Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 51 sur 108 · partie 3/4

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Œuvres (Pléiade), tome II

Mauvaises Pensées et Autres

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

L’homme est observé, guetté, épié par ses « idées », par sa mémoire.

Le moindre prétexte leur est bon.

*

L’homme sain d’esprit est celui qui porte le fou à l’intérieur. Il y a un mensonge et une simulation « physiologiques » qui définissent l’état normal et raisonnable. Le milieu social exerce une sorte de pression sur nos réadtions immédiates, nous contraint à être et à demeurer un certain personnage identique à lui-même, dont on puisse prévoir les actions, sur lequel on puisse compter, qui se conservera assez intelligible… Mais une simple colère déchire déjà ce pacte d’apparences. Elle irait jusqu’au meurtre si elle remplissait la carrière qu’elle se borne à esquisser en général. L’irrité revenu « à soi » se sent comme un acteur qui vient de quitter la scène : mais le rôle et le visage qu’il dépouille sont ceux de l’homme vrai. Parfois cet état qu’il laisse, et ce qu’il a fait dans cet état lui semblent d’un autre. Il ne s’y reconnaît pas. Il est devenu incompréhensible à lui-même, exactement comme un aliéné est incompréhensible aux témoins de ses manifestations.

J’aurais pu évoquer l’acte sexuel au lieu de la colère.

*

L’anxieux cherche l’anxiété,

Le craintif cherche la chose à craindre,

L’orgueilleux crée son outrage,

Et celui qui a une dent sensible l’interroge de la langue et en agace et réveille la douleur.

Et tous ces cas sont des exemples du principe de sensibilité qui compose le donner avec le recevoir, le produire et le percevoir…

*

CONTE

Il y eut une fois un homme qui devint sage.

Il apprit à ne plus faire de geste ni de pas qui ne fussent utiles.

Peu après, on l’enferma.

*

Le Juste est une sorte d’idéal de l’homme que s’est fait Dieu.

*

L’homme se change en tigre, en taupe, en vache, en poulpe, en singe, en araignée, en oiseau, selon la circonstance. Il contient les tactiques de toute l’animalité : il mord, imite, tisse, chante ou meugle, et toutes les fois qu’il suit un certain dessein, il se modifie intérieurement et se trouve un modèle d’action parmi les types très nombreux que décrit la zoologie. Chaque espèce est habile en quelque chose à quoi elle s’exerce depuis je ne sais quand. L’homme fait un peu de tout ; le fait moins bien dans le détail que ne le fait la bête spécialiste ; mais il se rattrape sur l’ensemble.

*

L’ANGE

Le mouvement de dégoût est aussi dégoûtant aux yeux de l’ange que la chose qui le provoque ; et le flux de la colère ou de la haine lui paraît plus révoltant que toute cause de colère, car, dans les deux cas, il y a perte de liberté et obéissance à la circonstance — à laquelle on sacrifie sa force, et non pas à ce qu’on veut de plus haut.

*

QUI PEINT L’HOMME ET LE SINGE

Le grand singe Colombien, quand il voit l’homme, fait aussitôt ses excréments et les lui jette à pleines mains, ce qui prouve

I° qu’il est vraiment semblable à l’homme

2° et qu’il le juge sainement.

M. de Loys riposte à ces volées de matières usées par des coups de fusil. La grande guenon tombe. (Le mâle fuit.)

L’homme sapiens la relève, observe et mesure le clitoris de longueur

admirable, redresse le cadavre et en fait une belle photographie{84}.

 

K

 

Plus l’homme est intelligent, plus les choses et les événements lui sont bêtes. La tuile qui tue une brute est moins brute que la tuile qui tombe sur un rare passant. Elle est plus dans l’ordre, plus harmonieuse et en quelque manière, moins accidentelle que l’autre.

L’homme intelligent, en vertu de son type, perçoit toujours le mal qui survient, en tant que bêtise.

*

Pourquoi le rire n’a pas été constitué indécence, chose à retenir, à reporter au temps de la solitude ? Ce n’est que dans certaines occasions que le rire est jugé impropre. Et mêmement les larmes.

Enfin, nous ne voyons pas mieux pourquoi de ces deux crises de la face, l’une témoigne plutôt que nous sommes très supérieurs à la circonstance, et que nous éclatons de ce sentiment qui surabonde, cependant que l’autre altération de nos traits, qu’une perte de pleurs accompagne, confesse au contraire une défaillance, souvent amère, parfois tendre, devant un fait ou une idée auxquels nous ne savons répondre exactement ?

Et il y a des larmes de joie et des rires empoisonnés parce que rien n’est simple.

*

Les chiens ont une espèce de civilité et de délicatesse réflexes — Ils font mine de couvrir leur ordure ; ils se dégonflent contre un arbre ; ils simulent de préparer leur couche. Ils aboient au maître — aux chevaux.

Mais l’amour les rend positivement et littéralement, étymologiquement et piteusement — cyniques.

*

La mouche courant sur le miroir ne s’inquiète pas de cette mouche inverse sur les pointes des pattes de laquelle elle pose et court ; mais elle voit au contraire sur le plan poli quantité de très petites choses qui l’intéressent et que nous confondons sous le nom de poussière et de saleté.

*

TOUT EN CAUSANT

Je m’avise, tout en causant, que mon index droit trace sur mon pouce une figure, et la retrace ; et cette figure est une courbe transformée de la forme d’un fauteuil à deux pas de moi que je regarde — distraitement — tout en causant…

*

L’ÉCART AU SUCRE

Monsieur P., homme à idées, tournait son sucre dans son café. A demi absent, il tournait et écrasait, écrasait et tournait, et il prolongeait cette opération au delà de toute raison de la poursuivre, car tout le sucre était dissous. Mais le système vivant « Monsieur P. » ne pouvait absolument plus arrêter son mouvement : il était pris par l’infini ; tout acte local est par soi périodique et se reproduit indéfiniment ; comme on le voit par le balancement d’une jambe croisée sur l’autre.

