Underground T4 : Verity

Emilia Robinst · Chapitre 32 sur 62

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Underground T4 : Verity

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Chapitre 29

 

Debbie

 

Illinois, Chicago.

Mes talons claquant lourdement sur le parquet, j’entre dans la cuisine. Je suis crevée, mes cauchemars n’ont pas cessé de me réveiller.

Avec un soupir, je tire sur ma jupe de tailleur, d’un joli bleu pastel, avant de chausser mes escarpins zébrés.

— Cassey, mange tes céréales et dépêche-toi, chéri. On part dans dix minutes, le préviens-je en me redressant pour remonter mes cheveux en un chignon haut.

— Ouais, ouais…

— Je n’ai pas envie que tu sois en retard ! insisté-je.

Je me sers un café quand la porte d’entrée claque. Jack arrive dans la cuisine, les bras chargés de légumes et fruits en tout genre alors qu’il est tout juste huit heures du matin. Je rattrape une grappe de tomates qui semble avoir des envies suicidaires. Dans ma hâte, j’en écrase une et me retrouve avec son jus plein mon pull beige. Fait chier… Journée de merde qui commence ! Mon horoscope l’avait prédit.

« À cause de l’opposition astrale entre le Soleil et Neptune, vous risquez de rencontrer quelques problèmes de communication aussi bien au travail que dans votre vie privée. »

Magnifique !

— Merde, désolé pour ton pull, lâche Jack, les yeux exorbités tandis que ma mâchoire se décroche du reste de mon visage.

— C’est pas grave, le rassuré-je en tournant les talons afin d’aller me changer rapidement.

Je retire ce satané pull, enfile un cache-cœur rosé par-dessus mon chemisier blanc, puis reviens dans la cuisine, là où Cassey est toujours obnubilé par la télé. Énervée, j’attrape la télécommande et j’éteins cette maudite télévision.

— Non, mais t’es sérieuse ?!

— Pardon ?! relevé-je, un sourcil arqué, les traits déformés par la colère.

Il se pince les lèvres malgré son regard noir. Il ne me répond pas – heureusement pour lui, d’ailleurs – cependant son petit soupir vaut bien toutes les contestations de la Terre. Il part chercher son sac à dos et sa veste en jeans, puis revient dans la cuisine, les pieds traînants, au moment où Parker, Gabe et Stan rentrent de leur session de jogging ultra matinale.

Les trois ont le tee-shirt trempé, les tempes mouillées, le souffle court et les joues rouges. Parker reste quand même celui qui a la plus fière allure, comme si les vingt kilomètres qu’il venait de courir en à peine une heure et demie ressemblaient à une balade dominicale autour du lac.

— T’as une de ces têtes, minus, relève Parker en retirant ses baskets avant de récupérer son cocktail multivitaminé dans le frigo. Qu’est-ce qu’il se passe ? C’est ta mère qui te fait suer ?

— C’est rien, lâche Cassey en me lançant un regard en coin.

Je lève les yeux au ciel et bois une gorgée de mon café. Stan vient m’embrasser sur la tempe, non sans un ricanement.

— T’as encore mis une plombe à prendre ton petit déjeuner ? lui demande mon petit ami en se penchant sur le comptoir de la cuisine, les bras croisés sur le plan de travail.

Son tee-shirt noir lui colle à la peau et ses chaussures de sport sont boueuses. Ils ont dû aller courir autour du lac. Sérieusement, je ne sais pas si c’est raisonnable alors qu’un putain de malade veut nous nuire.

Je termine mon café tandis que Gabe ébouriffe les cheveux bouclés de son neveu adoré. Dire que, potentiellement, d’ici quelques mois, il aura un autre neveu ou une nouvelle nièce.

— Laissez-le, vous allez le vexer, ce petit lapin, se moque gentiment son oncle

Cassey lui donne un coup d’épaule dans les côtes ce qui le fait encore plus rire.

— Vous êtes prêts ? intervient Stan en récupérant les clefs sur le meuble.

