Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 13 sur 108 · partie 3/3

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Œuvres (Pléiade), tome II

Dialogues

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

PHÈDRE

Je vois que, mis en mouvement par cet objet trouvé sur le bord de la mer et auquel tout autre que toi n’eût prêté la moindre attention, ton génie adolescent s’est élevé presque aussitôt à la considération d’une différence très importante, et très simple. Tu as tiré de l’incident le plus mince, cette pensée que les créations humaines se réduisent au conflit de deux genres d’ordre, dont l’un, qui est naturel et donné, subit et supporte l’autre, qui est l’acte des besoins et des désirs de l’homme.

SOCRATE

J’ai cru cela. L’homme n’a pas besoin de toute la nature, mais seulement d’une partie d’elle. Philosophe est celui qui se fait une idée plus étendue, et veut avoir besoin de tout. Mais l’homme qui ne veut que vivre, n’a besoin ni du fer ni de l’airain « en eux-mêmes » ; mais seulement de telle dureté ou de telle dualité. Il eêt contraint de les prendre où elles se trouvent, c’est-à-dire dans un métal qui a aussi d’autres qualités indifférentes… Il ne regarde que son but. S’il veut enfoncer un clou, il le frappe avec une pierre, ou avec un marteau qui est de fer, ou de bronze, ou même de bois très dur ; et il l’enfonce à petits coups, ou d’un seul plus énergique, ou parfois par une pression ; qu’importe à lui ? Le résultat est le même, le clou est enfoncé. Mais si l’on ne regarde pas à suivre le fil de cette action, et qu’on envisage toutes les circonstances, ces opérations paraissent entièrement différentes, et des phénomènes incomparables entre eux.

PHÈDRE

Je conçois maintenant comme tu as pu hésiter entre le construire et le connaître.

SOCRATE

Il faut choisir d’être un homme, ou bien un esprit. L’homme ne peut agir que parce qu’il peut ignorer, et se contenter d’une partie de cette connaissance qui est sa bizarrerie particulière, laquelle connaissance est un peu plus grande qu’il ne faut !

PHÈDRE

C’est pourtant ce petit excès qui nous fait hommes !

SOCRATE

Hommes ?… Crois-tu donc que les chiens ne voient pas les étoiles, dont ils n’ont que faire ? Il leur suffirait que leur œil perçût les choses terrestres ; mais il n’est pas si exactement adapté à la pure utilité, qu’il ne soit capable, cependant, des corps célestes, et de la majestueuse ordonnance de la nuit.

PHÈDRE

Ils aboient inlassablement vers la lune !

SOCRATE

Et les humains, de mille manières, ne s’efforcent-ils pas de remplir ou de rompre le silence éternel de ces espaces infinis qui les effraye ?

PHÈDRE

Ta propre vie s’y est consumée !… Mais moi, je ne me console point de la mort de cet architecte qui était en toi, et que tu as assassiné pour avoir trop médité sur le fragment d’une coquille ! Avec ta profondeur et tes finesses prodigieuses, Socrate, tu aurais laissé derrière toi nos constructeurs les plus fameux. Ictinos, ni Eupalinos de Mégare, ni Chersiphron de Gnosse, ni Spinthanos de Corinthe, n’eussent été capables de rivaliser avec Socrate l’Athénien.

SOCRATE

Phèdre, je t’en supplie !… Cette matière subtile dont nous sommes faits à présent, ne nous permet pas de rire. Je me sens devoir rire, mais, je ne puis pas… Cesse donc !

PHÈDRE

Mais sans rire, Socrate, qu’aurais-tu fait, architecte ?

SOCRATE

Que sais-je ?… Je vois seulement, à peu près comme j’aurais conduit mes pensées.

PHÈDRE

Conduis-les tout au moins jusqu’au seuil de l’édifice que tu n’as pas construit.

SOCRATE

Il me suffit de poursuivre cette espèce de raisonnement de rêverie que je te faisais tout à l’heure.

Nous avons dit, — ou à peu près dit, — que toutes les choses visibles procèdent de trois modes de génération, ou de production qui, d’ailleurs, se mêlent et se pénètrent… Les unes font principalement paraître le hasard, comme on le voit par les débris d’une roche, ou par un paysage, non choisi, peuplé de plantes çà et là poussées. Les autres, — comme la plante elle-même, ou l’animal, ou le morceau de sel, dont les facettes pourprées s’agglomèrent mystérieusement, font concevoir un accroissement simultané, sûr et aveugle, dans une durée où ils semblent contenus en puissance. On dirait que ce que ces choses seront attende ce qu’elles furent ; et aussi qu’elles augmentent en harmonie avec les autres choses environnantes… Il y a, enfin, les œuvres de l’homme, qui traversent, en quelque sorte, cette nature et ce hasard ; les utilisant, mais les violant, et en étant violées selon ce que nous avons dit, il y a un instant.

Or, l’arbre ne construit ses branches ni ses feuilles ; ni le coq son bec et ses plumes. Mais l’arbre et toutes ses parties ; et le coq, et toutes les siennes, sont construits par les principes eux-mêmes, non séparés de la construction. Ce qui fait, ce qui est fait, sont indivisibles ; et il en est ainsi de tous les corps vivants, ou quasi vivants, comme les cristaux. Ce ne sont pas des actes qui les engendrent ; et on ne peut expliquer leur génération par aucune combinaison d’actes, caries actes supposent déjà les vivants.

