Underground T4 : Verity
ch030
Chapitre 30
Debbie
Dix ans plus tôt…
Novembre 2009.
Je vérifie le chauffage une énième fois. Malheureusement, les radiateurs sont toujours aussi tièdes. Il fait à peine dix-huit degrés dans cette baraque. Je sais qu’un bébé ne doit pas dormir dans un endroit trop chaud, mais là, c’est vraiment limite.
Je resserre mon gilet autour de moi, puis me natte les cheveux à la va-vite avant de monter à l’étage afin d’aller voir Cassey dans sa chambre. Enfin… dans la pièce bourrée de cartons où son berceau trône en plein milieu de ce qui est censé être un « bureau ». Réaménager cette partie de la maison figure en priorité sur ma liste. J’aimerais bien installer mon fils dans la plus grande pièce, au fond du couloir, cependant celle-ci est un vrai frigo pour le moment.
En attendant, Cassey est dans sa turbulette en dépit de ses quarante degrés de fièvre. Le médecin qui l’a reçu en consultation cet après-midi m’a conseillée de le laisser en couche afin que la fièvre baisse, néanmoins avec une température ambiante aussi basse, je… je ne sais pas si c’est une bonne idée. Mon instinct maternel m’a soufflé de le mettre quand même dans une gigoteuse.
Je passe ma main sur son minuscule front. Malgré l’antipyrétique, il est brûlant. Sa respiration est grésillante et ses joues sont rouges. Je déteste le voir malade, grippé à mort. C’est l’horreur, d’autant plus que c’est la première fois. Je me demande où il a pu attraper un tel virus, putain.
Cassey s’agite doucement, ses bouclettes cuivrées venant chatouiller mes doigts. Je lui embrasse le bout du nez, puis branche le babyphone avant de redescendre dans le salon.
Dans l’escalier, je jette un œil à mon portable. Toujours aucune nouvelle de Gaylord. Je lui ai laissé au moins trois messages au sujet de Cassey. Il abuse de ne pas me rappeler !
Quand j’arrive dans la cuisine, je suis encore plus dépitée. Il y a des cartons partout, la totalité des modules est sous plastique, démontée et éparpillée à droite et à gauche. On nous a livré les meubles il y a deux semaines… et j’attends toujours que Gaylord s’en occupe.
Je me masse la nuque, agacée, avant de commencer à déballer quelques cartons, le récepteur du babyphone posé en équilibre sur le micro-ondes.
En une heure, je range seulement l’équivalent de deux placards. Entre mes allers-retours dans la chambre de Cassey pour ses quintes de toux et m’assurer qu’il respire bien, je n’ai pas eu le temps d’avancer davantage.
Je m’apprête à ordonner toutes les poêles et les casseroles dans un tiroir lorsque la porte d’entrée s’ouvre enfin. L’instant d’après, la voix rauque de Gaylord résonne dans le hall.
Je sors de la cuisine, tombant nez à nez avec mon homme et deux de ses partners.
— Salut, Debbie.
— Hello.
Je leur adresse un rapide signe de la tête tandis que Gaylord lâche son sac de sport au pied du porte-manteau, ses deux compères allant se vautrer sur les canapés avant d’allumer la télé. Pour monter la cuisine, y a jamais personne par contre pour installer les enceintes de la chaine hifi et l’écran plasma, y a des volontaires.
— Il est dix-huit heures, pourquoi t’es pas prête ? me demande Gaylord, amusé, en m’attrapant par la taille
Il m’attire contre lui afin de me voler un baiser. Il sent bon le cèdre et l’eucalyptus.
Sur son visage, son œil droit est encore tuméfié de ses combats de la veille, sans parler de son hématome qui s’étire sur sa pommette. Il a vraiment une sale tronche. Pourtant, il reste beau comme un dieu. À mon grand désespoir.
— T’as pas eu mes messages ? soupiré-je en lui indiquant de me suivre à l’étage.
— Non, pourquoi ? Y a un problème ? s’enquiert-il, inquiet avant de passer sa tête dans le salon. Je reviens, les mecs.
Il me rejoint ensuite dans l’escalier, son pas emboîtant le mien.
— Je me suis entraîné tout l’après-midi, j’avais pas mon portable, désolé. Où est Cassey ?
Je me retourne brusquement afin de lui faire face, ancrant mon regard noir dans le sien.
— Je suis fatiguée, Gaylord, d’accord ? Fatiguée d’être sur tous les fronts ! m’énervé-je. Fatiguée d’être mère, étudiante, femme de fighter, kiné, infirmière, bricoleuse, cuisinière, femme de ménage, belle-sœur, belle-fille. Fatiguée de devoir tout assumer seule, tu comprends, ça ? Je ne suis pas Wonder Woman. Je vais craquer…
— Debbie, amorce-t-il avant de s’arrêter face à mes yeux, toujours aussi noirs.