Cet acte, qui ne servait plus à rien dans l’affaire du café sucré, avait peut-être son utilité dans une autre série de causes.

Il arrivait vaguement à Monsieur P. que cette répétition monotone absorbait quelque chose, de la nature d’une durée, et facilitait par là une certaine modification qui s’opérait en lui. Plus il faisait le vain geste de tourner et écraser son sucre, plus il se sentait approcher d’un certain point difficile à situer, mais contenu dans son crâne, en arrière de la région des visions et de la vue.

Tout à coup ses regards rompent leur fixité, décrivent un arc, tombent sur un bouton de porte, reviennent à leur maître ; le tour de tasse s’interrompt — et l’idée vient, se parle, existe — l’Idée-mère, qui fait que tout le corps se dresse, que l’œil brille comme une épée jaillie de son fourreau, que l’esprit a conquis son homme, vaincu la résistance du vide cérébral.

— Nous ne saurons jamais quelle était cette idée. Politique, science, affaires ? Problème résolu, projet conçu, expression atteinte, seuil franchi, commencement ou fin ?

Il importe fort peu. Quel que soit le sujet, le sucre a joué son rôle, et le temps machinal du mouvement de la cuiller.

Maintenant le regard se fait humain : il n’est plus ni absent, ni créateur.

« Il faudrait cependant songer à Marthe », dit Monsieur P. « Elle est en âge… Elle n’est plus une enfant… »

Un autre monde se déclare : le monde n° Zéro, celui duquel toute chose remarquable nous écarte et auquel nous retournons fatalement. On dit que c’est le monde réel, mais ce n’est qu’une surface d’équilibre et le lieu des points les plus bas de je ne sais quel système de corps et d’esprit.

Les roses du tapis renaissent, et les choses, de choses qu’elles étaient, redeviennent des êtres spécialisés, ornés de substantifs : piano, fauteuils, personnes qui parlent, personnes à qui l’on parle, et fantômes des personnes de qui l’on parle.

Monsieur P. redevient Monsieur P.

*

ANTIPODES

Puis-je oublier, en regardant la paume de ma main, que cette main a une autre face ?

Ce serait là la considération la plus ingénue.

Une fourmi, errant sur cette main, se demandait s’il fallait croire aux antipodes ?

*

EXPÉRIENCE

J’étais dans mon lit, en chien de fusil, sur le côté gauche, par temps froid vif que je ressentais jusques à l’âme, en dépit de la tiédeur de ma couche, percé par le pénétrant miaulement très aigu du vent. Ceci est déjà très intéressant : ma chair faisant du froid à partir de l’ouïe, et répondant par ce frisson plus intérieur que superficiel à l’acuité du bruit.

J’ai pris alors sans y penser ma main gauche fraîche dans ma main droite chaude, et je connus un étonnement. Si l’une se donnait pour un objet étranger et de forme et nature bizarres, l’autre se faisait mienne, comme par une distribution réciproque de rôles ; la plus chaude des deux était plus mienne.

J’eus la sensation d’une découverte. Avoir deux mains qui se sentent s’ignorant, elles qui ne font que s’employer ensemble, se coordonner dans quantité d’actes…

Ensuite, pensant plus avant, je conçus (mais avec peu de précision) que j’étais cette différence, et non seulement celle-ci, mais quantité d’autres de tous genres…

Il me souvint alors de ce rêve, fait il y a trente ou quarante ans, où je serrais mon poignet qui devenait sous le rêve un cordage, d’où se déduisaient un voyage, un naufrage…

Il se fait donc en nous des divisions de la sensibilité et une opposition remarquable entre des régions symétriques dont l’une prend momentanément le parti d’être MOI…

C’est un espace étrange que celui du système de nos nerfs sensitifs, ou plutôt des intuitions que nous en avons.

*

La Société ne vit que d’illusions. Toute société est une sorte de rêve collectif.

Ces illusions deviennent des illusions dangereuses quand elles commencent à cesser de faire illusion.

Le réveil de ce genre de rêve est un cauchemar…

*

Ceux qui voient les choses trop exactement ne les voient donc pas exactement.

 

L

CONTE

(ébauché au réveil dans un résidu de rêve.)

« Le trésor est gardé par un dragon (ou par un monstre d’autre espèce) à la Première Porte.

Si tu parviens à le mettre en fureur, tu le réduiras à ta merci.

II découvrira son cœur et tu le lui perceras.

La Seconde Porte est gardée par me femme parfaitement belle et magicienne.

Si tu parviens à la charmer elle-même, tu la réduiras à ta merci. Elle t’ouvrira ses bras et tu l’enchaîneras.

Le Troisième Seuil est gardé par un petit enfant triste. Si tu parviens à le faire sourire… »

Ici s’est arrêté le conte et j’ai senti très distinctement que le poursuivre, ce serait inventer…

*

LES LIVRES DE SAGESSE

 

I

Un sage avait écrit ce livre : « Le Traité des choses qui SONT derrière notre dos et de celles qui SONT dans un tiroir », par LE SAGE TI.

Mais le Sage NÔ remarqua qu’on ne pouvait s’exprimer sagement ainsi, et qu’il fallait dire « Traité des choses qui FURENT — SI nous consultons notre mémoire — ou des choses qui SERONT, SI nous faisons demi-tour, ou SI nous ouvrons le tiroir ».

Et il ajouta que cette subtilité se justifiait et se révélait une précaution d’importance par l’observation des rêves, états dans lesquels il n’y a point de SI, — point d’hypothèses, — car à peine se formeraient-elles, elles chasseraient ce qui dans les songes tient lieu de réel, pour lui prendre sa belle place.

C’est ainsi qu’ils devisaient au milieu de leurs fleurs, et disputaient indéfiniment sur l’Être et le Non-Être, car ils s’aimaient et ne pouvaient se passer l’un de l’autre, la femme de TI étant la maîtresse de NÔ, de qui la sœur cadette faisait les délices de TI. Ces deux jeunes dames aussi s’estimaient beaucoup et faisaient aussi leur philosophie, derrière les dos de leurs sages.

