Underground T4 : Verity
ch008
Chapitre 8
Coleen
De nos jours…
Il est à peine onze heures lorsque je rentre à l’appartement avec Jack, les bras chargés de légumes, de fruits et de protéines en tout genre, de quoi ravitailler toute l’équipe pour la semaine. Cet endroit est en quelque sorte le QG de la meute.
Je l’aide à ranger les courses. Sabrina est dans le salon, assise par terre, en train de taper je-ne-sais-quoi sur son ordinateur portable. Ses cheveux frisés sont tirés vers l’arrière, elle les malmène de ses longs doigts tandis que ses petites dents maltraitent sa lèvre inférieure, parfait contraste entre la blancheur impeccable de son émail et sa peau couleur ébène.
— Qu’est-ce que tu fais ? lui demandé-je en m’installant à mon tour sur le canapé.
Curieuse, je jette un coup d'œil par-dessus son épaule, surprise d’y trouver son CV.
— Tu cherches vraiment du boulot alors que t’en as déjà un ?
Elle m’adresse un petit sourire avant de sauvegarder ses documents, puis de refermer le capot de l’ordinateur.
— J’aime partir en tournée avec Oméga, mais j’adore bosser à l'hôpital aussi, me précise-t-elle. Je ne veux pas rester inactive pendant tout l’été. Concrètement, ton homme n’a besoin de moi que deux soirs dans la semaine.
— Donc tu souhaites trouver quoi, un job de vacataire comme infirmière de jour, c’est ça ? questionné-je en croisant les pieds sur la table basse, les hauts talons de mes sandales faisant tinter le plateau en verre.
— L’hôpital de Chicago me propose un temps partiel en traumatologie. Tu connais mon amour pour les os et les articulations, hein ? me lance-t-elle, amusée.
Je ne peux m’empêcher de sourire. Sabrina Curtis et moi sommes amies depuis nos dix ans. Son désir d’aider son prochain fait profondément partie d’elle et de ses convictions. Elle veut accompagner le plus de patients possibles. Mettre au service de la médecine et de ces chirurgiens imbus d’eux-mêmes ses talents d’infirmière, mais aussi sa patience, sa bienveillance et son altruisme. D’où sa volonté de trouver un autre boulot en parallèle de celui qu’elle a depuis deux ans en tant qu’infirmière d’Oméga.
— T’as dit oui ? questionné-je avec une petite pointe au cœur.
Ma copine me manque déjà. Ce qui, en soi, est stupide puisqu’elle sera là avec nous les week-ends dans l’Underground, sans parler de la tournée.
— Je dois leur donner une réponse avant ce soir, marmonne-t-elle, le nez plissé. Prise de poste dès jeudi.
— C’est dans deux jours, remarqué-je. Je n’arrive pas à croire que tu vas m’abandonner toute la semaine avec trois mecs bourrés de testostérone.
Elle rit avant de me lancer un petit regard en coin.
— Dans le lot, y en a réellement un que tu dois gérer, c’est tout.
— C’est pas le plus simple ! En plus, les deux autres sont de vrais gamins quand ils sont ensemble, précisé-je.
— Je ne m’inquiète pas pour toi. S’il y a bien une nana capable de superviser Parker, Stan et Dennis, c’est toi, C.
— Non, c’est Jodie ! avoué-je tandis que Sabrina se met de nouveau à rire.
— C’est pas faux. Bon, en attendant, je dois y aller. J’ai la pharmacie de ton mec à remplir au vu de sa reprise dans l’Under, vendredi soir.
Elle se lève, range son ordinateur dans son sac, puis tire sur son petit short en jean, le genre qui lui donne des jambes interminables.
— En fait, je peux savoir où est ma filleule adorée ? me demande-t-elle, les sourcils arqués, ce qui me provoque un sourire.
— J’ai déposé San chez mes parents, ce matin. Ma mère m’a proposé de la garder les jours où elle ne travaille pas. Comme ça, San peut davantage se familiariser avec la maison et ses grands-parents pour quand ils la garderont les nuits où Parker combat.
— Attends, me lance Sabrina en passant la anse de son sac sur son épaule. Tu veux dire que Parker a accepté que sa petite princesse aille dormir chez ses grands-parents quand il sera dans l’Underground ? Je suis choquée !
— Pas tous les week-ends, avoué-je, un sourire au coin des lèvres. Une fois sur deux. Sinon, elle restera ici avec sa baby-sitter. On en a trouvé une au top. Flora, vingt ans, étudiante en littérature et surtout, ceinture noire de karaté. Ça, c’était histoire de rassurer Parker.
— Ah, je me disais aussi…
Elle m’adresse un clin d’œil, puis salue Jack avant de quitter l’appartement, ses tennis roses fluo martelant mollement sur le parquet.
