyer avait accepté la transaction, je n’avais pas vraiment le choix. C’est d’ailleurs là qu’interviennent les deux dernières étapes.

— Quand ça ?

— La troisième est assez récente. Jason n’a jamais caché son goût pour l’écriture. Dès 2001, et son entrée à Devens, il a exigé qu’on mette à sa disposition de quoi sacrifier à son dada : papier, machine à écrire, rubans, etc.

De quoi écrire ses mémoires d’outre-tombe, comme Jesse Pomeroy avant lui…

— L’étape 3 prévoyait qu’il puisse adresser un manuscrit – évidemment anonyme – à un éditeur de son choix, développe-t-il. Et que nous ne nous opposions pas à sa publication, si toutefois son texte était retenu.

Je m’étrangle de colère rentrée :

— Juste ça ? Faire publier son putain de Manuel ?

— Non… Après quoi il nous révélerait enfin tout ce que nous ignorions sur ses crimes.

Le regard que nous échangeons avec Sophie prouve que nous partageons la même circonspection.

— Pourquoi si tard ? Quel intérêt de vous livrer le fin mot de l’histoire justement maintenant, dix ans plus…

… tard. La réponse est contenue dans ma question, je le comprends avant même d’achever celle-ci. Dix ans plus tard, juste au moment d’être libéré selon les termes de leur accord initial. Le 31 octobre 2011, presque une décennie jour pour jour après son incarcération en catimini.

— Ça ne tient pas debout, s’insurge Sophie. Puisque tout le monde le croit mort depuis dix ans, vous auriez aussi bien pu le laisser croupir dans sa cellule à l’isolement… Qui serait allé le chercher là-bas, à part nous ?

— Tu n’as pas tort, souffle Kennedy. Mais tu omets une chose essentielle.

— Ah oui ? Et quoi, je vous prie ?

— La vérité. Si on n’avait pas accédé à cette condition-là, jamais il ne nous aurait dit tout ce que nous voulions savoir sur les meurtres de 2001.

Une nouvelle incohérence m’apparaît alors dans sa chronique implacable. Un paradoxe essentiel.

— Attendez… Vous nous avez bien dit qu’il vous balancerait tout une fois son manuscrit publié ?

— Oui.

— Donc, en l’occurrence, étant donné que le Manuel s’étale dans toutes les librairies… c’est déjà le cas, non ? Vous avez déjà reçu sa confession complète ?

— Oui, c’est exact.

— Alors, pourquoi l’avoir libéré, nom de Dieu ? Avec ce qu’il vous a révélé, vous avez sans doute de quoi l’enfermer pour des centaines d’années !

Je shoote dans l’un des pieds de sa chaise, qui menace de basculer en arrière. Sophie la retient d’un geste réflexe.

— Pourquoi respecter ce pacte… débile ? Merde ! Un pacte avec un tueur en série !

— Parce que… halète-t-il, incapable d’aller plus loin.

— Je vous jure que si vous me dites que c’est au nom de la vérité je vous balance dans la Charles ! je hurle sous son nez.

— C’était… c’était pour nous couvrir. Sawyer, Browning, Adamson et moi avons pris de gros risques en maquillant sa détention en exécution. On ne pouvait pas prendre le risque qu’il parle.

— Parce que vous croyez qu’il y a moins de chances qu’il ne l’ouvre maintenant qu’il se promène dans la nature ?

— Non, bien sûr…

— Alors pourquoi l’avoir libéré ? Pourquoi ?

Je sens que nous touchons au but. Les phares d’une voiture qui descend Emmet Street balaient l’intérieur de la pièce, suspendant un instant nos échanges. De la lumière, beaucoup de lumière, la seule qui vaille : je suis convaincu que nous l’aurons bientôt.

Kennedy inspire profondément, comme s’il allait tenir une note à l’infini. Il se lance enfin… Mais sa chanson n’est pas vraiment douce à mes oreilles :

— Quand il a eu fini son manuscrit, avant de le poster, Jason a assorti cette condition de plusieurs « services » que nous devions lui rendre au préalable.

Le policier marque les guillemets par une légère inflexion de sa voix grave.

— Quel genre de services ?

— Nous ne devions pas envoyer son texte à n’importe quel éditeur. Exclusivement à Killin Publishing.

— Pour quelle raison ?

— Il savait que George Killin était en cheville avec Lucy French et le département de littérature comparée de Harvard.

Démêler la suite est un jeu d’enfant : département de littérature comparée où je suis entré grâce au soutien actif de Gloria Esteban, sa complice depuis le début.

Sophie ajoute à voix haute ce que je déroule en silence :

— Et que Tom y étudiait…

— Oui.

— Le Pr French, elle faisait aussi partie du plan ?

— Oui, mais indirectement. Comme Devroe, comme Reily, comme Killin… Ce ne sont que des pions dans la stratégie déployée par ton père. Ils n’ont su que ce qui était strictement utile à leur mission.

Mon père. Je crois bien que c’est la première fois qu’il désigne Jason Pomeroy comme tel.

— Qu’est-ce qui les a poussés à contribuer, tous autant qu’ils sont ?