II

Il y avait quantité de livres dans les armoires de la maison TI et NÔ ; mais ceux-ci ne faisaient cas que des leurs propres, à l’exception d’un petit recueil qui se nommait : Le Trésor des œuvres et traités de Sagesse, dont les titres seuls nous ont été conservés.

Il ne reste plus à présent qu’une page de ce recueil, où l’on ht :

— Traité des Choses qui se voient les yeux fermés, et de celles sous nos yeux qui nous sont comme invisibles.

— Traités du savoir des Ignares et de l’ignorance des Savants, de l’impuissance des puissants et du pouvoir des faibles, etc.

— La Clef universelle des langages comparés de nos divers et différents organes, avec leurs transcriptions en vulgaire.

— Table complète de phrases inutiles et la vraie méthode de s’en servir à l’exclusion de toutes autres.

— L’Histoire vue du Ciel, dans laquelle chaque événement est accompagné d’une quantité d’autres qui furent également possibles.

— L’Art discret d’aimer peu et d’en jouir beaucoup.

— Le Miroir des Fautes Illustres, des Coulpes Heureuses et des plus belles Erreurs des Hommes, par l’un d’eux.

— Et enfin : les Métamorphoses du Vide…

III

Messieurs Nô et Ti se lamentaient à la pensée de tant de pertes. Et ils résolurent d’écrire ensemble un grand ouvrage : l’un devant penser sans rien dire, et l’autre écrire sans rien penser.

*

Un voyant, dans un cimetière, vit sur chaque tombe un « cairn » étrange de choses grouillantes. Après un temps, il déchiffra cet amas de vie monstrueusement agitée, brouillée, et qui semblait se dévorer elle-même et se reprendre… Cela était composé de tout ce qu’avait fait, subi, émis, produit le défunt, durant sa carrière terrestre ; quantité de pas et de repas, de sensations et d’actions, digestions et copulations…

Mais pas une pensée.

*

LAURE

Laure dès l’aube est avec moi dans une sphère unique au monde.

J’appelle Solitude cette forme fermée où toutes choses sont vivantes. A cette heure première que je ne place ni dans mes jours ni dans mes nuits, mais dans un compte bien distinct, tout ce qui m’environne participe de ma présence. Les murs de ma chambre me semblent les parois d’une construction de ma volonté. La lumière de la lampe est de la nature d’une durée. Le pur feuillet qui est devant moi est lucide et peuplé comme une insomnie. Je regarde mes mains éclairées comme les pièces d’un jeu aux combinaisons innombrables. Tout le groupe de chaque instant m’est sensible.

*

Pour que Laure paraisse, il faut que toutes choses soient ainsi, et que toutes les circonstances fassent que je sois idéalement seul. Laure exige et habite ce silence tout armé d’attentes où je deviens parfois ce que j’attends. Elle épie ce qui se murmure entre mon désir et mon démon. Son visage pâle est assez vague, mais non ses regards. Quelle puissance précise !… Où se posent mes yeux, ils y portent les siens. Que si je ferme enfin mes paupières, ces yeux renaissent et demandent. Leur pouvoir interrogateur me perce, et il arrive que je ne puisse en soutenir la profonde fixité.

C’est alors que le parfum trop délicieux des anciennes robes de Laure, des mains et des cheveux de la véritable Laure, de la Laure qui fut de chair, se relève du néant ; il accable mes pensées, il se mêle ou se trouble de l’amère senteur des feuilles mortes que l’on brûle dans les derniers jours de l’automne, et je tombe de tout mon cœur dans une tristesse magique.

*

MAGIE

… A ce moment, le coq chanta et ne chanta pas, et ce n’était pas un coq — et peut-être pas un moment. Le vent fraîchit et ne fraîchit pas — et le ciel tout blanc d’astres n’avait pas existé. On l’avait récusé à temps, et ainsi de toutes choses.

Et à chaque instant, ce qui fut n’avait pas été.

*

… Tout à coup, dans le silence parfait et le repos général de toutes choses, en pleine lumière, — un grand cri se fit entendre. Mais rien de plus. Rien de visible ensuite… On eût beau chercher. Etc… On crut à une illusion.

— Une chose brusque, de brève durée, non prévue et sans conséquence ni traces — n’existe pas.

*

Tout ce que voient véritablement nos yeux est hasard. Les ouvrir tout à coup est comme jeter les dés. Nous avions comme parié que nous retrouverions notre chambre ; ou bien, au contraire (en chemin de fer) que nous verrions du nouveau. Il se peut que nous perdions. Le peintre, en quête du « motif », erre dans la campagne, multiplie les regards plissés, — à peu près comme l’amateur de « réussites » étale ses cartes, et renonce, et les rebat, et les rerange une fois de plus, en ordre initial.

*

J’ai rencontré Notre-Dame. Je veux dire qu’elle m’est apparue tout à coup (comme je passais sur le quai) en objet inconnu, — sans rapports antérieurs avec moi.

C’était là véritablement la voir, — ou non ? J’étais frappé de son étrangeté, comme un Hellène l’eût été. Cette formation bizarre de masses et de détails aigus, ce grillage de colonnettes, — ces grosses tours, et la pointe fine au delà.

*

Montpellier. Une étroite rue de pierre. Un chat noir écrase et couvre furieusement une chatte rayée verte. Elle hurle, miaule atrocement, le repousse et disparaît dans le noir pur, entre les barreaux de fer rouillé d’un soupirail qui était derrière eux. Le mâle hésite. Au bout d’un temps, un autre chat assez petit, blanc et roux, apparaît dans la ruelle, et lentement s’avance. L’autre bondit à son tour dans le trou noir. Le petit roux réfléchit, flaire, et plonge dans le même antre. Paraît un quatrième chat, gros, blanc et gris, l’air mou. Il vient prudemment, et finit par suivre les autres aux ténèbres…

*

NOTES D’AURORE

SALUT… Choses visibles !