Je retourne en cuisine pour aider notre cuistot en chef. Honnêtement, je ne sers pas à grand-chose. Ce n’est pas comme si je devais valider les menus de la semaine, ou pire les faire, néanmoins je m’occupe un peu l’esprit et Jack a de la compagnie. Les gars sont très souvent ensemble, à la salle, et lui se retrouve seul. Là, au moins, on peut papoter tranquillement et profiter du calme avant la tempête, à savoir du silence pendant que Dennis et Stan entraînent Parker.
Je termine de ranger les fruits dans le frigo, puis abandonne Jack aux fourneaux. Je retourne dans ma chambre pour me changer, troquer ma petite robe d’été contre un short de gym et une brassière. En général, Dennis organise une séance de sport de quarante-cinq minutes à ceux de l’équipe qui le désirent, en fin de matinée. Je m’arrange pour être présente à chaque fois, de quoi me maintenir en forme. Je ne désespère pas de perdre ces quatre maudits derniers kilos de ma grossesse qui ne semblent pas vouloir quitter mes cuisses et mon cul. Je serre ma brassière au maximum, histoire de bien caler ma poitrine. Allaiter encore un peu me permet de toujours faire un joli 90C à la place de mon éternel petit B. C’est très sympa pour les décolletés, et au lit, ça rend fou Oméga. Par contre, pour le sport, c’est loin d’être pratique.
— Tu descends avec moi ? demandé-je à Jack en récupérant une bouteille d’Apurna dans le frigo. Jodie et Stan participent à la séance aussi.
Il pousse son plat de gratin aux légumes et champignons dans le four, puis referme la porte avant de se tourner vers moi. Il hausse les épaules tout en s’essuyant les mains sur une serviette.
— Pourquoi pas, c’est quoi le programme ?
— Full body, dis-je en grimaçant.
— Dès le premier jour ?! s’exclame-t-il en riant nerveusement. Il est motivé…
— … et nous, suicidaires.
Pour tout le monde, c’est la grande reprise. Sauf pour Parker. Lui, la seule chose qu’il a ralentie en quatre mois, c’est sa consommation de barres énergisantes. Et peut-être aussi son temps de jeux vidéo à cause de San. C’est tout.
— Allez, le motivé-je. T’es déjà en tenue, en plus.
D’un mouvement de la tête, je lui montre son legging noir et son tee-shirt à rayures XXL qui habillent sa silhouette pourtant fine et élancée. Il se passe une main dans ses cheveux, les ébouriffe en mode hérisson, puis accepte.
— Je ne suis pas comme vous, moi, il y a des chances que je crève, mais bon… Go. Je te suis, C.
— Tu mourras avec Jodie, t’inquiète pas, ris-je alors que nous quittons tous les deux l’appartement, direction la salle de sport au rez-de-chaussée de l’immeuble.
On passe à peine le seuil de l’ascenseur que les cris surexcités de Dennis et Jodie nous parviennent aux oreilles.
— Allez, Parker, vas-y !
— Allez, allez, allez, Stan… tu tiens le coup ! Ne lâche pas !
Avec Jack, nous échangeons un regard en coin. Soit Stan et Parker s’amusent à faire un concours de gainage, soit ils font un …
— Bras de fer ! m’indique Jack avec un clin d’œil quand nous rejoignons l’attroupement au centre de la pièce.
Assis, l’un en face de l’autre, poing contre poing, le coude posé sur la table en bois et l’autre main derrière le dos, Parker et Stan s'affrontent dans un redoutable bras de fer. Ça leur arrive de temps en temps… lorsqu’ils ont besoin d’une pause. Et vu le bordel qu’il y a dans la salle, avec les cordes à sauter par terre, les bandes de TRX qui se balancent au gré du vent, en raison des fenêtres ouvertes, et les gants d’entraînement jetés à même les tatamis, je me dis qu’ils ont dû bien bosser ce matin. Encore plus lorsque je constate l’état de leurs fringues de sport. Le tee-shirt gris de Parker est si mouillé qu’il lui colle au dos, en mode seconde peau, mettant ainsi en relief l’épaisseur de ses muscles dorsaux.
Face à lui, Stan n’en mène pas large. Il a des gouttes de sueur qui ruissellent le long de ses tempes et de sa nuque. Son bras tremble tandis que ses dents s’enfoncent dans sa lèvre inférieure. Il en chie, là, je le vois. Néanmoins, il a cet honneur de ne pas s’avouer vaincu. Il y met ses tripes, ce crétin.
Parker reste concentré, déterminé, poussant par petits à-coups sur le poing de Stan pour tenter de le faire céder. Ses cheveux bouclés, qu’il porte plus longs que les années précédentes, sont retenus en arrière par un élastique, ce qui dévoile son regard bleu électrique et son envie de bouffer son « adversaire ».
