Le Manuel Du Serial Killer
35 – Samedi 29 octobre 2011
J’ai beau prétendre le contraire et me claquemurer dans ce qu’il y a de plus singulier en moi, à la fin je ne suis pas si différent des autres. J’ai peur. De tout. Tout le temps. La moindre de mes actions est dictée non par mon désir véritable, mes passions profondes ou une quelconque ambition, mais uniquement par la peur des autres. De l’autre.
Alors pourquoi suis-je soulagé d’apprendre que ce gamin est vivant ?
Pourquoi cette révélation, loin de tirer avec elle son cortège de questions, toutes sans réponse, a-t-elle soudain cette étrange vertu de chasser l’effroi qui me hante ? Certes elle me disculpe, mais je sens que ce n’est pas tout. Que, au-delà de ce bénéfice évident, la survie de Ronald Donovan remet les compteurs de ma mémoire à zéro. Comme si j’avais tout à coup le droit d’exister indépendamment de mon passé, et non plus en fonction de de lui. Sans avoir à rendre le moindre compte.
— Qu’est-ce qu’on fait ? On va voir les deux autres ?
Le bon sens de Sophie me raccroche aux flocons de réalité qui flottent dans l’air glacé de Charlestown. Elle n’a pas tort. Si Rony Donovan sillonne encore ces rues, pourquoi en serait-il autrement des autres victimes ? Pourquoi serait-il la seule pousse à surgir de ce pot-aux-roses ?
Nous récupérons la voiture à un pâté de maisons de là. Je prends cette fois le volant. Est-ce un effet de ce froid qui congèle les sensations ? La douleur dans ma poitrine se fait moins présente. Elle ne me pince plus que par intermittence, loin des grands élancements de l’après-midi. Du coup, l’irritation générée par le bracelet énergétique qui enserre mon poignet gauche s’exprime à nouveau. Sophie, qui a perçu mon agacement, me réprimande avec douceur :
— Arrête de jouer avec. Plus tu forceras dessus, plus ça te gênera.
Je ne relève pas et enclenche la position Drive de la boîte automatique, à l’écoute des indications de mon copilote.
— On commence par où ?
— On ne va pas loin, indique-t-elle avec assurance. Traverse le pont en direction du centre-ville.
— T’es sûre ? Je croyais qu’à part les Gibbs les autres familles créchaient dans des quartiers popu ?
— Oui, mais on va faire une petite course, d’abord.
— Une course ?
Une course, oui.
Nous dépassons le TD Garden, jardin des hockeyeurs locaux, les Bruins, et tournons à droite dans Causeway Street. Au niveau de la North Station, elle m’intime de me garer sur un emplacement de bus, arguant de la brièveté de notre arrêt. Deux minutes suffisent en effet pour entrer dans le parallélépipède austère et tomber sur une petite boutique de téléphonie et de gadgets électroniques en tous genres. Deux ou trois autres pour qu’elle jette son dévolu sur ce qui m’apparaît comme un banal stylo bille noir, à pointe et liseré dorés.
— On peut savoir quelle urgence il y avait à te racheter un stylo ?
Elle entretient le mystère d’un sourire énigmatique :
— Tu vas voir…
Comment peut-elle conserver son esprit joueur ?
L’étape suivante nous fait rallier dans un premier temps l’autre gare de la ville, au sud du quartier financier, par cette longue boucle sans âme qu’est Atlantic Avenue, balayée d’un vent marin moins vivifiant qu’hostile. Puis nous empruntons le pont de Summer Street, sur notre gauche, pour pénétrer enfin dans South Boston par le quartier des entrepôts et des hangars géants.
Acadia Street est un petit boyau résidentiel à un jet de pierre des vastes terrains vagues qui occupent encore les berges en bordure de la 1 Rue. Pas re de petites maisons aux couleurs acidulées ici, mais un ensemble d’immeubles à la façade arrondie en bow-window tous identiques. Mal entretenus. Probablement des logements sociaux.