Je vous écoute, notre Aujourd’hui dont l’Exorde est si beau… Voici la plus récente édition du vieux texte du Jour : le verbe SOLEIL (ce verbe ÊTRE par excellence) développe les conjugaisons de couleur qui lui appartiennent ; il commente toutes ces propositions variées de lumière et d’ombre dont se fait le discours du temps et du lieu…

*

A cette heure, sous l’éclairage presque horizontal, Voir se suffit. Ce qui est vu vaut moins que le voir même. Des murs quelconques valent un Parthénon, chantent l’or aussi bien. Tout corps, miroir du dieu, reporte à lui son existence, rend grâces à lui de sa nuance et de sa forme. Là, le pin brûle par la tête ; ici, la tuile se fait chair. Une charmante fumée hésite à s’éloigner du bruit si doux de fuite que fait une eau qui coule parmi l’ombre, sous des feuilles.

L’âme, saisie d’une fraîcheur intime, d’une crainte, d’une tristesse, d’une tendresse qui l’opposent encore à tant de puissance croissante, se tient un peu à l’écart, dans une réserve inexprimable. Elle sent profondément que les premières rumeurs dans l’espace qui s’illumine, s’établissent sur du silence, que ces choses et formes colorées se posent sur des ténèbres, que cet azur si pur, ce vermeil délicat, ces masses d’émeraude et ces pans d’hyacinthe, ces transparences et ces pudeurs carminées sont placées et lavées sur delà nuit absolue ; et que cette langueur de son moi, ces réticences, ces ébauches d’étranges pensées, ces idées singulières et comme isolées d’elle-même, sont encore des tentatives, des fragments de sa présence, de précaires prémices apparues sur le néant du sommeil encore chaud et qui pourrait reprendre. Ce ne sont plus des rêves ; mais les valeurs les plus voisines de ces valeurs premières sont valeurs de rêves…

Il n’est pas encore tout à fait sûr que ce jour instant va se confirmer, se dégager du possible, s’imposer à ma variété totale… Le réel est encore en équilibre réversible avec le rien de tous ses songes.

*

COMPOSITION D’UN PORT

UN LANGAGE gorgé de termes baroques, exubérants et de tout âge, chargé comme le latin d’Apulée, conviendra pour célébrer (non pour décrire, qui est une triste besogne) tout ce qui encombre la vue, l’ouïe et l’odorat, excite l’esprit, amuse l’être, aux abords, sur les quais, sur l’eau lourde d’un port de mer.

L’EXCÈS, L’ABUS DES MOTS restituera la variété des moments et des éléments, la confusion des personnes et des choses, la multiplicité des engins, des manœuvres et des actes, l’enchevêtrement des agrès et des systèmes arachnéens de lignes et de fils, l’alacrité des embarcations de service entre les immobilités monumentales des grands corps opaques de navires à l’ancre, les songes de forces dormantes dans les énormes nœuds des torons et les tresses de câbles, dans les masses agglutinées des maillons de chaînes lovées, et les bizarres exercices des Titans et des Hercules de fonte qui élèvent et reposent, après une pirouette, leurs fardeaux, à fond de cales ou dans le creux de gabarres accablées.

SUR TOUTCECI, ÉCRIVAIN, n’omets point de faire rouler, débordant d’énormes cheminées, de puissants tourbillons de ténèbres, saisis de temps à autre par des échappées improvisées de vapeur merveilleusement blanche ; et chante le flux inconstant de la brise universelle, rendu çà et là sensible aux yeux par la palpitation de couleur des pavillons qu’elle parcourt, ou par l’émeute dérisoire de toute une lessive d’équipage pendue, dont la fuite de l’air frais irrite les vaines tentatives d’évasion aux jambes vides, les envolées de bras de chemise au désespoir…

ENSUITE : tente de faire qu’on croie entendre le bruit composé résultant de toutes ces causes. Inspire-toi du désaccord parfait que font ensemble le cri du bois, le son du fer, le grondement brutalement accidenté des treuils, l’affreux et spacieux mugissement des sirènes, la plainte suraiguë des poulies échauffées, la voix de l’homme qui hisse, la voix de l’homme qui hèle, l’aboi d’un chien de bord, et les clameurs indignées de la volaille, cependant qu’un bétail qu’on embarque meugle, l’un des siens gigotant dans l’espace, ravi tout vif au ciel, par la sangle et la grue, d’un trait.

ACCUEILLE MAINTENANT un tout autre carnaval de sensations, et non les moins impérieuses, qui se concertent comme elles peuvent sur ce théâtre, avec les choses vues, qui les pénètrent, les assiègent, et qui les exaltent à la présence la plus réelle et la plus proche ; et ce sont les interventions, les fluctuations ou les diversions des émanations, des exhalaisons, des odeurs, des senteurs, des puanteurs et des arômes ; les âmes incontestables de la houille, du pétrole, du coprah, des huiles chaudes, des oranges et du suint, de la vinasse, de la morue qui sèche, de la soupe au poisson qui fume, de tout ce qui verse dans l’air l’aveu de sa nature par quelque infime perte de matière subtile.

MAIS, TOUT A COUP, Archange irrésistible enivré de sel pur, l’immense esprit de la mer accouru, le Vent du Large passe, et son vol absolu dissipe, emporte, annule cette foison d’évanescences fortes, d’âcres parfums, d’empyreumes et de fumets, vil et riche mélange des effluves qui se dégagent de la vie…

 

M

 

ÊTRE humain, c’est sentir vaguement qu’il y a de tous dans chacun, et de chacun dans tous.

Rien ne me prouve que je ne serai jamais du parti ou de l’opinion adverse. Il y a de la victime dans le bourreau et du bourreau dans la vidtime, du croyant dans l’incroyant, et de l’incroyant dans le croyant. Il y a de quoi passer de l’un à l’autre ; et c’est peut-être cette puissance de transformation qui est l’essence même du véritable Moi.