— Tu commences à fatiguer ? lance-t-il à Stan, moqueur, dont les joues rouges ne me rassurent pas sur l’état de son cœur.
Je n'oublie quand même pas le coup de couteau à la poitrine qu’il s’est pris, il y a deux ans. Petit cadeau de Connor. Stan a dû bosser comme un barjot pour récupérer une condition physique exemplaire. À mon avis, là, il veut montrer qu’il a définitivement repris du poil de la bête. Si Jodie est près d’eux et qu’elle encourage ça, c’est qu’il n’y a aucun risque.
— Ta gueule, gronde Stan, concentré.
Ses cheveux sombres, longs sur le dessus, mais presque rasés sur les côtés, sont tellement trempés que l’on dirait qu’il sort de la douche. Ses yeux noirs comme du charbon sont rivés sur leurs poings fermés.
Ils ont tous les deux tant de force dans leur prise que leurs phalanges sont presque blanches.
Ils ne nous adressent pas un seul coup d’œil, trop occupés à essayer de gagner du terrain l’un sur l’autre.
Derrière eux, le coach est assis sur une chaise, jambes tendues et pieds croisés. Il boit tranquillement une bouteille d’eau, un sourire au coin des lèvres à peine dissimulé par son éternelle moustache grise. C’est bien ce que je pensais… c’est la pause. La pause où les loups affamés deviennent des petits louveteaux dissipés.
J’adresse un salut de la main à Anderson dont les manches de sa veste de sport sont remontées sur ses coudes, dévoilant ainsi l’énorme aigle américain tatoué sur son avant-bras gauche.
— Allez, Stan… te laisse pas faire. Vas-y, il va craquer. Tu vas bientôt l’avoir. Force encore un peu, allez, allez, encourage Dennis, penché vers son ami.
En parfait entraîneur, il coache son poulain alors que Stan renâcle tel un étalon tenace.
— L’écoute pas, Parker, intervient Jodie, sa coupe à la garçonne lui conférant un air mutin. C’est toi le meilleur. Tu vas l’éclater. Vas-y, pousse. Allez !
Avec Jack, on se rapproche doucement d’eux. Je lâche mon sac de sport sur le tatami, mon regard croisant celui de Dennis, qui m’adresse un clin d'œil. Mon homme, lui, ne m’a toujours pas vue. Cependant, je sais qu’il a senti ma présence. Le sourire qui se dessine au coin de ses lèvres me l’indique aussitôt.
— Mec, je vais lâcher… marmonne Stan, à bout de souffle.
— Hein ?! s’écrie Dennis. Non, c’est mort, Stan, tu tiens. Tu tiens !
Il relève son regard bleu vers moi, là où un sourire diabolique s’étale sur tout son visage.
— Eh… Salut, Coleen ! Bah, pourquoi t’as les seins à l’air ?
— QUOI ?! s’exclame Parker en tournant enfin la tête vers moi.
Son regard percute le mien avant de descendre sur ma poitrine. Ma poitrine qui est entièrement cachée par ma brassière de sport bariolée de gris et de violet ! Ce coup d’œil le déconcentre une ridicule seconde. Stan lui éclate alors le poing contre la table.
— J’AI GAGNÉ ! s’égosille-t-il, fier de lui, en relâchant Parker, complètement sonné par ce qu’il vient de se passer. On se fait trop vieux pour les bras de fer, Oméga ?!
La victoire peu modeste, Stan se met à danser avant de taper dans le poing que Dennis lui tend. Jodie, elle, est plus qu’agacée d’avoir « perdu ». Elle lance un regard noir à Parker qui comprend enfin qu’il s’est fait avoir comme un bleu.
— Ça va chier pour ta gueule, Blondinet ! prévient-il.
Parker plante son regard noir dans celui de Dennis tout en se massant la main, mais ce dernier n’en a rien à foutre de ses menaces. Au contraire. Stan et lui ne cessent de se vanter de leur stratagème. Docile comme un bébé loup, Parker trottine jusqu’à moi pour se réfugier dans mes bras.
— Ils ont triché, marmonne-t-il tandis que je me retiens de rire.
— Tu l’as dit toi-même un jour, Oméga, ricane Dennis. Ta louve est ta plus grande faiblesse. Dommage !
Mon loup grogne de mécontentement contre ma gorge quand je croise mes bras derrière sa nuque.
— Ces idiots savent qu’ils ne pourront jamais te battre à la loyale, bébé, murmuré-je d’une voix compatissante, malgré mon sourire amusé.
Je lance un petit regard en coin aux gars qui rient comme deux imbéciles.