Comme tous les matins depuis plusieurs jours, il nous conduits à l’école, puis à mon travail. Je sais qu’à un moment, il a été question de me mettre en arrêt maladie et que Cassey loupe la fin d’année scolaire, mais j’ai très vite écarté ces options. Pour le coup, Coleen était d’accord avec moi. On doit continuer à mener nos vies le plus normalement possible. Même si elle a emmené San dans l’Oregon et que deux énormes gorilles s’assurent que Cassey ne s’échappe pas à droite à gauche, que ça soit à l’école, ou à ses cours de boxe. Je préfère que l’on soit étroitement surveillés par les garçons et ceux qu’ils ont embauchés plutôt que de se planquer. Ce n’est pas facile, les nœuds à mes intestins peuvent le certifier, cependant, ça me paraît être le plus judicieux. Ne serait-ce que pour mon fils. Je ne veux pas qu’il se doute de quelque chose. La venue inopinée de Connor chez nous l’a déjà bien assez remué.

— Cassey, t’as tout ce qu’il te faut ? s’enquiert Stan en ouvrant la porte d’entrée.

— Oui, c’est bon.

— Parfait, en route. Je reviens dans une heure, annonce-t-il à Parker quand Coleen sort de la chambre, le teint aussi cerné que moi.

— T’as le temps. Jodie doit regarder mon épaule, de toute façon.

Je fronce les sourcils, surprise.

— T’es blessé ? demandé-je à Parker alors que Coleen adresse un signe de la main à Cassey tout en bâillant.

— Non, j’ai juste une petite gêne en abduction max. C’est tout.

— OK… À ce soir, dis-je à tout le monde avant de quitter l’appartement, mon sac en bandoulière.

Une fois dans la voiture, Stan lance la musique. Il sort du parking lorsque Cassey se racle la gorge :

— Maman, j’ai mon exposé sur le système solaire à rendre pour demain, commence-t-il tandis que je sens les problèmes pointer à l’horizon.

— D’accord… Et ?

— Je l’ai oublié à la maison. Dans ma chambre.

Les lèvres pincées, je me retiens de pousser un juron.

Le soleil effleure déjà le haut des gratte-ciel en cette matinée de juin. Dans la rue, les gens dévalent les escaliers ou déambulent sur les trottoirs, le nez collé à leur téléphone ou bien occupés à textoter sans regarder où ils vont. Ils ont tous l’air si paisibles. Si sereins. Bien que pressés. Je les envie. Presque.

Mon homme s’éclaircit la gorge.

— On t’avait pas dit de prendre toutes tes affaires, Cass’ ? demande-t-il.

— Si, mais en vingt minutes, c’était compliqué.

— J’irai le chercher à ma pause déjeuner, c’est pas grave, soufflé-je, une main sur le front.

— Pas question, marmonne Stan en me lançant un regard en coin. On ira ce soir, après ton taff. Tous les deux.

— J’en ai pour cinq minutes, Stan.

— T’en aurais pour cinq secondes, ça serait pareil, Deb’. Je te laisse pas retourner là-bas toute seule et encore moins avec ce…

— Stan, l'appelé-je en lui faisant les gros yeux.

— … ce dégât des eaux, termine-t-il rapidement avant de se concentrer sur la route et les bouchons qui se profilent devant nous. Donc, on ira chercher ton exposé ce soir, Cassey. Fin de la discussion.

Il resserre ses mains sur le volant, à l’image de sa mâchoire qui se crispe sur ses dents.

Dans le rétroviseur, je vois mon fils, assis au milieu de la banquette arrière, la ceinture bien bouclée. Il ne dit rien, regardant par la fenêtre comme si de rien n’était. Pourtant, à sa façon d’agir, de lever la tête, de bouger son petit nez, je comprends qu’il sait que quelque chose ne tourne pas rond. Mais je n’ai aucune idée de comment aborder le sujet avec lui.

***

Il est presque huit heures du soir quand Stan vient me chercher à l’agence.