*

Sur mille individus, un petit nombre ressent et regarde la vie comme tentative, moyen, aventure. Le reste la subit sans y réfléchir, comme cycle dont la perfection serait le bonheur. Pour tous, elle est chose donnée, involontaire, et pourtant comme voulue, puisqu’ils ne peuvent qu’ils n’en veuillent.

*

Il y a une solitude… portative, — une telle convidtion habituelle de la particularité de soi, un tel point de dissemblance atteint, que l’homme qui en est venu là peut impunément se mêler au monde, se sentir à chaque instant, au milieu des autres, distinct de celui qu’il leur offre, et qui n’est chaque fois que leur produit. Celui-ci n’a pas besoin du désert. Il porte avec soi, toujours proche, l’inexistence des propos et opinions d’autrui, des valeurs données par autrui, et de celles qu’autrui reçoit de lui-même en échange.

*

Chaque homme sait une quantité prodigieuse de choses qu’il ignore qu’il sait. Savoir tout ce que nous savons ? Cette simple recherche épuise la philosophie.

*

Un homme absorbé dans la plus profonde méditation. Son visage est vide, rien n’est écrit par ses traits. Comment peut-on être si loin de ce que l’on a de plus près ?

*

L’homme cherche depuis toujours à quoi peut bien servir cet un peu trop d’esprit qu’il se sent, cet excès qui lui dit qu’il n’est pas une solution exacte du problème de vivre, puisqu’il se trouve toujours de quoi n’être pas satisfait de l’instant, toujours au-dessus ou au-dessous de la circonstance, tellement qu’il voit sa vie même en problème, en inégalité.

Ce trop d’esprit conclut à son trop peu.

*

« Vérité » est non seulement conformité, mais valeur.

Ceux qui croient la posséder, la possèdent ; eux seuls.

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Craindre la vérité comme le feu, dont elle a les propriétés. Rien n’y résiste.

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La vérité est nue ; mais sous le nu, est l’écorché.

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Le faux n’est pas toujours soluble dans le vrai.

Le vrai n’annule pas toujours le faux. Ils ne s’opposent que comme représentations ; ils ne s’opposent pas comme puissances d’action. L’un et l’autre agissent et tuent, aussi bien et aussi souvent l’un que l’autre.

*

Ce qui est simple est toujours faux. Ce qui ne l’est pas est inutilisable.

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Le Vrai s’oppose au Bien et au Beau aussi souvent que l’on voudra.

*

L’espoir fait vivre, mais comme sur une corde raide.

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Quel joyau de la vie, quel moment de diamant vaudra jamais la douleur que peut causer sa perte ?

*

On dit que le pouce opposable est ce qui différencie le plus nettement l’homme du singe. Il faut joindre à cette propriété cette autre que nous avons, de nous diviser contre nous-mêmes, notre faculté de produire de l’antagonisme intérieur. Nous avons l’âme opposable. Peut-être le JE et le ME de nos expressions réfléchies sont-ils comme le pouce et l’index de je ne sais quelle main de… Psyché ? Alors les mots comprendre ou saisir s’expliqueraient assez bien.

*

Une phrase parfois s’illumine dans l’âme comme d’elle-même, comme MANE, THEKEL, PHARÈS.

Et rien que ce mode d’apparaître lui donne autorité. Elle s’impose, car elle s’est produite spontanément au point où tout ce qui vient à se produire s’impose. Toute discussion, tout doute, toute résistance possible ne peuvent s’élever que dans une partie du temps de gestation des pensées antérieur à ce point où se manifeste l’indiscutable.

II est trop tard pour rendre faux ce qui a pris l’être du vrai.

*

L’espoir voit un défaut de la cuirasse des choses.

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L’anxieux essentiel cherche quelque chose à craindre. Il en possède la musique. Les paroles lui manquent. Il ne manque pas de les trouver. Peu de choses sont moins coûteuses pour l’esprit que la formation d’une catastrophe quelconque.

*

Un égoïsme radical et raisonné n’est pas à la portée de tout le monde, lequel est médiocre en ceci même, comme en tout.

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Les hommes sont furieusement prodigues des biens des autres et singulièrement de leurs plaisirs. Sacrifiez-vous, disent-ils, privez-vous. Je m’en passerais bien, moi.

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Il y a dans l’homme un traître qui se nomme vanité, qui livre les secrets contre de l’encens.

D’un qui faisait le mal de peur de faire le bien par seule crainte ; et quand il faisait le bien, se méprisait : il ne pouvait souffrir d’avoir cédé à la compassion.

*

Tous les jugements sur les hommes ou sur les œuvres qui sont louanges ou blâmes sont des jugements de concierges : jugements de cerveaux qui sont à la porte des choses.

*

Quand il suffit d’une note de piano assez lointaine, dans telle circonstance, par telle longitude et latitude psychologique, pour produire de tels effets, comme ultra-profonds dans l’âme, pour paralyser nos puissances, troubler le jour, émouvoir des résonances inconcevables, peut-on s’étonner que des mots insignifiants, des coïncidences, des rêves, des expressions distraites du visage prennent parfois si grande valeur de signes et s’imposent à nous comme révélations ou injonctions, plus véridiques ou plus impérieuses que toute connaissance positive et bien terminée ?

Car telle est l’autorité de ce trompeur : le sentiment.

*

« Confier sa peine au papier. »

Drôle d’idée. Origine de plus d’un livre, et de tous les plus mauvais.

*

Politique de la vie.

Le réel est toujours dans l’opposition.

*

Nous avons de quoi saisir ce qui n’existe pas et de quoi ne pas voir ce qui nous crève les yeux.