— Leur seule chance, c’est de te prendre en traître, continué-je en embrassant doucement Parker.
Je laisse mes lèvres s’abreuver des siennes et son souffle emplir ma bouche. Je resserre mes bras autour de son cou alors que je sens qu’il se redresse, déployant son mètre quatre-vingt-seize telle une tour de garde autour de moi. Il m’attire à son tour entre ses bras et je me cambre un peu plus contre son torse. Malgré ses cheveux attachés, je plonge facilement mes mains dans ses boucles, caressant son cuir chevelu de mes ongles fraîchement vernis.
— On verra s’ils feront toujours les malins cet après-midi quand vous ferez du sparring, dis-je entre deux baisers.
Contre ma bouche, ses lèvres s’étirent en un sourire des plus insolents. Lorsque je croise son regard, il n’est plus du tout bleu. Son gris métallique, celui de l'Underground, engloutit la totalité de ses iris, reflétant son côté sauvage et incontrôlable dans mes propres prunelles. Je sais que ce regard fout la trouille à beaucoup de monde – pour ne pas dire à tout le monde. Moi… il m’exalte, m’envoûte. C’est comme un doux poison qui s’introduit dans mes veines et qui vise, non pas à me tuer, mais à me faire revivre. Qui contribue à mon accélération cardiaque plutôt qu’à sa diminution. Avec ce regard braqué sur moi, je me sens bien. Je me sens en vie.
— Y aura pas de pitié, tout à l’heure, prévient Oméga en pointant du doigt ses deux acolytes. Pour aucun de vous deux !
Il s’éloigne de moi pour retourner sur les tatamis tandis que Stan continue de rire. Dennis, lui, esquisse un sourire avant de récupérer son chronomètre dans sa poche.
— Bon, la pause est terminée, intervient le coach Anderson d’un ton sévère. Prêts pour le full body ?
***
Aujourd’hui, on est jeudi. J’ai prévu de passer toute ma journée au bureau, chez J&N’s. Avec Spencer, mon associé, on a prévu de mettre au point certains détails des contrats en cours et de parler de notre annexe à New York. Il faut ainsi que l’on réfléchisse aux différentes options qui s’offrent à nous pour rester compétitifs. À mon sens, on doit notre réussite à notre transparence, notre expérience personnelle dans le domaine du sport, et surtout au fait que l’on soit une « petite structure ». Nos sportifs n’ont pas douze mille interlocuteurs avant de pouvoir interagir avec leur manager, ce qui est un gros point positif.
Je sors de la douche, enfile un jean cigarette avec une paire d'escarpins, un simple pull à fines mailles à même ma peau encore humide, puis je retourne récupérer mon sac à main dans la chambre. J’y glisse ma clé USB ainsi que mon ordinateur portable. Un petit coup de maquillage, du parfum, et me voilà fin prête.
Lorsque j’arrive dans la cuisine pour petit-déjeuner, ma princesse est déjà dans sa chaise haute, occupée à manger des fraises avec ses doigts. Elle les mastique énergiquement, comme si c’était la chose la plus délicieuse qu’elle ait goûtée jusqu’à présent, ce qui fait rire Jack.
— Elle est pire que son père, me précise-t-il en me tendant mon café. Tout ce qu’elle peut attraper, elle le dévore.
— En même temps, vu tout ce qu’elle dépense comme énergie, précisé-je en lui embrassant le front, ça ne m’étonne même pas.
— Je t’ai mis son déjeuner dans ton sac à langer, me lance Jack.
— Tu es génial, merci.
Demain, c’est le soir de la reprise dans l’Underground, donc aujourd’hui, c’est full training pour Parker. J’emmène San avec moi au boulot en espérant qu’elle soit « sage ». J’ai prévu un nombre incalculable de petits jeux pour l’occuper, en attendant que Sabrina vienne la récupérer cet après-midi pour que je puisse être tranquille pendant ma réunion avec Spencer.
— Prête, mon amour ? demandé-je à San qui mange sa dernière fraise. Ce matin, tu viens au bureau avec Maman. Tu vas voir, ça va être super !
Je la sors de sa chaise haute, puis l’installe dans sa poussette après lui avoir essuyé la bouche et les mains. Je lui tends son doudou, une peluche qui représente un loup gris – évidemment. Elle lui mâchouille automatiquement l’oreille. Pauvre doudou…
Je termine de l’accrocher lorsque je sens une grande main chaude, un peu calleuse, glisser sous mon pull, contre mon ventre, puis remonter en flèche vers ma poitrine, empoignant mon sein droit, complètement nu, pour le presser avec possessivité et autorité. De quoi me filer un coup de jus tout le long de ma colonne vertébrale.