J’ai eu une journée si chargée que je n’ai même pas pris le temps de déjeuner ce midi malgré la salade que m’a gentiment ramenée Leslie.

#Je suis devant le hall.

Je relis son message tout en rangeant mes affaires dans mon sac à main.

Au dehors, le soleil continue sa longue et gracieuse descente dans le ciel, effleurant l’horizon de ses magnifiques rayons dorés.

Dans l’ascenseur, j’enfile ma veste de tailleur, puis, une fois arrivée au rez-de-chaussée, je rejoins mon petit ami, calé contre le bureau, vide, des réceptionnistes.

— Tu termines de plus en plus tard, trésor, me fait-il remarquer en posant sur moi un regard énigmatique. Je vais finir par croire que t’as un amant…

— Voici mon amant, lui réponds-je, un sourire au coin des lèvres, en lui montrant mon BlackBerry – oui, je n’ai pas d’iPhone !

— Aïe, j’ai mal à mon ego! Je pensais que t’étais adepte d’un plus grand gabarit.

Je lève les yeux au ciel alors qu’il m’attrape par les hanches pour me ramener tout contre lui, entre ses jambes.

— T’es bête, je te l’ai déjà dit ? murmuré-je, mes lèvres remuant sensuellement contre les siennes.

— Au moins une fois par jour.

Sa voix n’est qu’un chuchotement. Il m’embrasse doucement, puis avec plus d’ampleur, plus de force, plus de passion aussi, avant de me relâcher prestement, me laissant tout étourdie dans le hall d’entrée désert.

— Viens, m’indique-t-il en m’attrapant par la main. Allons chercher l’exposé de Cass’.

— Tout s’est bien passé avec lui, ce soir ? demandé-je en regagnant le parking où Stan a garé sa voiture.

Le sous-sol, bétonné de bas en haut, dégage un air glacial malgré le mois de juin bien entamé.

— C’est Coleen qui s’en est occupé depuis sa sortie d’école. Elle a appelé sa mère pour l’informer qu’elle s’en chargeait.

— Ouais, acquiescé-je vaguement en pressant le pas.

Stan ouvre le véhicule et nous nous installons à l’avant. Je mets ma ceinture, puis me racle la gorge.

— Comment Parker vit la séparation avec San ?

— Mal, marmonne mon homme en m’adressant un regard en coin. Mais Coleen est là pour… pour aider à le gérer, donc ça va.

— J’espère que toute cette histoire va vite se terminer, lâché-je les yeux fermés, tandis que Stan sort du parking. Et Rudy ? Des nouvelles ?

— Aucune. Personne ne sait où il est. On… on dirait qu’il se planque. C’est vraiment bizarre.

— Qu’il se planque ?

— Ouais, c’est ce que pense Gabe. Que Rudy a fait une telle connerie qu’il se cache parce qu’il a la trouille des représailles.

Je me masse le crâne de mes doigts tendus, défaisant ainsi mon chignon. Mes longs cheveux caramel tombent en cascade sur mes épaules, puis mes seins.

— Tu veux dire une autre que celle d’avoir ramené Black Mask dans l’Under ? demandé-je d’une voix glaciale.

— Probablement, oui…

— Super !

Sérieusement, j’en ai ma claque de toutes ces bêtises.

— Eh, ma puce, murmure Stan en glissant sa main droite contre ma nuque, la seconde toujours agrippée sur le volant. Tout va bien se passer. Il ne t’arrivera rien. Je te le promets.

— Tu ne peux pas le garantir.

— Debbie…

— C’est vrai, tu n’en sais rien, bébé. Je préfère que tu me dises que c’est la merde plutôt que tu me serves un mensonge pour me rassurer.

Il s’arrête à un carrefour afin que des enfants en trottinette traversent, puis repart tout en poussant un long soupir.

— Deborah Briant, si je te promets que ça va s’arranger, c’est que c’est le cas, compris ? Sinon, je ne te le dirais pas. Je ne laisserai pas ce mec te faire du mal. Ni à toi, ni à Cassey, ni à quiconque de notre famille, est-ce que c’est clair ?