*

L’homme a tiré tout ce qui le fait homme des défectuosités de son système. L’insuffisance d’adaptation, les troubles et inexactitudes de ses accommodations, les accidents et les impressions qui lui font prononcer le mot irrationnel, il les a sacrés, il y a trouvé des profondeurs, et ce bizarre produit, la « mélancolie » ; parfois, l’indice d’un âge d’or disparu ou le pressentiment d’une indéfinissable destinée.

Toute émotion, tout sentiment marque un défaut d’adaptation. Ce qu’on nomme conscience et intelligence s’implante et se développe dans ces interstices.

Le comble de l’humain, c’est que l’homme y a pris goût : recherche de l’émotion, fabrication de l’émotion, désir de perdre la tête, de la faire perdre, de troubler et d’être troublé. Toutefois, il y a bien çà et là nécessité physiologique de perdre l’esprit, de voir faux, de former des images fantastiques, pour que s’accomplisse l’amour, sans quoi le monde finirait.

*

Belle devise d’un quelqu’un, — d’un dieu, peut-être ? «Je déçois. »

*

Celui qui pressent, trouve et accepte les limites de soi est plus universel que ceux qui ne sentent pas les leurs. Ce fini se sent contenir leur infini.

 

N

 

La nourriture de l’esprit est ce à quoi il n’a jamais pensé. Il la cherche sans le savoir. Il espère sans le savoir ce à quoi il n’eût jamais pensé.

*

Tant que ce que l’on creuse ressemble encore à ce qu’il était avant ce labeur, on n’a rien fait.

Le microscope rend méconnaissable ce que nous plaçons sur sa platine.

*

Les qualités éminentes de l’esprit s’exercent nécessairement aux dépens du réel.

*

Il est sans doute des choses qui ne se peuvent exprimer que dans une gangue de sottises, par des absurdités, des contradictions. Le malheur veut que ce sont précisément là les plus précieuses.

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Je n’ai la sensation de la vraie nature que devant des relations inattendues, telles qu’une tête humaine n’en aurait jamais eu l’idée, de celles qui renversent nos opinions sur l’importance, notre hiérarchie des conséquences, notre sens du possible ou de l’utile ; qui traversent notre conception des choses comme un obus ou un coup de foudre fait une maison. La foudre est un bon exemple par ses trajectoires originales et sa bizarrerie ingénue de passage, fondant, consumant, respectant, comme par caprice, notre monde matériel, c’est-à-dire violant notre attente, nos constructions mentales…

Nous sommes accoutumés à devancer le réel, à le prolonger, comme faisaient ceux qui voyaient la terre plane et ne pouvaient imaginer les antipodes. Mais le réel se joue de nos anticipations : peut-être est-il simplement ce qui les met toujours en défaut.

Nous cherchons, nous devinons par grandes lignes, mais il n’y a pas de lignes dans la nature, pas de prolongements assurés. Elle est un texte dont il faut se résigner à ne déchiffrer que le mot à mot. Le reste est philosophie, c’est-à-dire une recherche de ce qu’on a déjà trouvé. Cette méthode a fait ses preuves : aucune connaissance positive ne lui est due. Heureusement le hasard s’est montré bon prince : il a mis l’Amérique devant Colomb, il a favorisé Œrsted comme Rôntgen, comme Becquerel. Quoi de plus confondant pour l’esprit métaphysique que l’histoire de ce petit morceau d’ambre manifestant si humblement une puissance qui est dans toute la nature, et qui est peut-être toute la nature et qui, pendant tous les siècles moins un, ne se montrait que par lui ?

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Considère tout ce que néglige cet être, — tout ce qui n’est rien pour lui.

Il y aurait de quoi nourrir mille vies de la vue, de l’ouïe, de la pensée dans ce qu’on voit sans le voir, qu’on entend sans l’entendre, et qu’on se dit sans le savoir.

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Bêtise de soi, bêtise des autres, — la bêtise doit être considérée comme le facteur positif et certain dans les affaires et combinaisons de la vie : projets, prévisions, dramaturgie sociale, familiale, etc…

Il faut compter sur elle et lui faire sa part.

Il ne faut jamais oublier que les hommes ne savent ce qu’ils font, pas plus qu’ils ne savent ni ne peuvent savoir ce qu’ils sont, et qu’il suffit de regarder les développements de l’acte le plus réfléchi, et même le plus heureux, pour pouvoir et devoir le ranger parmi les productions du « hasard ».

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La pensée développée peut être jugée sévèrement, traitée de vice, d’occupation d’autant plus niaise et superficielle qu’elle est plus profonde, en vertu de ce simple fait que le penseur en arrive à pouvoir penser que le temps de manger est du temps perdu.

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L’HOMME PENSANT

Une forme d’homme dans son fauteuil, bizarre ploiement sous une charge à demi idée, à demi masse ; jambes entortillées ; une main roide et console du front, l’autre pèse comme au bout d’un fil, et défaite. Et tant de contacts sensibles séparés, autant de points et de piquants qui soutiennent comme un oursin la pensée, l’accrochent au permanent, au Corps, par quelques sensations et mouvements périodiques.

Et si ces sensations s’évanouissaient doucement, la pensée par cela seul deviendrait rêve ou disparaîtrait elle-même.

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Le philosophe se ronge les ongles. Le général se gratte la tête. Le géomètre se tire les poils. Bonaparte prise et reprise.

D’où viennent les solutions ?

Mais d’autre part, celui-ci qui s’ennuie siffle indéfiniment, pique des trous égaux dans son papier ; suce sa pipe, marche de long en large — et fait ce que fait le pendule de la pendule.

Le menton, le nez, le front, les doigts, les jambes, les poils, organe de la méditation. Aussi le tuyau de cheminée en face, l’arbre de Kant.

Ces objets, ces mordillements sont des repères.

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L’intelligence… c’est d’avoir la chance dans le jeu des associations et des souvenirs à-propos.

Un homme d’esprit, (lato et stricto sensu), est un homme qui a de bonnes séries. Gagne souvent. On ne sait pourquoi. Il ne sait pourquoi.