— Tu comptais partir sans me dire au revoir ? j’entends murmurer au creux de mon oreille, ce qui me fait sourire.
Toujours dans sa poussette, San regarde par-dessus mon épaule. J’imagine que son air réjoui et ses petits rires de bébé sont dus au fait qu’elle voit son père, juste derrière moi.
— Pas du tout, réponds-je, un brin amusée, sentant mon homme me tirer vers l’arrière, pour que je sois tout contre lui, là où, grâce à mes hauts talons, mes omoplates reposent au niveau de ses pectoraux. Je savais pertinemment que mon homme allait remonter de la salle pour m’embrasser avant que je parte !
— Ouais, t’as de la chance… c’est plutôt une bonne explication, marmonne-t-il, la bouche dans mes cheveux, sa main droite toujours occupée à me caresser le sein.
Son pouce ripe délicieusement sur mon téton, hypersensible depuis que j’allaite notre fille. Ce simple toucher m’envoie des picotements dans toute la poitrine.
Je me retourne vers Parker, ses deux paumes se retrouvant au creux de mes reins. Ses pouces dessinent de petits cercles sur ma peau tandis que je lève la tête vers lui pour l’embrasser.
— J’ai beaucoup de chance, je sais, souligné-je ce qui lui provoque un sourire.
— Pas plus que moi. Fais attention à toi, bébé. Et à ma fille.
Je l’embrasse une nouvelle fois, me perdant un peu plus contre son corps. Rien à foutre que sa transpiration tache mes fringues. Il n’y aurait que moi, on serait déjà en train de s’adonner à une petite séance de stretching sous la couette. Mais à présent que nous sommes parents, la dure réalité est bien là : on ne peut pas baiser dès qu’on en a envie. Et encore, j’estime que par rapport à la moyenne, on est largement au-dessus des courbes. Quel couple peut se vanter de baiser cinq à six fois par semaine ? Sans compter les « doublettes ». C’est rare que passent quarante-huit heures sans que l’on fasse l’amour. Heureusement que je suis sous implant contraceptif depuis la naissance de San, parce que vu notre rythme, j’aurais déjà deux enfants… voire trois.
— Pas trop de zèle, aujourd’hui, d’accord ? lancé-je en récupérant le sac à langer, puis la poussette avec San dedans. Faut que tu sois en forme pour demain soir, je te rappelle.
Il lève les yeux au ciel malgré un petit air malicieux qui se dessine au fond de ses pupilles bleu-gris.
— Oui, madame la Manager, me répond-il en prenant une bouteille d’Apurna dans le frigo.
Il la débouchonne, en boit quelques longues gorgées avant de la ranger. Il essuie ensuite sa bouche d’un revers de main, me dévoilant un sourire des plus arrogants.
— Je serai plus qu’en forme demain…
Le clin d'œil qu’il m’adresse me fait quelque peu douter. De quoi parle-t-il ? De sa performance dans la cage de l’Under ? Ou de sa performance dans la cage que va devenir notre chambre à coucher après ses combats ?
***
Mes doigts pianotent à toute vitesse sur le clavier de mon ordinateur. Je profite du silence qui règne dans mon bureau pour terminer la rédaction du nouveau contrat que je dois envoyer à une grande marque de vêtements de sport au sujet de son sponsoring pour l’une de mes athlètes féminines, championne d’athlétisme. Elle vient d’avoir, à vingt-huit ans, un bébé et il est hors de question que sa maternité l’empêche de réaliser son rêve de décrocher une médaille olympique. Du coup, avec les annotations apportées par nos avocats, je compte bien mettre un point d’honneur à ficeler ce contrat.
S’il y a bien une chose que je ne tolère pas, c’est ce manque de respect et de considération envers les femmes. Envers les sportives, en particulier. Bien sûr qu’elles doivent revenir à leur niveau précédant leur grossesse, elles le savent, elles ne sont pas stupides. Il faut juste les soutenir, prendre en compte leur “nouvelle vie”, leur “nouveau corps”, au lieu de les balancer au placard !
J’ai tout juste terminé lorsque la porte de mon bureau s’ouvre, révélant la très jolie silhouette de notre secrétaire, Mora, avec qui, Spencer et moi, avons commencé l’aventure J&N’s, il y a de cela presque trois ans.
— Coleen, il faut absolument que…
— Chut ! la coupé-je en lui faisant les gros yeux, le doigt posé sur mes lèvres.
Surprise, elle me regarde comme si j’étais tombée sur la tête. Je lui montre San en train de dormir à même le sol, au beau milieu de mon tapis. En étoile de mer, les poings un peu fermés tout près de son visage, ses cheveux retombent en de grosses boucles sur son front et ses tempes.