Son regard est perçant, son visage, fermé. Lorsqu’il se concentre de nouveau sur la route, je peux aisément voir sa mâchoire serrée. Je sais qu’il est en colère. Maintenant, je n’arrive pas à déterminer s’il l’est à cause de toute cette situation ou s’il l’est à cause de moi. De moi et du fait que je ne parviens pas à mettre le moindre mot sur mes sentiments. Honnêtement, de quoi ai-je peur ? De lui en demander trop ? S’il y a bien un homme qui peut encaisser, c’est lui.

Avec un soupir, je pose ma tête contre son épaule au moment où il se gare devant l’allée de la maison.

— Je suis juste inquiète. Rien de plus, soufflé-je alors que sa bouche se fraye un passage dans mes cheveux pour me planter un baiser sur le front.

— C’est normal, on l’est tous, mais je suis là, Deb’, et tant que je serai là, il ne t’arrivera rien.

Je me retiens de lui préciser qu’à la fin de l’été, il ne sera plus avec moi, à Chicago. Il voyagera dans tout le pays pendant quatre mois. Si ce n’est plus.

À la place, je quitte la voiture, claquant la portière, avant de m’élancer vers le perron. Derrière moi, le pas de Stan résonne fortement jusqu’à ce qu’il arrive à ma hauteur. Les mains enfoncées dans son jean noir, un sweat à capuche à l’effigie des Chicago Bulls sur le dos, il ne cesse de surveiller les alentours, s’attendant sans doute à voir Black Mask débarquer à l’improviste.

— J’en ai pour deux minutes, précisé-je en sortant mes clefs de mon sac.

Elles effleurent à peine la serrure que Stan me bloque le poignet.

— Je passe en premier, au cas où.

J’ai envie de lui rappeler qu’il n’est pas Kevin Costner et que je ne suis pas Whitney Houston, mais je me retiens de plaisanter. Le sujet est plus que sérieux.

Lorsqu’il ouvre la porte en un grincement qui me fait froid dans le dos, bien qu’avant aujourd’hui ce bruit ne m’ait jamais paru dérangeant, le silence m’interpelle. Un étrange silence. Sans parler de l’obscurité du hall d’entrée.

— T’as pas activé l’alarme ? me demande Stan, surpris.

Je fronce les sourcils.

— Si…

— T’es sûre ?

— Je crois, oui, me défends-je.

— T’as pas reçu de notifications d’intrusion sur ton portable ? s’enquiert-il en checkant mon écran de téléphone dès que je le sors de mon sac à main.

— Non, pas du tout. Je… j’ai dû oublier de la mettre, murmuré-je, gênée. Avec la précipitation du départ. De toute façon, c’est toujours le même code. C’est… c’est l’anniversaire de Cassey, à l’envers… ajouté-je en un chuchotement à peine audible, et je ne vois pas comment Black Mask pourrait savoir ça, donc détends-toi. Quoi ?! Me regarde pas comme ça, Stan, je suis sous pression en ce moment.

Sa mâchoire se verrouille davantage. Il pense que je sous-estime la situation, ce qui est entièrement faux. Moi aussi, j’aimerais mettre en sécurité mon fils à 3 000 km de moi, cependant… notre seule famille est ici. Au milieu de toute cette merde.

— Reste là, je vais faire un tour, m’ordonne Stan en m’abandonnant sur le perron.

— OK…

La seconde d’après, il est englouti par l’obscurité de la demeure. En partant, on a cru bon d’éteindre le disjoncteur central. Maintenant, dans la pénombre la plus totale, avec juste les derniers rayons de soleil ou les lumières de nos téléphones pour nous éclairer, ça ne me paraît plus judicieux. J’ai l’impression que cette maison – ma maison – pourrait détenir le rôle principal dans un scénario d’horreur.

Pendant deux minutes, je tourne en rond devant l’entrée, le bas de ma jupe pastel caressant mes cuisses dénudées en l’absence de collant.