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Les mauvais raisonnements, les notions impures, les idées vagues, les ignorances en acte, les sottises et naïvetés jouent dans le mécanisme spirituel le même rôle que les connaissances, les méthodes, les combinaisons les plus distinguées. L’erreur et l’impuissance fonctionnent. Tels oublis, et parfois, au contraire, telles réminiscences inconscientes ; tel arrêt trop tôt ou trop tard, telle réaction prématurée ou paresseuse, — et voilà certes des résultats bien différents, mais la vie s’en accommode comme elle eût fait des solutions les plus exactes.

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Les grands esprits croient à ce qu’ils croient les rendre plus grands. Croire à ce qui accroît. C’est croire à soi que de ne pas croire aux croyances communes : une croyance commune ne donne pas la sensation d’accroissement,

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Quelle richesse, ce poète, de désagrégation du donné, de combinaisons nouvelles, et donc d’inventions du vrai, de nouveautés qui étaient toujours !

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L’imagination vulgaire ne fait que des transpositions de vulgaire vrai en vulgaire faux, des exagérations, une prolifération qui s’éloigne dans l’absurde sans conséquences, sans fruit, sans intérêt.

Mais celui-là m’enrichit qui me fait voir tout autrement ce que je vois tous les jours.

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La contradiction est un fait.

Il arrive qu’on se contredise. Ce fait doit résulter de la nature du langage et en fait sentir la différence d’avec la pensée même.

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Quand on célèbre la « pensée », on célèbre un très petit nombre de produits d’un très petit nombre d’êtres.

La plupart des pensées que nous suivons, projets, opinions, etc., pourraient être tirés au sort.

Quant aux questions qui tourmentent la métaphysique et la conscience, (et qui feraient la dignité de l’homme si l’on écoutait ceux qui les cultivent et les élèvent en cage), elles valent les mouvements des animaux enfermés qui vont indéfiniment de gauche à droite et de droite à gauche jusqu’à tomber de fatigue. Le penseur est en cage et se meut indéfiniment entre quatre mots.

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Quelle que soit la valeur, le pouvoir pénétrant d’une explication, c’est encore et toujours la chose qu’elle explique qui est la plus réelle, — et parmi sa réalité, précisément ce mystère qu’on a voulu dissiper.

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Celui-ci est un « spirituel ».

Il n’a pas besoin de tels charmants objets.

La vitre grise, le coin noir lui suffisent. Ses yeux s’y plaisent. La nudité du sol, le plan du mur monotone pour le regard.

Tableaux, vases, tapis sont pour les pauvres. Ils mendient des lustres et des bronzes.

Mais celui-ci est un « spirituel », un riche, un prodigue. Le vide de sa chambre n’est qu’une apparence vaine. Il voit autour de soi tout le luxe toujours renouvelé de ses trésors, les groupes gracieux de ses paroles, les miroirs où s’éloignent à l’infini les conséquences et les perspectives de ses pensées, les luminaires diamantés de sa raison, de sa foi, de ses espoirs sublimes…

Il est véritablement le seul des hommes à être chez soi.

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Celui qui veut imposer ses idées est peu certain de leur valeur. Il tend a les fortifier par tous moyens. Il prend un certain ton, frappe sur la table, sourit à celui-ci, menace celui-là : il emprunte à son corps de quoi soutenir son esprit.

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Entre esprit et esprit :

— Je ne retrouve plus ce mot, cette idée…

— Comme c’est intéressant !

— Je ne trouve pas la solution de ce problème.

— Comme c’est intéressant !

— En vérité, je recherche une idée qui me vint tout à l’heure, et qui se désignait, se proposait pour être notée. Je pensai alors que je la perdrais… Ce qui est fait. Je me remets comme sur son emplacement, et je ne trouve plus qu’une très vague struclure, à ce lieu de l’esprit où elle s’était formée ; et davantage, où je l’ai refaite, réexprimée en mots. Voici que je ne sais plus de quoi il s’agissait… Il y avait pourtant quelque chose LA !

 

O

 

La mort, en littérature, est un son grave. Il n’y a rien à en dire. Ceux qui en usent sont des faiseurs. Ils usent, contre l’esprit, de l’idée d’un fait dont il ne peut spéculer que des lèvres, et aussi librement qu’il voudra.

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L’homme possède un certain regard qui le fait disparaître, lui et tout le reste, êtres, terre, et le ciel ; et qui le fixe, un temps hors du temps.

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La dignité de notre vie tient souvent à nos dégoûts ; parfois à notre lâcheté ; souvent à notre inertie ou au manque d’idées ; et il arrive que quelque déficience prenne enfin la figure d’un orgueil. Ce qui nous manque, ce qui nous blesse, nous distingue. Un homme élégant, répandu, beau parleur, et qui ne sût pas lire serait certainement apprécié.

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Qu’est-ce qu’un sot ? — Peut-être ce n’est qu’un esprit peu exigeant, qui se contente de peu. Un sot serait-il un sage ?

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La plupart des hommes se sont supprimés mille fois en imagination, et mille fois ils se sont exaltés et divinisés dans leur esprit. Ils ont mille fois détruit le monde, et mille fois ils l’ont recréé : il n’y a que cette alternative.

Le zéro et l’infini sont deux produits ordinaires de la sensibilité.

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Tout le « sérieux » et tout le tragique de la « vie » sont faits de circonstances et d’incidents de qualité inférieure. Émotions, voluptés, douleurs, angoisse, enthousiasmes, désirs, haine, préoccupations, tout ceci est vil en soi et ne peut se racheter que par certains effets que ces affections produisent parfois dans le domaine supérieur, parmi lesquels la consicence, et singulièrement, la conscience même de cette inférieure qualité.

Je dis vil, car ceci est non seulement commun, mais accidentel. Il me semble que la réaction noble d’un être consisterait dans le refus de subir tout ce qui rend profond, plus profond que ne veut, que ne peut être un éphémère, et lui fait croire qu’il fait un peu plus que d’exister… Il faut se dépouiller de ce que l’on n’est pas.