Lorsque je l’ai vue s’écrouler de fatigue, en mode on/off, je me suis dit que j’allais profiter de ces dix ou quinze minutes de répit pour rédiger ces fameux contrats et là, ça fait cinquante-cinq minutes qu’elle roupille paisiblement. Pour une sieste, un matin, ça relève du miracle. Je n’ose même pas la toucher de peur de la réveiller.
Je fais signe à Mora de sortir et je la rejoins dans le couloir, refermant doucement la porte derrière moi.
— Désolée, Mora, le sommeil avec San, c’est tellement compliqué que toutes les occasions sont bonnes à prendre, expliqué-je en m’étirant, bras au-dessus de la tête.
Je réarrange mon pull dans mon pantalon alors qu’elle m’adresse un petit sourire en coin.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je ne t’aurais jamais imaginée en maman poule, dis donc.
— Maman poule, moi ?! m’étonné-je. J’ai l’impression d’être plus maman louve. C’est Parker, le papa poule.
— Il doit être si mignon avec sa fille, lâche-t-elle d’une voix plutôt rêveuse, les yeux rivés vers le plafond, perdue dans ses pensées. Encore plus que lorsqu’il pose pour les caleçons de chez Trouble Makers…
Le regard qu’elle me lance par-dessus ses lunettes noires de secrétaire plus que coquine – après tout, nos stagiaires ne la surnomment pas Venus pour rien – me fait doucement sourire.
C’est vrai qu’afficher son mec sur tous les spots publicitaires du pays, pour la promotion de la nouvelle gamme de lingerie homme « sportswear », n’est pas la meilleure des idées. Surtout lorsque l’on est jalouse et que l’on ne veut pas entendre parler tous les quatre matins des abdos de son homme, de son magnifique teint bronzé, de son « V » qui fait baver ou encore du système veineux qui habille ses avant-bras. La louve que je suis tire un peu la tronche, mais question sponsors et management, j’ai visé ultra fort ! Heureusement que je peux obtenir ce que je veux d’Oméga… parce que Parker, lui, j’ai cru qu’il allait me fusiller de ses yeux revolver quand j’ai mentionné ce contrat.
— Qu’est-ce que tu voulais ? m’enquiers-je tandis que Mora me tend une pile de documents.
— Ça vient d’arriver, c’est pour une nouvelle représentation. L’athlète te réclame expressément…
J’arque un sourcil, intéressée.
— Femme ou homme ? questionné-je en récupérant le dossier.
— Femme, jeune femme. Tout juste dix-neuf ans.
— Mmh… et quel sport ?
Mora n’a même pas besoin de répondre que je le vois sur sa fiche de renseignements : boxe anglaise.
— Non, c’est mort, je ne prends pas de boxeurs ni de boxeuses ! répliqué-je en rendant les documents à Mora.
Je ne peux pas travailler avec eux. C’est trop dur. Si je commence avec un, je sais que par mon expérience et histoire personnelles, je serais étiquetée comme LA manager des boxeurs, et ça, hors de question. Le seul que je représente dans ce sport, c’est Parker.
— Allez, Coleen, fais un effort ! S’il te plaît ! me supplie Mora. Elle est venue elle-même du Colorado pour te le déposer. J’ai discuté avec elle et c’est une super nana.
Je secoue la tête.
— N’insiste pas, Mora.
— Elle n’a pas toujours choisi les meilleures options pour sa carrière et sa mère est décédée l’année dernière…
J’émets un petit rire nerveux. Elle se fout de moi, là ?
— Tu joues sur la corde sensible ? lancé-je, les sourcils arqués. Je suis agent pour sportif, pas maman de substitution, c’est clair ?
— C’est pas du tout clair, insiste Mora en remettant ses longues mèches blondes derrière son oreille. Je te rappelle que tu as dû négocier avec l’Université pour que Chiara, ta nageuse, soit acceptée à la seconde session de rattrapage pour ne pas qu’elle redouble ; tu as tiré Paul, ton joueur de baseball, de ce mauvais pas dans lequel il s’était mis en fréquentant cette fille qui n’avait même pas vingt-et-un ans…
— Il n’était pas au courant, elle avait une fausse carte d’identité ! répliqué-je, agacée.
— Peu importe. Et Marlon, ton coureur, que tu as harcelé au téléphone pour qu’il aille faire ses analyses d’urine histoire qu’on ne l’accuse pas de tricherie en ayant recours à l’usage de drogue ?
— C’est mon job, tout ça ! rappelé-je.
— Effectivement, maman de substitution, c’est ce que je dis. En plus, tu t’occupes déjà d’un boxeur… et non, ce n’est pas Parker, me coupe-t-elle quand je m’apprête à ouvrir la bouche. Je te parle de Gabe, ton petit frère.
— C’est la famille, c’est différent.