— C’est bon, y a personne, m’annonce Stan en descendant l’escalier.

Je lève les yeux au ciel quand il me fait signe de rentrer.

Je claque la porte derrière moi, mon homme continuant de regarder à droite à gauche. J’esquisse alors un sourire.

— Tu sais que t’es carrément excitant en bodyguard ? lancé-je en revenant vers lui, mes hanches roulant au rythme de mes pas.

— Je suis excitant dans n’importe quel rôle, bébé, me rappelle-t-il en glissant ses paumes autour de mes reins pour m’enlacer.

— Arrogant et imbu de soi-même, les deux qualités les plus importantes pour un homme, tiens.

— Grrr… toi aussi, t’es excitante quand tu prends ce petit air pète-sec, me susurre-t-il avant de plonger son nez dans mon cou afin de déposer une myriade de baisers le long de ma gorge.

— J’ai pas un petit air pète-sec !

Je me laisse transporter par les doux frissons qu’il déclenche le long de ma colonne. J’ai l’impression, à tort, que nos corps sont privés l’un de l’autre depuis des semaines.

— Si. Complètement, me confirme-t-il en s’invitant sous ma jupe pour m’empoigner les fesses de manière possessive avant de les relâcher. Et je vais me faire un plaisir de le retirer de ton visage, tout à l’heure… une fois que tout le monde sera en train de dormir.

— Obsédé.

— T’aimes bien, arrête.

Je m’écarte de lui, un sourire tout de même sur les lèvres.

— Je vais chercher l’exposé de Cassey, je reviens, indiqué-je, mon pied sur la première marche de l’escalier en bois.

— Tant qu’on y est, je vais récupérer sa trottinette, hein. Parce que je sens le moment où ce gosse va nous la réclamer et qu’on ne l’aura pas sous la main.

— Prends-lui son ballon de basket, aussi. Comme ça, il ira tirer des paniers avec Gabe. Qu’il pratique autre chose que de la boxe. Ça lui fera pas de mal, bien au contraire, marmonné-je en me dépêchant de grimper à l’étage.

Au loin, j’entends la porte de la cave s’ouvrir, puis se refermer derrière Stan.

Dans la chambre de Cassey règne un bazar sans nom. J’inspire profondément, pouce et index pincés sur l’arête de mon nez, puis décide de passer outre cette porcherie. Comment un môme de dix ans peut-il autant mettre la pagaille pour faire une valise ? Sérieusement !

Au moins, son exposé, lui, est rangé sur son bureau. J’attrape les quelques copies doubles à la volée afin de les fourrer dans mon sac, me promettant de corriger les fautes d’orthographe dès ce soir. Écrire solère au lieu de solaire, c’est tout bonnement impossible.

Je m’apprête à quitter sa chambre lorsque mon regard est attiré par le cadre photo, posé sur sa table de chevet. Je ne peux m’empêcher de m’en rapprocher. C’est une photographie de Gaylord, Cassey et moi quelques jours après la naissance de notre fils. J’ai l’impression que c’était il y a une éternité. À une époque où j’étais une autre femme. Une gamine de vingt-deux ans qui a dû apprendre à être mère sans avoir connu la sienne. Une gamine de vingt-deux ans qui pensait que l’amour n’avait aucune limite. Une gamine de vingt-deux qui s’imaginait être éternelle.

Je repose le cadre, puis quitte la chambre de mon fils. Ça ne sert à rien de ressasser le passé.

Je descends l’escalier, le nez collé à mon portable pour prévenir Coleen que nous ne tarderons pas à rentrer. J’ai à peine posé mon pied sur la dernière marche qu’une porte claque sur ma gauche. Je sursaute, lâchant mon sac à main, son contenu se renversant alors par terre. Merde !

Je me penche pour récupérer mes affaires. Dans l’obscurité, je ne vois pas grand-chose. Un de mes crayons continue de rouler sur le parquet jusqu’à taper un obstacle en un bruit mat. Instinctivement, je jette un œil sur le côté. Mon cœur se serre aussitôt.