On ne peut dire, non plus, qu’ils soient spontanés, — ce mot est un simple aveu d’impuissance…

Nous savons, d’ailleurs, que mille choses sont nécessaires dans le voisinage de ces êtres, pour qu’ils soient. Ils dépendent de toutes choses, quoique l’adtion de toutes choses semble, à soi seule, incapable de les créer.

Mais quant aux objets faits par l’homme, ils sont dus aux actes d’une pensée.

Les principes sont séparés de la construction, et comme imposés à la matière par un tyran étranger qui les lui communique par des actes. La nature, dans son travail, ne distingue pas les détails de l’ensemble ; mais pousse à la fois de toutes parts, s’enchaînant à elle-même, sans essais, sans retours, sans modèles, sans visée particulière, sans réserves ; elle ne divise pas un projet de son exécution ; elle ne va jamais directement et sans égard aux obstacles ; mais elle se compose avec eux, les mélange à son mouvement, les tourne ou les emploie ; comme si le chemin qu’elle prend, la chose qui emprunte ce chemin, le temps dépensé à le parcourir, les difficultés même qu’il oppose, étaient d’une même substance. Si un homme agite son bras, on distingue ce bras de son geste, et l’on conçoit entre le geste et le bras une relation purement possible. Mais, du côté de la nature, ce geste du bras et le bras même ne se peuvent séparer…

PHÈDRE

Le construire serait donc de créer par principes séparés ?

SOCRATE

Oui, le fait de l’homme est de créer en deux temps dont l’un s’écoule dans le domaine du pur possible, au sein de la substance subtile qui peut imiter toutes choses et les combiner à l’infini entre elles. L’autre temps est celui de la nature. Il contient, d’une certaine façon, le premier, et d’une autre façon, il est contenu en lui. Nos actes participent des deux. Le projet est bien séparé de l’acte, et l’acte, du résultat.

PHÈDRE

Mais, comment peut-on concevoir la séparation, et comment trouver les principes ?

SOCRATE

Ils ne sont pas toujours si distincts que je l’ai dit. Et tous les hommes, d’ailleurs, ne les distinguent pas également. Mais une réflexion très simple et très primitive suffit à en donner l’idée. L’homme discerne trois grandes choses dans le Tout : il y trouve son corps, il y trouve son âme : et il y a le reste du monde. Entre ces choses, se fait un commerce incessant, et parfois même une confusion s’opère ; mais jamais un certain temps ne s’écoule, que ces trois choses ne se distinguent l’une de l’autre nettement. On dirait que leur mélange n’est pas durable, et que cette division doive nécessairement se réveiller, de temps à autre.

PHÈDRE

L’homme qui dort prend quelquefois sa jambe pouf une pierre, et son repos pour un mouvement. Il prend son désir pour une lumière ; le bruit de son sang pour UNE VOIX mystérieuse ; le sentiment de son propre visage effleuré par une mouche lui apparaît un visage terrifiant qui le poursuivrait… Mais, en effet, tout cela ne saurait durer. Il se réveille, rejetant le passé loin de son corps, le réservant à son âme ; il divise de nouveau toutes choses et se rebâtit selon ses principes.

SOCRATE

Il est donc raisonnable de penser que les créations de l’homme sont faites, ou bien en vue de son corps, et c’est là le principe que l’on nomme utilité, ou bien en vue de son âme, et c’est là ce qu’il recherche sous le nom de beauté. Mais, d’autre part, celui qui construit ou qui crée, ayant affaire au reste du monde et au mouvement de la nature, qui tendent perpétuellement à dissoudre, à corrompre, ou à renverser ce qu’il fait ; il doit reconnaître un troisième principe, qu’il essaye de communiquer à ses œuvres, et qui exprime la résistance qu’il veut qu’elles opposent à leur destin de périr. Il recherche donc la solidité ou la durée.

PHÈDRE

Voilà bien les grands caractères d’une œuvre complète.

SOCRATE

La seule architecture les exige, et les porte au point le plus haut.

PHÈDRE

Je la regarde comme le plus complet des arts.

SOCRATE

Ainsi, le corps nous contraint de désirer ce qui est utile, ou simplement commode ; et l’âme nous demande le beau ; mais le reste du monde, et ses lois comme ses hasards, nous oblige à considérer en tout ouvrage, la question de sa solidité.

PHÈDRE

Mais ces principes, si distincts dans l’expression que tu en donnes, ne sont-ils pas, dans le fait, toujours mêlés ? Il me semblait parfois qu’une impression de beauté naquît de l’exactitude ; et qu’une sorte de volupté fût engendrée par la conformité presque miraculeuse d’un objet avec la fonétion qu’il doit remplir. Il arrive que la perfection de cette aptitude excite en nos âmes le sentiment d’une parenté entre le beau et le nécessaire ; et que la facilité, ou la simplicité finales du résultat, comparées à la complication du problème, nous inspirent je ne sais quel enthousiasme. L’élégance inattendue nous enivre. Rien, dans ces heureuses fabrications, rien ne figure que d’utile : elles ne retiennent plus rien qui ne soit uniquement déduit des exigences de l’effet à obtenir ; mais on sent qu’il fallait presque un dieu pour une dédudtion si pure. Il y a des outils admirables, étrangement clairs, et nets comme des ossements ; et, comme eux, qui attendent des actes ou des forces, et rien de plus.