— Coleen, s’il te plaît. Je ne te demande jamais rien, mais là… elle m’a touchée, cette gamine. D’autant qu’elle s’est fait avoir avec son dernier contrat publicitaire.
— C’est-à-dire ?
Je sens que je vais regretter ma curiosité.
— Elle devait poser pour un déodorant spécial, tenu soixante-douze heures, bref, tu vois le genre ?
— Ouais…
Je me pince les lèvres. J’imagine la suite.
— Et ça s’est terminé par des photos sans soutif…
Je souffle bruyamment par le nez. Voilà, j’en étais sûre.
— Elle s’appelle comment ? marmonné-je en récupérant le dossier alors que Mora m’adresse un sourire victorieux.
— Elissa Baxter.
— Je la connais, dis-je en soupirant. De nom. Elle a fini 5e du classement USA, dans sa catégorie, l’année dernière.
— Voilà… merci, patronne.
Sans un mot, je lance un regard noir à Mora. La paperasse sous le bras, je retourne dans mon bureau en faisant bien attention de ne pas réveiller San qui dort toujours, la bouche grande ouverte.
Je la vois, là… à peine treize mois. Avec ses soixante-dix centimètres de haut. Ses petites boucles brunes, sa jolie peau caramel, sa bouche en forme de cœur, son air innocent sur le visage. Putain… si un jour elle pratique un sport à haut niveau, et qu’un connard dépasse les limites sur une campagne publicitaire, le mec, je le bute. En fait, je buterais n’importe quelle personne qui lui ferait du mal. Mec ou pas mec, sport ou pas sport.
Je m’assois à mon bureau tout en ouvrant le dossier de cette fameuse Elissa Baxter. Je peux dire adieu à ma tranquillité. Maintenant, si quelqu’un doit foutre un coup de pied dans la fourmilière pour rééduquer ces gros porcs qui se croient tout permis avec des jeunes filles, je suis ravie d’être cette personne.
***
Mes talons résonnent sur le béton armé du parking. Je viens tout juste de garer la voiture, épuisée par cette journée de boulot. Ça faisait un moment que je n’avais pas passé douze heures, le cul sur une chaise, à gérer de la paperasse.
J’appelle l’ascenseur tout en regardant les photos de San avec Sabrina défiler sur mon téléphone. Cet après-midi, ma meilleure amie a emmené ma fille au parc et visiblement, elles se sont amusées comme des folles.
Étant donné qu’il est vingt-heures, je devrais la retrouver baignée, en pyjama, le ventre plein, et prête à aller au dodo. Si Parker n’a pas cédé à ses caprices, évidemment.
Je suis sur le point de ranger mon portable dans mon sac pour monter dans l’ascenseur lorsque celui-ci se met à sonner. C’est un appel de mon petit frère.
— Hello, décroché-je avec un grand sourire. Comment tu vas ?
— Comme la fin d’une année à la fac, j’imagine.
Sa voix est rauque, un brin éraillée. Je comprends rapidement que quelque chose ne va pas.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? demandé-je, en appuyant sur le bouton du quinzième étage.
— Rien, rien, me rassure-t-il. Je suis juste crevé. Enfin bref, j’appelais pour prendre de vos nouvelles ? Tout va bien pour toi ? Comment vont mon connard de beau-frère et mon adorable nièce préférée ?
J’esquisse un sourire. Je lui dis que tout le monde se porte bien, que San grandit de jour en jour et que Parker se prépare pour son retour dans l’Underground, demain.
Lorsque j’aborde les combats, j’ai l’impression que Gabe se tend.
— T’es sûr que tout va bien, Gabe ? Ta voix est bizarre.
— Oui, aucun souci. Vraiment. C’est la fatigue, je suis bientôt en partiels. Parker est prêt pour cette saison ?
— Il est paré pour sa troisième ceinture consécutive de Legender, souris-je au téléphone. J’espère qu’il va y arriver. J’ai pas checké tous ses adversaires. On est à la présaison, ils accumulent les points, tu sais. Les tours de chauffe sont la semaine prochaine. On va dire que demain et samedi, on prend la température pour le grand bain.
— Ouais, ouais… et euh… le grand bain, ça va aller ?
Je fronce les sourcils, surprise. C’est moi ou il est inquiet pour Parker ?
— Je rêve, petit frère, ou tu discutes des capacités physiques de mon homme, là ?
Je l’entends rire au téléphone, puis, la seconde d’après, je comprends qu’il s’est jeté sur son lit tel un phoque sur la rive.
— Absolument pas ! J’ai toute confiance en Oméga. J’espère juste que ça va aller. Si tu me dis que tout va bien, alors… il aura sa troisième ceinture, ça ne fait aucun doute.