— Je t’ai dit hier, avant l’Under, que Cassey commençait à être malade et que j’avais un rendez-vous avec le médecin, tu te souviens ?
— Euh… ouais.
— D’accord, donc tu étais au courant et tu n’as pas jugé bon de m’appeler pour savoir comment allait ton fils ?
Il garde le silence. Pas parce qu’il en a rien à foutre, mais parce qu’il n’y a rien à répondre. Je connais Gaylord… il m’aime et il aime Cassey plus que tout, cependant il aime aussi le free-fight plus que tout.
— Qu’est-ce que le médecin a dit ? me demande-t-il d’une voix tendue.
— Qu’il avait sûrement une bonne bronchiolite. Il m’a donné des trucs visant à faire baisser la fièvre et l’aider à respirer un peu mieux.
— À respirer un peu mieux ? C’est quoi ce bordel ?! s’exclame Gaylord avant de me contourner, fonçant pleine balle dans la chambre où Cassey dort toujours dans son berceau, entouré de son doudou, un petit lion tout doux.
Il se penche au-dessus de son lit, caresse à son tour la tête de son fils, puis pose sa grande main sur son abdomen, écoutant attentivement sa respiration.
— Le virus encombre ses poumons, mais tout va bien pour le moment, le rassuré-je avec douceur face à son inquiétude apparente. Viens… ne le réveille pas, il a besoin de repos.
Je tire sur son bras pour le sortir de cette chambre avant d’aller nous enfermer dans la nôtre, là où le matelas est toujours posé à même le sol, nos quatre ou cinq valises ouvertes sur de vieilles commodes en bois qui mériteraient un bon coup de ponçage et de peinture.
— Je suis désolé, Debbie. Tu as raison, j’aurais dû t’appeler, m’avoue Gaylord alors que je referme la porte derrière nous.
Frottant nerveusement mes paumes, moites, sur mon jean, je lui lance un petit regard en coin.
Debout face à moi, habillé d’un bas de survêtement et d’un simple sweat écarlate, sa couleur de fighter, il croise ses bras sur son torse avant de les décroiser aussitôt, glissant sa main dans ses boucles cuivrées afin de les ébouriffer.
— J’oublie parfois que…. que c’est vrai, tu n’es pas Wonder Woman, même si je le pense, commence-t-il avec un soupir. Tu es capable de tout faire, Debbie, vraiment. Je te vois tout gérer d’une main de maître et ça m’impressionne, sérieux.
— Je m’en fous que tu sois impressionné, Gaylord, je… c’est pas ce que je te demande. Je veux juste ne pas être toute seule, chuchoté-je, la gorge serrée. Regarde, ça fait quinze jours que tu aurais dû monter la cuisine, et oui, je sais, c’étaient les sélections, le coupé-je en le voyant ouvrir la bouche. T’as toujours une bonne excuse, et… et je ne veux pas passer au second plan, ni que Cassey soit relégué après le fight. D’accord ?
— Dis pas ça ! s’énerve-t-il brusquement en réduisant la distance entre lui et moi. Vous êtes ma priorité, et tu le sais très bien.
— Non, je ne le sais plus.
— Bébé, s’il te plaît… ne dis pas ça.
— Je me demande ce que je dois faire pour que tu ouvres les yeux, Gaylord, murmuré-je. On est… au bord du gouffre.
— OK, bon, ça suffit ! me coupe-t-il, les traits figés.
Ses mains m’attrapent par les épaules. Il est tellement proche de moi que son nez frôle le mien. Je suis obligée de loucher afin de garder le contact avec ses grandes prunelles vertes.
— T’es sous-pression, là, et tu dis de la merde. Tu ne sais même pas ce que tu racontes, bébé, et je peux le comprendre. J’ai… j’ai merdé, oui. Je te promets que je vais me rattraper. Ce soir, j’ai seulement trois combats, je me magne de les gagner et je reviens tout de suite après. D’accord ?
Je ne réponds pas. Je m’en fous de ses affrontements.
J’ai besoin de mon homme, pas d’un putain de titre de champion.
— D’accord ? insiste-t-il, la mine suppliante, les mains tremblantes.
Je m’humecte les lèvres, puis acquiesce.
— Je t’aime, Gaylord, murmuré-je. Je t’aime plus que n’importe qui d’autre, mais maintenant, on est plus seuls au monde. On a Cassey. On a un enfant… et on se doit, en tant que parents, d’être présents, de choisir la meilleure solution pour lui, pour son avenir. T’es pas d’accord ?
— Si, bien sûr que si…
— Alors, grandis un peu, chéri. On a plus le choix. Et dès demain, tu as intérêt à me monter cette putain de cuisine, ordonné-je en me dégageant de ses bras.
Je lui jette un rapide coup d’œil par-dessus mon épaule, puis quitte la chambre pour aller dire à ses deux connards de potes de baisser le son de la télé. Manquerait plus qu’ils réveillent Cassey, tiens. Là, j’aurais gagné le jackpot !
OceanofPDF.com