SOCRATE

Ils se sont faits d’eux-mêmes, en quelque sorte ; l’usage séculaire a trouvé nécessairement la meilleure forme. La pratique innombrable rejoint un jour l’idéal, et s’y arrête. Les milliers d’essais de milliers d’hommes convergent lentement vers la figure la plus économe et la plus sûre : celle-ci atteinte, tout le monde l’imite ; et les millions de ces répliques répondent à jamais aux myriades de tâtonnements antérieurs, et les recouvrent. Cela se voit jusque dans l’art capricieux des poètes, et non seulement dans le matériel du charron et de l’orfèvre… Qui sait même, Phèdre, si l’effort des humains dans la recherche de Dieu ; les pratiques, les prières essayées, la volonté obstinée de trouver les plus efficaces… Qui sait si les mortels, à la longue, ne trouveront pas une certitude, — ou une incertitude, stable, et conforme exactement à leur nature, — sinon à celle même du Dieu ?

PHÈDRE

Il y a aussi des discours si brefs, et dont quelques-uns n’ont qu’un mot ; mais si pleins, et qui dans leur nette énergie, répondent à tout si profondément, qu’ils paraissent concentrer des années de discussions internes et d’éliminations secrètes ; ils sont indivisibles et décisifs comme des actes souverains. Les hommes vivront longtemps de ces quelques paroles !… Et les géomètres ? Crois-tu qu’il n’y ait pas chez eux une recherche singulière, et des exemples merveilleux de cette espèce rigoureuse de beauté ?

SOCRATE

Mais elle est ce qu’ils ont de plus précieux ! — Chaque but particulier qu’ils poursuivent, ils y tendent par le rapprochement des vérités les plus générales ; lesquelles, ils semblent, d’abord, réunir et composer sans arrière-pensée. Ils dissimulent leur dessein, ils cachent leur visée réelle. On ne voit pas d’abord où ils veulent en venir… Pourquoi tirer cette ligne ? Pourquoi nous rappeler cette proposition ?… Pourquoi faire ceci, et non cela ? — Il n’est plus question du problème qui était en jeu. On dirait qu’ils l’ont oublié, et qu’ils se perdent dans l’éloignement dialectique… Mais, tout à coup, ils font une simple remarque. L’oiseau tombe des nues, la proie est à leurs pieds ; et nous nous demandons encore ce qu’ils prétendent faire, que déjà ils nous regardent en souriant !

PHÈDRE

Avec mépris.

SOCRATE

Ces artistes-là n’ont point de raison d’être modestes. Ils ont trouvé le moyen de mêler inextricablement la nécessité et les artifices. Ils inventent des tours et des prestiges, qui sont comme la jonglerie de la raison. La plus grande liberté naît de la plus grande rigueur. Mais quant à leur secret, il est assez connu. Ils substituent à la nature, contre laquelle s’évertuent les autres artistes, une nature plus ou moins extraite de la première, mais dont toutes les formes et les êtres ne sont enfin que des actes de l’esprit ; actes bien déterminés et conservés par leurs noms. De cette manière essentielle, ils construisent des mondes parfaits en eux-mêmes, qui s’éloignent parfois du nôtre au point d’être inconcevables ; et parfois s’en approchent, jusqu’à coïncider en partie avec le réel.

PHÈDRE

Et il arrive que l’extrême de la spéculation donne parfois des armes à la pratique…

SOCRATE

Cette étendue de leurs pouvoirs est le triomphe même de ce mode de construire dont je te parlais.

PHÈDRE

Par principes séparés ?

SOCRATE

Par principes séparés.

PHÈDRE

Je vois bien ces principes et cette séparation dans les choses spéculatives ; mais le réel se prête-t-il aussi bien à ces distinctions ?

SOCRATE

Pas si aisément. Tout ce qui est sensible existe, en quelque sorte, de plusieurs façons. Tout ce qui est réel tient à une infinité de suites, remplit mille fonctions ; il emporte avec soi bien plus de caractères et de conséquences que l’acte d’une pensée n’en peut embrasser. Mais dans certains cas, et pour un certain temps, l’homme se soumet cette réalité si nombreuse et en triomphe quelque peu.

PHÈDRE

J’ai entendu les mêmes choses au Pirée. Une bouche très salée tenait des propos peu différents de ceux-ci. Elle disait crûment qu’il fallait ruser avec la nature ; et, suivant l’occurrence, l’imiter pour la contraindre, l’opposer à elle-même, et lui ravir des secrets qui se retournassent contre son mystère.

SOCRATE

Tu as donc connu une quantité d’Eupalinos ?

PHÈDRE

Je suis naturellement curieux des gens de métier. Je recherche avidement les personnes de qui les idées et les actes s’interrogent et se répondent nettement. Mon sage du Pirée était un Phénicien d’une étrange multiplicité. Il fut d’abord esclave, en Sicile. D’esclave, il devint mystérieusement le patron d’une barque ; et de marin, se fit maître calfat. Las de radoubs, et laissant les vieilles coques pour les neuves, il s’institua constructeur de navires. Sa femme tenait un cabaret, à quelques pas de son chantier. Je n’ai pas vu de mortel plus varié dans ses moyens, plus instruit en stratagèmes : plus curieux de tout ce qui ne le regardait pas, plus habile à s’en servir dans les choses qui le concernaient… Il envisageait toutes les affaires sous le seul rapport de la pratique et des procédés. Même le vice et la vertu lui étaient des occupations qui ont leurs temps et leurs élégances particuliers, et qui s’exercent selon l’occasion. « Parfois, disait-il, on prend le largue, et parfois on est au plus près. L’essentiel est de naviguer proprement ! »

Je pense bien qu’il a dû sauver quelques hommes dans des événements de mer, et en assassiner quelques autres, à cause de ces difficultés qui naissent dans les lupanars, ou dans des négociations laborieuses entre pirates. Mais le tout, bien exécuté !