Je m’émeus vaguement, alors que nous nous garons devant un bâtiment en U :
— Il est pas un peu tard pour débarquer chez les gens ? Même avec ton badge du Crimson…
— Non, t’inquiète… J’ai ma petite idée.
De fait, elle s’échappe aussitôt de la voiture et semble n’éprouver aucune difficulté à se faire ouvrir la porte du hall d’entrée.
Dix minutes plus tard, elle revient en trottinant, un petit air de triomphe accroché aux lèvres.
— Alors ?
— Alors…
Elle ménage le suspense :
— … Luke Stewart a été aussi gâté que notre ami Ron Donovan.
— Donc, il est… ?
Vivant ?
— Autant que toi et moi, confirme-t-elle d’un hochement de tête.
C’est donc qu’ils le sont tous. Que chacun des quatre crimes annoncés dans la presse n’était qu’un leurre.
— Tu leur as dit quoi ?
— Que les allocations familiales avaient fait une erreur en leur faveur. Et que c’était la moindre des choses qu’un fonctionnaire vienne le leur annoncer en personne.
Je m’insurge pour la forme :
— C’est dégueulasse !
— Peut-être, mais dans un quartier comme ça, ça marche à tous les coups.
La ruse de Sophie lui a permis en outre de lever le voile sur certains aspects de la machination que nous mettons progressivement au jour : les enfants n’ont jamais été officiellement déclarés comme décédés. La preuve, leurs parents ont continué à percevoir les aides sociales les concernant. À les envoyer à l’école. À leur faire des cadeaux avec les émoluments perçus pour prix de leur contribution mensongère. Chez les Stewart comme chez les Donovan, elle en a fait de nouveau le constat, cela avait été Noël avant l’heure.
— Et le stylo, c’était pour quoi ? Lui demander un autographe ?
Elle feint la suffisance :
— Stylo espion, jeune homme ! Caméra HD haute capacité, discrétion totale, 45 dollars prix conseillé. Ça me démangeait depuis des mois, et je me demandais à quoi ça pourrait me servir… Grâce à toi, j’ai trouvé.
En revanche, il faudra attendre de retrouver son ordinateur portable, et l’un des ports USB de ladite machine, pour que je découvre à mon tour les images d’un Luke Stewart bien vivant.
Pour parachever ce pan capital de notre enquête et boucler cette journée épuisante, nous finissons notre tournée à quelques rues de là, chez les Olson. Même stratégie qu’à notre arrêt précédent, cette fois encore couronnée de succès.
Le retour à Cabot et la nuit qui suit – l’une des dernières à mon studio – sont chargés des interrogations que nous avons étouffées jusque-là. Trop pour nos deux têtes éreintées.
Pelotonnés sous ma couette, presque au contact l’un de l’autre, nous murmurons enfin nos hypothèses, comme deux enfants comploteurs. L’éclairage public du campus nous enveloppe d’un halo orangé. Comme je la sens livrée tout entière à ses nouvelles spéculations, je muselle l’élan qui me pousse à me coller à elle. À cette distance, elle distille un parfum léger de crème hydratante, un peu poudré, et d’herbe fraîchement coupée.
Sophie, ange singulier de cet enfer qui est le mien. En quelques battements de cils, elle remonte au premier cercle des éléments en notre possession :
— Bon. Imaginons que ton père monte ce barnum de toutes pièces. Que, dans un premier temps, il soudoie les parents des gamins pour faire croire à leur mort. Qu’il s’arrange pour que la presse morde à l’hameçon et en fasse des tonnes sur le sujet. Puis qu’ensuite il te compromette avec l’envoi de son fichu Manuel…
— Jusque-là, je te suis.
— Y a quand même de sacrés trous dans ce montage-là : à commencer par l’aspirine dans ton stock de boissons. C’est quand même pas du fond de sa cellule qu’il a pu venir piquer les briques de jus multivitaminé dans ta cuisine !
Sans compter les documents consignés dans le coffre d’Emmet Street. Et cette dépouille – encore anonyme – ensevelie dans notre jardin.
Je hume une nouvelle bouffée de Sophie, puis je me lance :
— Il a forcément fait appel à des complices.