— Chacun a été motivé par ses ambitions propres : Reily et Devroe par l’appât du scoop, Killin par celui du gain…

— Et French ?

— Elle… je crois juste qu’elle t’aime bien.

Le vilain petit canard de Harvard, qui a vu en moi l’occasion de réaliser la suprême revanche des monstres et des parias. Sa revanche. Celle d’un auteur à succès, d’une coqueluche des médias, d’une star que sa notoriété embellit. Sanctifie.

— Ce n’est pas tout, n’est-ce pas ? j’insiste, mes yeux fichés dans les siens. Les fausses victimes, l’aspirine, ce traquenard délirant… Tout ça, ça fait aussi partie des « petits services » exigés par Jason, je ne me trompe pas ?

Il acquiesce d’un clignement d’yeux las, et les rideaux de ses mensonges se déchirent au ralenti, l’un après l’autre.

— Il n’a jamais eu d’autre but que celui-là, Tom : te programmer. Faire de toi un tueur, comme lui, comme Jesse Pomeroy… C’est pour ça qu’il s’est livré. S’il avait attendu de se faire prendre comme tous les autres, jamais il n’aurait été en position d’exiger quoi que ce soit.

Et quel meilleur moyen de me transmettre son héritage que de me faire endosser le rôle avant même le début de la pièce ? Pas encore meurtrier, et déjà serial killer. Sans l’intervention providentielle de Sophie, j’aurais été le seul tueur en série condamné pour des crimes que personne – je dis bien personne – n’avait réellement perpétrés.

Mais, aux yeux de tous, je resterai à jamais l’auteur du Manuel. Le plus grand professeur ès crimes qu’ait jamais connu ce pays. Un modèle pour tous les dingues qui hésitaient encore à passer à l’acte.

— Et vous… Sawyer… Adamson… Vous n’aviez pas assez de vos arrangements tordus avec la loi ? Il fallait en plus que vous inventiez des meurtres et un tueur de toutes pièces ? Vos petites prérogatives valaient vraiment d’en arriver là ? D’accepter toute cette… ?

Le mot me manque. Je suis plus effondré que furieux. Sophie me roule ses yeux de cocker affligé, compatissant du mieux que le permettent ces circonstances improbables.

— Tu ne sais pas tout.

Je rirais presque :

— Ah, parce qu’il y en a encore ?

— Tu avais raison tout à l’heure. On aurait très bien pu boucler Jason ad vitam eternam, l’envoyer se faire pendre avec son chantage, et personne n’en aurait rien su. Du fond de sa cellule, il était aussi peu audible que s’il avait été mort pour de bon. Mais… Il suspend sa phrase avant de la reprendre : Il faut croire qu’on a péché par orgueil.

— Par orgueil ?

— C’est Sawyer qui a eu l’idée. Il ne supportait pas que ton père nous ait menés en bateau comme il l’avait fait en 2001. Qu’on soit suspendus ainsi à ce qu’il finirait peut-être par nous dévoiler. Plus les années passaient, et plus ça le rendait dingue.

Où veut-il en venir ?

— Alors on a passé un autre accord, Browning, Adamson, lui et moi.

— Avec Jason ?

— Non. Juste nous quatre. Un moyen de le faire tomber une bonne fois pour toutes. Et de nous blanchir de nos erreurs passées.

Leur manœuvre était somme toute assez simple : faire rechuter Jason – Adamson en était persuadé, une fois dehors celui-ci reprendrait aussitôt sa sarabande criminelle – et camoufler leur coupable connivence d’alors avec l’empoisonneur derrière cette histoire sensationnelle d’une dynastie de tueurs. Le père et le fils réunis dans le crime et dans l’horreur, l’un singeant l’autre, le premier initiant le second. Ainsi ils prendraient Jason Pomeroy au piège de sa propre fable. Elle ferait selon eux tant de tapage que le fait d’avoir soustrait Pomeroy à sa première sentence passerait alors au second plan. On l’oublierait. Au pire, on prendrait à leur égard des sanctions disciplinaires légères.

— Et ma mère ? je m’écrie alors. Le cadavre de ma mère, enterré dans notre jardin… Ça ne vous suffisait pas pour le confondre ? Il fallait vraiment monter tout ce bastringue de malades ?

Son regard se perd quelque part dans Emmet Street, là où un chat errant vient de faire tinter le couvercle d’une poubelle.

— Tout s’est joué à quelques heures près. Si on l’avait découvert plus tôt, et si ton avocat n’avait pas été aussi accrocheur… alors oui, j’imagine qu’on aurait pu faire sans.

— Au lieu de cela, vous avez relâché le tueur le plus cintré de ce foutu pays ! Un homme qui a massacré sa propre femme à coups de rame…

Je sors la postface au Manuel et la brandit sous ses yeux, la colle à son visage, comme pour le débarbouiller de cette infamie dans laquelle il s’est vautré. Complice de mon père. Artisan de son œuvre démente. Je veux qu’il s’imprègne bien des trois noms qui y figurent dans cette typographie caractéristique, reconnaissable entre toutes, et dans cet ordre absurde : Sophie, Jason… et moi.

— … et prêt à remettre ça !

 

OceanofPDF.com