SOCRATE

J’ai grand’peur que son ombre ne soit du côté de chez Ixion !

PHÈDRE

Bah ! Il se sera tiré d’affaire… Il n’a jamais perdu la tête. Il se répétait à tout moment : Tiens bon ! Tiens bon !… Quel brave homme c’était !… Jamais un regret, jamais un reproche, jamais un remords, jamais un souhait… Mais tout acte, et argent comptant !

SOCRATE

Que vient faire cette canaille dans notre analyse ?

PHÈDRE

Tu vas voir quel coup de main le cher homme va nous donner ! Sache donc, délectable Socrate, qu’il était pourvu des oreilles les plus fines et les plus profondes que jamais crâne ait possédées. Tout ce qui pénétrait dans ces labyrinthes embroussaillés était la proie d’un monstre singulièrement avide. La bête qui s’abritait dans cette forte coquille, s’engraissait de toutes choses précises. Je ne sais combien de langages, de recettes, elle avait digérés ! Combien de sagesses variées elle avait changées en une substance choisie ! Elle avait sucé tant d’autres cervelles ! Je l’imaginais entourée des débris et des coques vides de mille esprits épuisés !

SOCRATE

Mais tu me peins un poulpe !

PHÈDRE

Mais un poulpe qui interroge les eaux peuplées, choisit, bondit, brandissant ses fouets dans l’épaisseur de l’onde, et qui vertigineusement s’empare de ce qui lui convient, n’est-il pas un vivant cent fois plus vivant que l’immobile éponge ? Combien d’éponges nous avons connues, collées à jamais sous un portique d’Athènes, absorbant et restituant sans effort toutes les opinions fluctuantes autour d’elles ; éponges de paroles baignées, imbues indifféremment de Socrate, d’Anaxagore, de Mélittos, du dernier qui a parlé !… Les éponges et les sots ont ceci de commun qu’ils adhèrent, ô Socrate !

Mais quant à mon fils de la mer, enfant très curieux de la putain retentissante qui appelle éternellement les hommes, il s’était approprié et assimilé ce qui était le meilleur quant à lui-même. Issu d’aventures étonnantes, et de pêches véritablement miraculeuses ; pâli, noirci, doré successivement par les climats ; ayant observé de ses propres yeux les météores qui ne se rencontrent presque jamais ; rusé avec les poissons les plus subtils ; séduit les marchands les plus durs, embobiné les plus infidèles ; et barguigné, çà et là, quant au salaire, — à donner, ou… à recevoir, — avec bien des aigres prostituées, — cet homme, le croirais-tu ? quand il revenait des périls, allait, se reprenant des plus basses débauches, s’entretenir avec les savants hommes, les sages et les doctes qu’il avait appris de révérer.

SOCRATE

Et où l’avait-il appris ?

PHÈDRE

Sur la mer. Là, quand tu es perdu loin des terres, le navire étant comme un aveugle abandonné sur le toit d’une maison, il arrive que le conseil donné par un de ces sages, te soit le signe du salut. Une parole de Pythagore, un précepte et un nombre qu’on retint de Thalès, si tout à coup quelque planète se découvre, et si le sang-froid ne t’a pas abandonné, te reconduisent à la vie.

SOCRATE

Mais, toi-même, où me conduis-tu ?

PHÈDRE

Je voulais te guider aux édifices de bois que bâtissait le Phénicien. Il fallait peindre l’homme, tout d’abord… Si tu l’avais vu, une seule fois, avec ses yeux bordés de rouge, et pareils aux fonds cuivrés de la mer brûlante sur lesquels se rencontre le poisson vert qui est dangereux à manger !… Mais nous parlions, cher Socrate, du mariage de la pratique avec la théorie. Je pensais te faire sentir à quel point les vicissitudes de sa vie, les leçons qu’elle lui avait vendues, celles qu’il avait prises des sages, se combinaient dans son esprit. Ce Phénicien audacieux ne cessait de considérer dans son âme le problème de la navigation. En soi-même, il agitait incessamment l’Océan. Qu’est-ce que l’homme peut opposer à cet univers inconstant, travaillé de loin par les astres, couru de houles et de montagnes transparentes, incertain sur ses bords, inconnu dans ses profondeurs ; origine de tout ce qui vit, mais tombe impénétrable aux mouvements de berceau, et recouverte de lumière ? — Son démon industrieux le poussait à vouloir faire les meilleurs vaisseaux qui eussent jamais entamé les ondes de leur tailloir. Et cependant que ses émules se bornaient à imiter les modèles en usage ; et de copie en copie, continuaient de reconstruire la nef d’Ulysse, sinon même l’arche immémoriale de Jason, lui, Tridon le Sidonien, ne cessant d’approfondir les parties inexplorées de son art, brisant les assemblages d’idées pétrifiées, reprenant les choses à leur source…

SOCRATE

La plupart, cher Phèdre, raisonnent sur des notions qui, non seulement sont « toutes faites », mais encore que personne n’a faites. Nul n’en est responsable, et donc elles servent mal tout le monde.