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L’homme public avilit l’homme particulier. La gloire est dure au jaloux de soi-même.

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L’homme est un monstre. Toute son industrie se dépense à défendre et à exagérer sa monstruosité. Il est le roi de la création de par son pouvoir de détruire. L’homme ne peut créer qu’aux dépens de la création.

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L’homme a des instants de pouvoir suprême ou de sensation de pouvoir suprême sur ses idées. Il lui semble parfois être exactement au point de partage entre tout le connu possible et tout l’inconnaissable, comme si tout le connu possible se résumait dans le sentiment de la fonction de connaître.

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Ayez une femme qui ne croie pas à ce qu’elle voit.

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Qui n’a jamais pressé le pas vers un pitre ?

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Ce qui n’est pas, plus fort que ce qui est, — tel est l’état fréquent de l’homme.

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Le naturel est ennuyeux.

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Une expression (de visage ou de langage) si juste ne pouvait être que feinte, c’est-à-dire préparée.

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Toute religion, en tant qu’elle se propose comme recours, délivrance d’un mal, soulagement, offre ses moyens propres de dépréciation de tout objet sensible de désir : elle dispose à cette fin, de ces symboles extrêmes : le néant, l’infini…

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La douleur est ce que nous sentons de plus nôtre et de plus étranger.

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Un point de mon corps, le bout de mon doigt, décrit dans l’espace une ligne ininterrompue de sa formation à sa dissolution. Et l’histoire de cette ligne est merveilleuse à imaginer, avec ses moments et segments de participation à des aéles conscients ou inconscients, ses trajectoires d’abandon par l’âme, ses bonds de vitale violence arrachés par la douleur d’une brûlure…

Il y a aussi à envisager l’histoire d’un « MOT », — d’un même MOT, de ses entrées en scène inattendues, comme pour donner la réplique du Moi à la circonstance.

O Tel Mot ! combien de fois, de milliers de fois, es-tu venu aux lèvres de mon esprit, es-tu apparu comme l’esclave de l’instant et de ma lampe, et dans combien de combinaisons ?

Il te suffit parfois d’apparaître pour que ton propre effet te fasse chasser et rejeter aux ténèbres intérieures, à peine essayé par l’esprit…

Tu illumines, d’autres fois, la situation de la connaissance, où tu viens te placer par magie comme une clef de voûte qui ferme et assure une phrase.

Tu rentres aussitôt dans je ne sais quelles coulisses.

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De certains êtres :

Inférieurs dans les choses les plus communes, supérieurs dans les plus rares ; comme aveugles quant au soleil, et clairvoyants dans la nuit.

 

P

 

Il nous est des moments où notre pensée nous apparaît dans l’instant plus riche que nous, grosse de plus de conséquences, profonde de plus de profondeur que nous n’en pourrions jamais explorer.

Je compare cet effet à l’irradiation que produit à la rétine un point singulièrement lumineux, — à la surface de sensibilité excitée autour d’une piqûre.

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Les esprits valent selon ce qu’ils exigent.

Je vaux ce que je veux.

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Chaque esprit peut se regarder comme un laboratoire naturel où des traitements particuliers s’appliquent à transformer une substance générale.

Les produits des uns étonnent les autres. Celui-ci obtient du diamant, à partir du carbone commun, sous des pressions et des températures inconnues aux autres. On l’analyse. Ce n’est que du carbone, dit-on. Mais on ne sait pas le reproduire.

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Il n’y a qu’une chose à faire : se refaire.

Ce n’est pas simple.

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Mystique.

Une âme dans l’âme, et dans la première, entrevoir la seconde ou la sienne, et l’autre dans l’autre, et ainsi ; comme dans les miroirs parallèles, un objet qui est entre eux.

Mais quel objet ? — Or il n’y a pas d’objet.

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Tendresse changée en force.

La faiblesse générale du corps, abandon, tendresses, — se change en la force irrésistible des bras, — en étreinte, en actes puissants.

Ils reconduisent à une faiblesse.

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Amour, chagrin d’amour, sont quelquefois comme ces airs de musique dont on ne peut se défaire. On eêt persécuté par la tendresse amère, niaise.

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Comment se peut-il que l’esprit tout à coup se trouve, se sente errer, — produire des vies… et revienne à soi, comme dans un chemin de montagne à lacets, on regarde où l’on était, — là-haut, ou là-bas, et l’on s’étonne d’avoir été là, ou en corps, ou en âme, ou en esprit… Quoi ! j’ai aimé celle-ci, j’ai fait cela, j’ai cru à cette chose… J’ai pu faire cette autre…, etc…

Que de gens j’ai oubliés ! A commencer par celui-ci, — moi-même, — qui n’a pas de mémoire fidèle, mais seulement l’infidèle, celle qui ne fait pas ce que je veux, dont j’ai besoin. Et ce qui demeure le plus moi, c’est ce dont j’ai le moins à faire.

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Les pensées que l’on garde pour soi se perdent. L’oubli fait bien voir que soi, que moi, ce n’est personne.

Je suis oubli aussi bien que pensée.

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Un homme imaginait des féeries, et quantité de merveilles qui s’offraient à leur propre dissipation successive, car la création de l’esprit est, en vérité, une destruction indéfinie du beau par le plus beau, du laid par le hideux, du mal par le pire et du vrai par le faux, — (juste autant que du faux par le vrai). Sans quoi, serait-ce l’esprit ?

Mais de Même en Même, et d’aventure en aventure, de périls en plaisirs, de fureurs en tendresses, et de choses en d’autres, il en vint à un décor, à un lieu, à des objets qui l’étonnèrent au point qu’il les reconnut comme ceux-là mêmes qui l’entouraient… et il avait retrouvé sa chambre, ses murs, ses mains, tout son réel, comme le dernier terme de toutes ces transmutations.

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