Arrivée devant la porte de l’appartement, je cherche les clefs de l’appartement quand Gabe m’interroge sur Connor. Surprise, je lève la tête.
— Connor ?! T’es sérieux, Gabe ? Je ne l’ai pas revu, ni même entendu parler de lui depuis ce qu’il s’est passé à Vegas. Pourquoi est-ce que tu me demandes ça ? Il t’a appelé ? Qu’est-ce qu’il veut ? Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
Mon pouls s’emballe. Encore plus lorsque je repense à ce que Connor a fait à notre petit frère, il y a deux ans. L’inscrire dans l’Underground juste pour me faire chier et obliger Oméga à capituler. Quelle ordure !
— Non, c’était juste euh… comme ça… pour savoir. Parfois, je… euh… je me demande ce qu’il devient.
J’émets un petit rire amer.
— Il est sûrement en train de se foutre dans une nouvelle merde avec son royaume de street-fighting. Honnêtement, je m’en moque. Et tu devrais suivre mon exemple, Gabe.
— Je sais. Bon, je vais te laisser, je dois aller prendre ma douche. J’ai un rendez-vous avec Chiara…
Je ne peux m’empêcher de lever les yeux au ciel.
— Tu lui diras de ne pas oublier de réviser ses cours d’histoire, hein. Parce que je ne passerai pas, une seconde fois, derrière elle pour négocier une session de rattrapage ! grogné-je en sortant mes clefs de mon sac.
— Oh, t’inquiète pas, soeurette, ce soir, c’est moi qui passe derrière elle.
— T’es qu’un obsédé, Gabe. Vraiment. T’es mon petit frère, je ne veux pas savoir ça. Allez, ciao.
— Ciao, embrasse la famille pour moi ! ricane-t-il tandis que je soupire, blasée par son attitude de gamin malgré ses vingt-et-un ans bien tapés.
Je raccroche et ouvre la porte de l’appartement.
J’ai à peine le temps de faire deux pas que j’entends crier « mamaaaaaaan » avant qu’une tornade brune ne se jette dans mes jambes d’une démarche encore un peu hésitante.
— Eh ! Mon bébé d’amour !
Je récupère San dans mes bras, toute pimpante dans son pyjama jaune citron.
— Gad’, gad’, me dit-elle excitée en me montrant la boule de pâte à modeler vert fluo qu’elle maltraite entre ses petits doigts.
— Oh, c’est une super grosse boule ça. C’est chouette, dis-je en lui claquant un baiser sur le nez.
J’entends ricaner derrière moi.
La casquette posée à l’envers sur sa tignasse blonde et la barbe mal rasée, Dennis aide Jack en cuisine.
— Tant qu’elle en a qu’une entre les mains et pas deux, ça devrait aller, précise-t-il alors que Jack se retient de rire devant mon regard noir.
— Je vais te mettre un coup de pied au cul tellement fort, Reed, qu’on verra bien où tes deux boules vont atterrir, hein !
Cette fois-ci, Jack éclate de rire. San dans les bras, le menton relevé, je snobe cet imbécile et me dirige dans le salon, là où le reste de l’équipe est installé sur le canapé, Parker au milieu. Le coach près de la télé, commente les anciens combats des prochains adversaires d’Oméga.
Mon homme est vautré entre les coussins avec toute la nonchalance, l’arrogance et la majestuosité qui le caractérisent.
Sa main droite est dans celles de Jodie, assise en tailleur sur le canapé. Elle s’affaire à vérifier l’état de ses articulations, tandis que Stan est installé à même le sol, une bière à la main, les yeux braqués sur l’écran. Derrière lui, Sabrina est appuyée sur le bord du divan, le bordeaux du tissu se mariant parfaitement bien avec la couleur de sa robe. Elle fait l’inventaire de la pharmacie pour l’Under tout en grignotant des bâtonnets de surimi.
Je dépose San dans son parc, puis salue tout le monde d’un signe de la main avant de retirer mes escarpins. Je me faufile sur le canapé, à côté de mon mâle qui prend tout de suite ses aises en enroulant sa main gauche autour de ma cuisse pour me ramener contre lui. Il me vole un baiser ignorant Anderson qui est toujours en train de lui parler. Je ne savoure ses lèvres qui ont le goût de l’Apurna et du citron qu’une seule seconde, ce qui est assez pour m’exciter, mais bien trop peu pour me rassasier.
— Adams, tu m’écoutes ? gronde le coach.
— Ouais, répond-il en tournant la tête vers la télé, son bras gauche enroulé autour de ma taille pour me maintenir près de lui.
Tu parles. À mon avis, son entraîneur a perdu toute son attention au moment où mes fesses ont touché le canapé et que ma jambe a tapé contre la sienne.
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