PHÈDRE

Mais lui, te dis-je, s’était fait des clartés toutes personnelles…

SOCRATE

Ce sont là les seules qui puissent être universelles…

PHÈDRE

Il imaginait passionnément les natures des vents et des eaux, la mobilité et la résistance de ces fluides. Il méditait la génération des tempêtes et des calmes ; la circulation des courants tièdes, et de ces fleuves immiscibles, qui coulent, mystérieusement purs, entre des murailles sombres d’eau salée ; il considérait les caprices et les repentirs des brises, les incertitudes des fonds et des passes, et des traîtres estuaires…

SOCRATE

Par Dieu ! Comment de tout ceci faisait-il un navire ?

PHÈDRE

Il croyait qu’un navire doit être, en quelque sorte, créé par la connaissance de la mer, et presque façonné par l’onde même !… Mais cette connaissance consiste, à la vérité, à remplacer la mer, dans nos raisonnements, par les actions qu’elle exerce sur un corps, — tellement qu’il s’agisse pour nous de trouver les autres actions qui s’opposent à celles-ci, et que nous n’ayons plus affaire qu’à un équilibre de pouvoirs, les uns et les autres empruntés à la nature, où ils ne se combattaient pas utilement. Mais nos pouvoirs, en cette matière, se réduisent à disposer de formes et de forces. Tridon me disait qu’il imaginait son vaisseau suspendu au bras d’une grande balance, dont l’autre bras supportait une masse d’eau… — Mais je ne sais trop ce qu’il entendait par là… Mais encore, la mer agitée ne se contente pas de cet équilibre. Tout se complique avec le mouvement. Il cherchait donc quelle soit la forme d’une coque, dont la carène demeure à peu près la même, que le navire roule d’un bord à l’autre, — ou qu’il danse, d’autre façon, autour de quelque centre… Il traçait d’étranges figures qui lui rendaient visibles, à lui, les secrètes propriétés de son flotteur ; mais, moi, je n’y reconnaissais rien d’un navire.

Et d’autres fois, il étudiait la marche et les allures ; espérant et désespérant d’imiter la perfection des poissons les plus rapides. Ceux qui nagent facilement en surface, et se jouent dans l’écume entre deux plongées, l’intéressaient entre tous. Il parlait, avec l’abondance d’un poète, des thons et des marsouins, au milieu des bonds et des libertés desquels il avait si longtemps vécu. Il chantait leurs grands corps polis comme des armes ; leurs museaux comme écrasés par la masse de l’eau opposée à leur marche ; leurs ailerons et leurs nageoires, rigides comme le fer, et coupants comme lui, mais sensibles à leurs pensées de poissons, et gouvernant vers leurs destins, selon leurs caprices ; et puis, leur maîtrise vivante au milieu des tempêtes ! On eût dit qu’il sentait par lui-même, leurs formes favorables conduire, de la tête vers la queue, par le chemin le plus rapide, les eaux qui se trouvent devant eux, et qu’il s’agit, pour avancer, de remettre derrière soi… C’est une chose admirable, ô Socrate, que d’une part, si nul obstacle n’empêche ta course, la course est tout à fait impossible ; tous les efforts que tu enfantes se détruisent l’un l’autre, et tu ne peux pousser d’un côté, sans te repousser de l’autre, avec une égale puissance. Mais, d’autre part, l’obstacle nécessaire étant réalisé, il travaille contre toi ; il boit tes fatigues, et te concède parcimonieusement l’espace dans le temps. C’est ici que le choix d’une forme est l’acte délicat de l’artiste : car c’est à la forme de prendre à l’obstacle ce qu’il lui faut pour avancer, mais de n’en prendre que ce qui empêche le moins le mobile.

SOCRATE

Mais ne peut-on copier le marsouin, ou le thon eux-mêmes, et piller directement la nature ?

PHÈDRE

Je le croyais naïvement. Tridon m’a détrompé.

SOCRATE

Mais un marsouin n’est-il pas une sorte de navire ?

PHÈDRE

Tout change avec la grosseur. La forme ne suit pas l’accroissement si simplement ; et ni la solidité des matériaux, ni les organes de direction, ne le supporteraient. Si une qualité de la chose grandit selon la raison arithmétique, les autres grandissent autrement.

SOCRATE

Tridon fit-il, du moins, quelque chose de bon ?

PHÈDRE

Quelques merveilles sur la mer. Quelques autres, sans doute, sont par le fond, et attendent, cuirassées de moules, le temps que la mer se dessèche.

Mais j’ai vu prendre le large à la plus pure de ses filles, la fine Fraternité aux formes fuyantes, le soir qu’elle partit pour son premier voyage. Sa joue écarlate recevait tous les baisers qui bondissent de la route ; les triangles bien tendus de ses voiles pleines et dures appuyaient sa hanche à la lame…

SOCRATE

O Vie… Et pour moi, les voiles noires et molles du vaisseau chargé de prêtres, qui revenant péniblement de Délos, et se traînant sur ses rames…

PHÈDRE

Comme tu supportes mal de revivre ta belle vie !

SOCRATE

Phèdre, mon pâle Phèdre, Ombre sœur de mon Ombre, je le sens bien que mes regrets seraient infinis s’ils avaient quelque substance à travailler, et si la chair ne manquait à leur exercice ! Ils commencent de sévir, et ils n’achèvent point ! Ils se dessinent, mais il ne se peut point qu’ils se colorent !… Y a-t-il quelque chose de plus vain que l’ombre d’un sage ?