Là, en plein milieu de mon salon, à deux mètres de moi, se trouve un homme... Habillé de noir, veste en cuir sur le dos et une capuche sur la tête, je ne discerne que sa silhouette qui se découpe légèrement de la pénombre grâce à la faible lueur du début de soirée qui se propage à travers les vitres.

Mes genoux se mettent à flageoler.

Incapable de détourner mon regard de cette haute et imposante silhouette qui semble m’observer, tapie dans l’ombre, mon cœur bat étrangement. Mes doigts s’engourdissent, mes paumes moitissent. J’ai l’impression qu’aucun de nous deux n’ose esquisser le moindre geste. Comme pris en flagrant délit. Je n’arrive pas à bouger. J’ai la sensation de peser une tonne, qu’au premier faux mouvement, je risque de me retrouver K.O.

Pourtant, lorsque je me redresse, les jambes toujours tremblantes, les cheveux à moitié dans les yeux, je recouvre toute la puissance de mes cordes vocales dès que je vois l’homme avancer d’un pas, la main tendue vers moi.

— STAAAAAAAAAAAAN !

Dans la cave, je distingue un vrai barouf du diable. L’instant d’après, mon petit ami est à mes côtés, aux aguets, le souffle court.

— Quoi, qu’est-ce qu’il y a ?!

Son regard se braque immédiatement vers la porte d’entrée, ouverte.

Dans le salon, il n’y a plus aucune trace de l’homme en noir.

***

Allongée sur le dos, les mains agrippées à la couverture, je tente de trouver le sommeil depuis deux heures déjà.

Dans l’appartement, je ne perçois aucun bruit. Le silence règne en toute puissance.

À ma droite, les draps froids révélant l’absence de Stan me perturbent plus que de raison. Il doit croire que je dors… mais comment le pourrais-je alors qu’un inconnu, que ce Black Mask, s’est introduit chez moi ?! Comment a-t-il réussi, d’ailleurs ?! J’ai moi-même tourné la clef dans la serrure de cette foutue porte. Je ne comprends pas. Puis sa fuite... inexpliquée. Pourquoi n’a-t-il pas bougé en me voyant accroupie et sans défense, à seulement deux mètres de lui ? Plus j’y pense, plus je me dis qu’il était déjà là, avant notre arrivée. Sinon, on l’aurait forcément entendu rentrer. J’aurais dû regarder si une vitre avait été cassée… dans la précipitation et la peur, je n’y ai même pas songé. Je me mordille les lèvres, l’esprit en ébullition.

Je me redresse dans le lit, puis me passe une main lasse sur le visage. Il est presque une heure du matin. J’attrape mon portable. Pour la première fois depuis des années, je me connecte au site de l’Underground, histoire de vérifier que l’info que l’on a eue tout à l’heure est bien véridique… et elle l’est. Dans quelques jours, Oméga devra affronter Black Mask dans la cage. C’est un combat officiel qui comptera pour les sélections de septembre.

Le coach Anderson nous a annoncé la nouvelle à notre retour… après qu’on leur a raconté notre drôle de rencontre. Personne n’a su quoi dire. Je crois que l’on était tous choqués. Choqués aussi de voir que ce taré se balade comme bon lui semble dans la ville et que les Sharks ont osé le programmer face à Oméga.

À la suite de cette annonce, Coleen n’en menait pas large. Je pensais qu’elle allait s’effondrer. Malgré son teint pâle et ses grands yeux humides, ma belle-sœur est restée fidèle à elle-même. Guerrière jusqu’au bout, elle s’est simplement levée en disant à son homme qu’il avait « intérêt à lui régler son compte ». Rien ne pouvait être plus explicite. À l’instar de ses frères, elle s’est positionnée en mode chasseuse. Terminés l’angoisse, le stress, la peur et l’incompréhension ; à présent, le seul feu qui brûle se trouve en eux.