— On est d’accord. Mais qui ?
Le mystérieux intermédiaire qui a graissé la patte des familles, en voilà déjà un. Peut-être bien Richard Reily, dont la façon si déroutante de souffler le chaud et le froid depuis le début de l’affaire m’a toujours paru suspecte. Mais comment un tel dispositif a-t-il pu tromper…
Elle fait écho à ma pensée :
— Les flics ! Il y en a forcément un dans le coup. Ne serait-ce que pour livrer des corps qui ne sont pas ceux des mômes aux légistes. Ou pour fermer les yeux sur certaines mises en scène sur le lieu des crimes. Peut-être un simple technicien chargé des premiers relevés.
Le visage du policier m’apparaît le temps de fermer les yeux et de les rouvrir. Joe Kennedy. Entier, âpre, mais qui m’a toujours manifesté une surprenante bienveillance. Joe Kennedy qui à aucun moment n’a semblé faire le lien entre Jason Pomeroy, l’empoisonneur de garçons d’il y a dix ans, et moi. Entre le tueur célibataire de l’époque, supposément exécuté le 1 novembre 2002, et l’orphelin de père que je suis. Entre Jason er
Pomeroy… et Thomas Harris.
Je complète sa propre réflexion :
— C’est simple, ceux qui sont impliqués dans ce délire savent forcément que mon père avait deux identités. Et il semblerait bien que Kennedy n’en fasse pas partie.
— Hum, rumine-t-elle. Pour Kennedy, on est a priori d’accord. Je ne vois pas pourquoi un flic tel que lui irait torpiller ses propres enquêtes. Mais je ne serais pas aussi catégorique pour le personnel de Devens.
— Pourquoi ? Tu les as vus comme moi : Troy, Bradley, Adamson… ils n’ont rien manifesté, ni pendant ni après ma confrontation avec lui.
— Ils ont très bien pu nous jouer la comédie de l’ignorance.
— Admettons. Mais on n’en sait rien. Qu’est-ce qui les rend si suspects à tes yeux ?
— Réfléchis : tu crois vraiment que, s’ils n’avaient pas su que Jason Pomeroy était ton père, ils t’auraient permis de parvenir jusqu’à lui avec autant de facilité ? Après avoir caché sa survie au monde entier pendant dix ans ? Juste parce que tu as reçu un manuscrit vaguement compromettant ?
Le vaguement est de trop, et il me tire une grimace. Elle ajoute aussitôt, pour achever de me convaincre :
— Tu ne penses pas qu’ils t’auraient simplement tenu à distance, comme ils l’ont fait jusque-là avec tous les autres petits curieux qui se sont présentés à leur maison de dingos ?
Y en avait-il eu tant que ça ? Après le simulacre d’exécution à huis clos, l’inhumation avait dû elle aussi se faire en tout petit comité. Après ça, qui avait pu venir jusqu’à Devens, à part Sophie et moi, pour réclamer un condamné à mort officiellement déjà exécuté ? Kennedy ? J’en doute fort. La réaction d’Adamson me revient en tête : « Des visites ? À un mort ? »
Je le revois dans son bureau sinistre du centre médical. Il faut admettre que mon psy n’avait pas opposé beaucoup de résistance à mon investigation. C’est même lui…
— … qui a devancé ma demande de parloir pour voir Jason, je complète à voix basse.
— Tu vois ! triomphe-t-elle, sûre de son raisonnement.
William Adamson. Le seul sans doute, avec l’ex-directrice de l’Italian Home, à avoir jamais disposé d’une vue d’ensemble sur mon existence. Avant et après les événements de 2001. Le Dr Adamson : celui qui a mystifié l’opinion au sujet de mon père durant une décennie. Celui dont a dépendu mon intégration à Harvard. Celui, enfin, qui entretient chez moi le mythe si commode de la noyade de mes deux parents.
Et si mes séances avec lui, je pense en particulier aux toutes dernières, au cours desquelles il a usé sur moi de l’induction hypnotique… Oui, si ces séances n’avaient pas eu pour but de faire sortir de moi des souvenirs enfouis mais au contraire d’en insérer d’autres, parfaitement artificiels ? D’ailleurs, n’a-t-il pas insisté, hier encore, pour que je fréquente son cabinet avec toute l’assiduité voulue ?