PHÈDRE

Un sage même.

SOCRATE

Hélas ! un sage même, qui ne laisse après soi que le personnage d’un parleur, et diverses paroles immortellement abandonnées… Qu’ai-je donc fait que de donner à croire au reste des humains que j’en savais bien plus qu’eux-mêmes sur les choses les plus douteuses ? — Et le secret de le faire croire consiste dans une mort si bien conduite, parée d’une telle injustice, et de telles amitiés environnée, qu’elle obscurcisse le soleil, et déconcerte la nature. Qu’est-ce qu’il y a de plus redoutable que d’en faire une sorte de chef-d’œuvre ?… La vie ne peut pas se défendre contre ces immortelles agonies. Elle imagine invinciblement, la naïve, que le plus beau de la tragédie commence après le dernier mot du dernier vers !… Les plus profonds regards de l’homme sont pour le vide. Ils convergent au delà du Tout.

Hélas ! hélas ! J’ai usé d’une vérité et d’une sincérité bien plus menteuses que les mythes, et que les paroles inspirées. J’enseignais ce que j’inventais… Je faisais des enfants aux âmes séduites, et je les accouchais habilement.

PHÈDRE

Tu es dur pour nous tous.

SOCRATE

Si vous ne m’eussiez pas écouté, mon orgueil eût cherché de quelque autre manière à se soumettre vos pensées… J’eusse bâti, chanté… O perte pensive de mes jours ! Quel artiste j’ai fait périr !… Quelles choses j’ai dédaignées, mais quelles choses enfantées !… Je me sens contre moi-même le Juge de mes Enfers spirituels ! Tandis que la facilité de mes propos fameux me poursuit et m’afflige, voici que je suscite pour Euménides mes actions qui n’ont pas eu lieu, mes œuvres qui ne sont pas nées, — crimes vagues et énormes que ces absences criantes ; et meurtres, dont les victimes sont des choses impérissables !…

PHÈDRE

Console-toi… Tu les regretterais bien davantage si tu les avais engendrées ! Rien ne semble si beau, et ne nous remord si amèrement que les occasions manquées ! Mais si nous les avons laissé perdre, n’est-ce pas que nous ne pouvions les saisir sans troubler tout le cours du monde ?

SOCRATE

C’est bien là ce que nous voudrions !… Quelle âme hésiterait à bouleverser l’univers pour être un peu plus elle-même ? Tu sais bien que nous ne consentons à tout le reste des choses que le droit de nous convenir ! —Nous voulons très exactement que les Cieux innombrables, et que la terre, et que la mer, et que les cités ; et que les nommes aussi, et les femmes particulièrement ; et leurs âmes, et leurs forces, et leurs grâces ; et que les animaux comme les plantes ; — et même nous voulons naïvement que les Dieux, — ne soient tous ensemble, et chacun selon sa beauté qui s’adapte à notre désir, ou selon sa puissance qu’il apporte à notre faiblesse — ne soient donc que les aliments, les ornements, les condiments, les appuis, les ressources, les lumières, les esclaves, les trésors, les remparts et les délices de notre seul individu ! Comme si notre seule flamme, et cette durée absolue si brève, qui est la sienne, valussent de consumer tout ce qui fut, tout ce qui est et tout ce qui sera, pour qu’elle jette l’éclat unique, et une fois apparu, de toute jouissance et de tout savoir, relativement à l’être même qu’elle anime et qu’elle dévore !… Nous croyons que toutes les choses, et que toute l’opulence du Temps, ne sont qu’une bouchée pour notre bouche, et nous ne pouvons penser le contraire.

PHÈDRE

Tu m’éblouis et tu me consternes !

SOCRATE

Tu ne sais pas ce que je vois maintenant que j’eusse pu faire !

PHÈDRE

Je confesse que cette ombre de désespoir que tu manifestes, et ces tentatives de remords qui semblent se disputer ton apparence, font de moi-même un fantôme de la stupeur. Si les autres t’entendaient !

SOCRATE

Crois-tu qu’ils ne me comprendraient pas ?

PHÈDRE

Presque tout le monde ici est assez vain de sa vie passée. Les scélérats eux-mêmes font parade de leur abominable gloire. Personne ne veut convenir de s’être trompé ; et toi Socrate, de qui le nom si pur impose encore aux envieuses larves, tu leur ferais ces tristes confidences, et leur demanderais leur commisération et leur mépris ?

SOCRATE

Ne serait-ce pas continuer d’être Socrate ?

PHÈDRE

Il ne faut pas vouloir recommencer… On ne réussit pas deux fois…

SOCRATE

Ne sois pas plus amer.

PHÈDRE

Je t’avoue que tes paroles ont quelque peu piqué mon amitié. Tu comprends bien que si tu t’abaisses toi-même, et que si tu ravales Socrate, Phèdre qui s’est donné à lui si pieusement, Phèdre se voit réduit à l’extrême de la sottise, et de la plus aveugle simplicité !

SOCRATE

Hélas ! c’est notre état ! Mais j’essaye d’en tirer quelque chose. Ne crois-tu pas que nous devions maintenant employer cet immense loisir que la mort nous abandonne, à nous juger nous-mêmes, et à nous rejuger infatigablement, reprenant, corrigeant, essayant d’autres réponses aux événements qui sont arrivés ; et cherchant, en somme, à nous défendre de l’inexistence par des illusions, comme font les vivants de leur existence ?