Moi, j’ai préféré me retirer. À proprement parler, je ne suis pas une Lincoln. Cette flamme ne m’habite pas spécialement, même si on tend à me faire penser le contraire. La seule chose à laquelle j’aspire, c’est la tranquillité. Eux aussi, j’imagine, cependant je garde un côté bien plus passif.

Vêtue d’un simple short rose et d’un débardeur, je sors du lit, enfilant l’une des vestes de sport de Stan. Je quitte la chambre sur la pointe des pieds, prête à ingurgiter un litre de tisane.

Dans le salon, je ne suis pas surprise de trouver Parker, occupé à sauter à la corde. Ce mec est increvable ! Le tee-shirt trempé, la respiration sifflante, il fait des double sauts devant des rediffusions de combats. Ceux de Black Mask, enfin d’Angel Dubh.

Je me racle la gorge pour signaler ma présence tout en plongeant les mains dans mes poches. Mes yeux croisent ceux, gris anthracite, d’Oméga. Il met automatiquement la télé en pause avant de se retourner vers moi, essoufflé comme s’il venait de courir cinquante kilomètres. Il m’adresse un signe de la tête tandis que j’avance de quelques pas vers lui.

— T’arrives pas à dormir ? me demande-t-il avant d’avaler la moitié de sa bouteille d’Apurna.

Le regard usant le parquet, je secoue la tête, puis la relève vers Oméga.

— Où est Stan ?

— En bas. À courir sur un tapis, j’imagine.

— OK…

Je m’apprête à tourner les talons lorsque mon prénom résonne avec gravité dans la pièce. Je lance un coup d’œil par-dessus mon épaule.

— Oui ?

— J’aimerais faire quelque chose pour toi, me dit-il en croisant ses bras aussi épais que des troncs d’arbres sur son torse. Comment puis-je t’aider ?

J’esquisse un sourire triste.

— Je pense que ta femme a été assez explicite, Oméga… Empêche-le de nous faire du mal, murmuré-je en montrant la télé d’un mouvement de tête, là où ce connard de Black Mask est figé dans son élan pour balancer son crochet dans la mâchoire de son rival.

Aujourd’hui encore, je me demande pourquoi il porte un masque. Pourquoi n’a-t-on jamais vu son visage ? Jodie pense qu’il est hautement reconnaissable et qu’il ne veut pas que l’on découvre son identité. Jack a proposé un fils de sénateur ou de gouverneur, cependant personne ne trouve cela cohérent.

— Tu sais que je peux le battre, non ? gronde Oméga, les yeux soudainement noirs.

— J’aime à le croire, oui. Mais ça n’implique pas pour autant que… que ça ne fait pas peur. Surtout à Coleen.

— Elle est forte, elle s’en remettra, lâche Oméga en récupérant sa corde à sauter, puis la télécommande. Et je vais fumer ce fils de pute, de toute façon. Y aura pas de pitié dans la cage.

— T’es un mec bien, Parker, lui rappelé-je.

À la télé, le combat reprend. Comme c’était à prévoir, Black Mask balance un tel crochet que son adversaire se retrouve étalé sur le sol.

— Je ne suis pas Parker.

La voix grave d’Oméga me sort de mes pensées.

— Je sais, dis-je doucement. Je voulais quand même te le remémorer.

Cette fois-ci, je tourne vraiment les talons et quitte l’appartement, direction la salle de sport au rez-de-chaussée. Je marche tel un automate, j’ai l’impression d’être anesthésiée. Hermétique à tout. Je ne ressens plus rien. Du moins, jusqu’à ce que j’aperçoive Stan… et non, ça n’a rien à voir avec le fait qu’il soit torse nu, occupé à cogner dans un sac de frappe. C’est autre chose. Un sentiment. Une émotion. La sensation d’être… complète. Comme si le puzzle que j’étais avait enfin retrouvé sa pièce manquante.