Mais, dans ce cas, pourquoi m’implanter de faux souvenirs d’un côté, alors que tout ce que nous avons pu voir à Devens de l’autre, grâce à lui, est en flagrante contradiction avec cette version officielle de mon passé ?
Je tente de récapituler pour ordonner les pièces de ce puzzle improbable :
— Certains membres du personnel de Devens cherchent à dissimuler le fait que mon père a été gracié sur ordre de Sawyer. Soit. Et qu’il végète depuis lors à l’abri des regards, je veux bien aussi. Mais ça ne nous explique pas pourquoi ils auraient intérêt aujourd’hui à m’impliquer dans des meurtres identiques à ceux perpétrés par mon père.
— En effet, approuve-t-elle d’un hochement de tête évasif.
— Si mon paternel est givré au point de vouloir me faire reprendre son œuvre là où il l’a laissée, pourquoi un magistrat, cinq fonctionnaires et un praticien de renom l’assisteraient-ils dans son entreprise ? Jusqu’à débourser des fortunes pour monter un dossier d’accusation bidon ? Ça n’a aucun sens…
Pourquoi se seraient-ils tous ingéniés à monter une telle tragédie, qui plus est pour un unique spectateur : moi ?
Me rendre fou à mon tour ? Me réserver le même destin qu’à mon père et qu’à mon célèbre homonyme ? Comment Jason aurait-il pu embarquer sept personnes sans lien direct avec lui, dont certaines occupant de hautes fonctions, dans une telle monstruosité ?
— C’est là que ça cloche, oui… souffle-t-elle sur mon visage, aussi démunie que moi. Je ne comprends pas plus que toi la motivation de ces sept-là.
Puis elle revient à l’origine de nos interrogations :
— En revanche, aucun de ceux qui ont été en contact avec lui avant son arrivée à Devens ne semble avoir eu vent de sa survie. Pas même les enquêteurs.
Je l’encourage à poursuivre son analyse :
— T’en déduis quoi ?
— Deux choses : d’une part, Jason Pomeroy a trouvé un moyen imparable pour que personne ne fasse de lien entre Thomas Harris, vendeur de boissons, et lui tant que l’instruction était en cours.
— OK, et alors ?
— Pour l’instant, franchement…
Elle arrondit ses yeux, billes bleues et éclatantes dans la pénombre.
— Et tu en conclus quoi d’autre ?
— D’autre part, ton père ne s’est probablement mis à baver toute son histoire qu’une fois qu’il était en cage.
— Pourquoi à ce moment-là ?
— Je ne sais pas. Peut-être pour adoucir ses conditions de détention.
— Il a pu aussi négocier la vérité qui avait échappé aux flics contre sa grâce.
— Possible. Ou alors, c’est venu bien après. Et il s’est mis à table par désœuvrement. Par jeu.
Par jeu ? Comment peut-on échafauder un scénario aussi tortueux, aussi retors, juste pour se divertir ?
J’aimerais ne plus avoir à attendre pour obtenir une réponse à ces questions. J’aimerais comprendre, enfin. Condamné ou blanchi. Détenu ou homme libre. Ne plus retourner les facettes de ce monde absurde, Rubik’s Cube sans fin dont toutes les cases, tour après tour, m’apparaissent d’une seule et même couleur : le rouge cramoisi.
Tout s’est tellement épaissi, ces dernières quarante-huit heures, que je ne crois même pas m’être réjoui de découvrir qu’aucun des quatre garçons n’était réellement mort. À notre façon, nous venons de les ressusciter. Ce n’est pas rien !
Les papillons qui battent des ailes devant mes paupières alourdies effacent cette dernière image. C’est à peine si j’entends l’ultime filet de voix qui s’échappe d’entre les lèvres mi-closes de Sophie avant de sombrer tout à fait :
— Dors… Dors, je le veux.
OceanofPDF.com