PHÈDRE

Qu’est-ce donc que tu veux peindre sur le néant ?

SOCRATE

L’Anti-Socrate.

PHÈDRE

J’en imagine plus d’un. Il y a plusieurs contraires à Socrate.

SOCRATE

Ce sera donc… le constructeur.

PHÈDRE

Bon. L’Anti-Phèdre l’écoute.

SOCRATE

O mort coéternel, ami sans défauts, et diamant de sincérité, voici :

Ce ne fut pas utilement, je le crains, chercher ce Dieu que j’ai essayé de découvrir toute ma vie, que de le poursuivre à travers les seules pensées ; de le demander au sentiment très variable, et très ignoble, du juste et de l’injuste, et que le presser de se rendre à la sollicitation de la dialectique la plus raffinée. Ce Dieu que l’on trouve ainsi n’est que parole née de parole, et retourne à la parole. Car la réponse que nous nous faisons n’est jamais assurément que la question elle-même ; et toute question de l’esprit à l’esprit même, n’est, et ne peut être, qu’une naïveté. Mais au contraire, c’est dans les actes, et dans la combinaison des actes, que nous devons trouver le sentiment le plus immédiat de la présence du divin, et le meilleur emploi de cette partie de nos forces qui est inutile à la vie, et qui semble réservée à la poursuite d’un objet indéfinissable qui nous passe infiniment.

Si donc l’univers est l’effet de quelque acte ; cet acte lui-même, d’un Être ; et d’un besoin, d’une pensée, d’une science et d’une puissance qui appartiennent à cet Être, c’est par un acte seulement que tu peux rejoindre le grand dessein, et te proposer l’imitation de ce qui a fait toutes choses. C’est là se mettre de la façon la plus naturelle à la place même du Dieu.

Or, de tous les actes, le plus complet est celui de construire. Une œuvre demande l’amour, la méditation, l’obéissance à ta plus belle pensée, l’invention de lois par ton âme, et bien d’autres choses qu’elle tire merveilleusement de toi-même, qui ne soupçonnais pas de les posséder. Cette œuvre découle du plus intime de ta vie, et cependant elle ne se confond pas avec toi. Si elle était douée de pensée, elle pressentirait ton existence, qu’elle ne parviendrait jamais à établir, ni à concevoir clairement. Tu lui serais un Dieu…

Voyons donc ce grand acte de construire. Observe, Phèdre, que le Démiurge, quand il s’est mis à faire le monde, s’est attaqué à la confusion du Chaos. Tout l’informe était devant lui. Et il n’y avait pas une poignée de matière qu’il pût prendre de sa main dans cet abîme, qui ne fût infiniment impure et composée d’une infinité de substances.

Il s’est attaqué bravement à cet affreux mélange du sec et de l’humide, du dur avec le mol, de la lumière avec les ténèbres, qui constituait ce chaos, dont le désordre pénétrait jusque dans les plus petites parties. Il a débrouillé cette boue vaguement radieuse, où il n’y avait pas une particule de pure, et en qui toutes les énergies étaient délayées, tellement que le passé et l’avenir, l’accident et la substance, le durable et l’éphémère, le voisinage et l’éloignement, le mouvement et le repos, le léger avec le grave, s’y trouvaient aussi confondus que le vin peut l’être avec l’eau, quand ils composent une coupe. Nos savants cherchent toujours à rapprocher leurs esprits de cet état… Mais le grand Formateur agissait au contraire. Il était ennemi des similitudes, et de ces identités cachées qu’il nous enchante de surprendre. Il organisait l’inégalité. Mettant les mains à la pâte du monde, il en a trié les atomes. Il a divisé le chaud d’avec le froid, et le soir d’avec le matin ; refoulé presque tout le feu dans les cavités souterraines, suspendu les grappes de glace aux treilles mêmes de l’aurore, sous les voussures de l’éternel Éther. Par lui, l’étendue fut distinguée du mouvement, la nuit le fut du jour ; et dans sa fureur de tout disjoindre, il fendit les premiers animaux qu’il venait de dissocier des plantes, en mâle et en femelle. Ayant même enfin démêlé ce qui était le plus mixte dans le trouble originel, — la matière avec l’esprit, — il a hissé au suprême de l’empyrée, à la cime inaccessible de l’Histoire, ces masses mystérieuses, dont la descente inéludtable et muette jusqu’au fond dernier de l’abîme, engendre et mesure le Temps. Il a exprimé de la fange, les mers étincelantes et les eaux pures, exondant les montagnes, et distribuant en belles îles ce qui demeurait de concret. C’est ainsi qu’il fît toutes choses, et, d’un reste de fange, les humains.

Mais le constructeur que je fais maintenant paraître, trouve devant soi pour chaos et pour matière primitive, précisément l’ordre du monde que le Démiurge a tiré du désordre du début. La Nature est formée, et les éléments sont séparés ; mais quelque chose lui enjoint de considérer cette œuvre inachevée, et devant être remaniée et remise et mouvement, pour satisfaire plus spécialement à l’homme. Il prend pour origine de son acte, le point même où le dieu s’était arrêté. — Au commencement, se dit-il, était ce qui est : les montagnes et les forêts ; les gîtes et les filons ; l’argile rouge, le blond sable, et la pierre blanche qui donnera la chaux. Il y avait aussi les bras musculeux des hommes, et les puissances massives des buffles et des bœufs. Mais il y avait, d’autre part, les coffres et les greniers des tyrans intelligents, et des citoyens démesurément enrichis par leurs négoces. Et il y avait enfin des pontifes qui souhaitaient de loger leur dieu ; et de si puissants rois qu’ils n’avaient plus rien à désirer qu’une tombe sans pareille ; et des républiques qui rêvaient d’inexpugnables murs ; et des archontes délicats, pleins de faiblesses pour les acteurs et les musiciennes, qui brûlaient de leur faire construire, aux dépens des caisses du fisc, les théâtres les plus sonores.

Or, il ne faut pas que les dieux demeurent sans toit, et les âmes sans spectacles. Il ne faut pas que les masses du marbre demeurent mortellement dans la terre, constituant une nuit solide ; et que les cèdres et les cyprès se contentent de finir par la flamme ou par la pourriture, quand ils peuvent se changer en des poutres odorantes, et en des meubles éblouissants. Mais il faut encore moins que l’or des riches hommes paresseusement dorme son lourd sommeil dans les urnes et dans les ténèbres du trésor. Ce métal si pesant, quand il s’associe d’une fantaisie, prend les vertus les plus actives de l’esprit. Il en a la nature inquiète. Son essence est de fuir. Il se change en toutes choses, sans être changé lui-même. Il soulève les blocs de pierre, perce les monts, détourne les fleuves, ouvre les portes des forteresses et les cœurs les plus secrets ; il enchaîne les hommes ; il habille, il déshabille les femmes, avec une promptitude qui tient du miracle. C’est bien le plus abstrait agent qui soit après la pensée ; mais encore elle n’échange et n’enveloppe que des images, cependant qu’il excite et qu’il favorise la transmutation de toutes les choses réelles, les unes dans les autres ; lui, demeurant incorruptible, et traversant pur toutes les mains.

L’or, les bras, les projets, les substances variées, tout étant en présence, rien néanmoins n’en résulte.

— Me voici, dit le constructeur, je suis l’acte. Vous êtes la matière, vous êtes la force, vous êtes le désir ; mais vous êtes séparés. Une industrie inconnue vous a isolés et préparés selon ses moyens. Le Démiurge poursuivait ses desseins qui ne concernent pas ses créatures. La réciproque doit venir. Il ne s’est pas inquiété des soucis qui devaient naître de cette même séparation qu’il s’est diverti, ou bien qu’il s’est ennuyé de faire. Il vous a donné de quoi vivre, et même de quoi jouir de bien des choses, mais non point généralement de celles dont vous auriez précisément l’envie.

Mais je viens après lui. Je suis celui qui conçois ce que vous voulez, un peu plus exactement que vous-mêmes ; je consumerai vos trésors avec un peu plus de suite et de génie que vous le faites ; et sans doute, je vous coûterai très cher ; mais à la fin tout le monde y aura gagné. Je me tromperai quelquefois, et nous verrons quelques ruines ; mais on peut toujours, et avec un grand avantage, regarder un ouvrage manqué comme un degré qui nous approche du plus beau.

PHÈDRE

Je les tiens très heureux que tu sois un architecte mort !

SOCRATE

Faut-il me taire, Phèdre ? — Tu ne sauras donc jamais quels temples, quels théâtres, j’eusse conçus dans le pur style socratique !… J’allais te faire penser comment j’aurais conduit mon ouvrage. Je déployais d’abord toutes les questions, et je développais une méthode sans lacunes. Où ? — Pour quoi ? — Pour qui ? — A quelle fin ? — De quelle grandeur ? — Et circonvenant de plus en plus mon esprit, je déterminais au plus haut point l’opération de transformer une carrière et une forêt, en édifice, en équilibres magnifiques !… Et je dressais mon plan, eu égard à l’intention des humains qui me payent ; compte tenu des localités, des lumières, des ombres et des vents ; choix fait de l’emplacement selon sa grandeur, son exposition, ses accès, ses tenants et aboutissants et la nature profonde du sous-sol…

Puis, de matières brutes, j’allais composer mes objets tout ordonnés à la vie et à la joie de la race vermeille… Objets très précieux pour le corps, délicieux à l’âme, et que le Temps lui-même doive trouver si durs et si difficiles à digérer, qu’il ne puisse les réduire qu’à coups de siècles ; et encore, les ayant revêtus d’une seconde beauté : une dorure douce sur eux, une majesté sacrée sur eux, et un charme de comparaisons naissantes et de secrète tendresse tout autour d’eux, institué par la durée… Mais tu ne sauras plus rien. Tu ne peux concevoir que l’ancien Socrate, et ton ombre routinière…

PHÈDRE

Fidèle, Socrate, fidèle.

SOCRATE

Alors, il faut me suivre ; et si je change, changer !

PHÈDRE

Mais vas-tu donc dans l’éternité révoquer toutes ces paroles qui te firent immortel ?

SOCRATE

Là-bas, immortel, — relativement aux mortels !… — Mais ici… Mais il n’y a pas d’ici, et tout ce que nous venons de dire est aussi bien un jeu naturel du silence de ces enfers, que la fantaisie de quelque rhéteur de l’autre monde qui nous a pris pour marionnettes !

PHÈDRE

C’est en quoi rigoureusement consiste l’immortalité.

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