Ma silhouette se reflète dans les grandes baies vitrées, toutes teintées. Mon corps semble baigné des lueurs pâles de Chicago. J’avance de quelques pas, entre les tapis de course et rameurs en tout genre. Lorsque Stan prend conscience que je suis derrière lui. Il s’arrête aussitôt de frapper contre son punching-ball, suspendu au plafond par des anses métalliques, puis se retourne vers moi. Ses pommettes sont rouges, son souffle court, et ses tempes, mouillées d’effort. Quelques gouttes de sueur perlent entre ses pectoraux, bien dessinés, pour slalomer sur les quelques marches d’escalier qui habillent son abdomen.

La salle de sport est, elle aussi, plongée dans la pénombre cependant, ici, je n’ai pas peur. Au contraire.

— Tout va bien, ma puce ? me demande Stan en tendant sa main vers mon visage pour glisser une mèche de cheveux derrière mon oreille.

J’acquiesce, puis attrape sa main dans la mienne, remontant mes doigts le long de son bras, recouvert de sueur. Ça en dégoûterait plus d’une, mais pas moi. J’aime sa transpiration. En particulier quand il est nu contre moi.

— Qu’est-ce que tu fais debout à cette heure ? Qu’est-ce qu’il y a ?

À l’intérieur de mon ventre, quelques étincelles me rappellent que je ne suis plus anesthésiée. Du moins plus depuis que je suis ici, face à ses grands yeux sombres, à sa mâchoire diamantée ou à sa barbe vieille de quelques jours.

Je me force à me mettre sur pause. Complètement. Entièrement.

La seconde d’après, j’enroule mes bras autour de son cou et l’embrasse avec désespoir, nouant mes mains à ses cheveux, tout aussi trempés que le reste de son torse.

Ses mains, bandées de ses protections de boxe, s’invitent sous mon débardeur pour me caresser entre les reins. Le tissu rêche de ses bandages érafle ma peau sans me faire mal. Bien au contraire. Ça m’attise.

J’ondule contre lui d’une manière si explicite qu’il ne peut ignorer le désir que je ressens.

Sa bouche répond avec démesure à mon baiser. Loin de lui demander d’arrêter, j’accentue notre étreinte en sautant dans ses bras. Stan a déjà enroulé ses mains autour de ma taille, les glissant sous mes fesses pour me porter tout contre lui. Il est toujours comme ça… câblé sur mes envies, mes attentes. Mes désirs, aussi. Et ce n’est pas qu’une question de sexe. Pourtant, je ne m’en rends compte que maintenant alors que sa bouche se fraye un chemin de la mienne à la base de ma gorge. Il me dévore en une multitude de baisers, tous plus intenses les uns que les autres.

Je m’agrippe à ses cheveux, plutôt courts sur les côtés, quand il me relâche sur le bord du ring d’entraînement. L’instant d’après, je suis de nouveau contre Stan, ma bouche suspendue à la sienne, mes jambes enroulées autour de ses hanches.

Il parvient à nous glisser tous les deux sous les cordages, tandis que je reprends mes ondulations contre son corps qui me recouvre partiellement.

— J’ai envie de toi, Stan, susurré-je, mes lèvres frôlant les siennes. Tellement…

— Putain. Moi aussi, trésor.

Sa voix est grave, éraillée. Ses mains se faufilent sous mon débardeur là où il débusque mes seins pour les sortir de leur prison de coton. Il se penche sur mon buste, sa langue venant s’enrouler avec ivresse autour de mes tétons. Il me lèche la poitrine, mon corps s’arc-boutant de plaisir en même temps que ses assauts. Mes soupirs laissent place à ses grognements. Le dos creusé, je le supplie de continuer. Je tire nerveusement sur mes cheveux, à mesure que mon corps s’échauffe contre le sien et s’enduit d’une pellicule de sueur. Ma peau paraît brûlante au contact de la sienne.

Les paumes contre son torse, je presse mes paumes sur ses muscles lorsque Stan m’embrasse, sa jambe droite, puis la gauche, s’invitant entre mes cuisses. Je resserre ces dernières contre ses hanches. Au-dessus de ma tête, sa main supporte tout son poids, mettant ainsi, comme à chaque fois que nous sommes dans cette position du missionnaire, une certaine distance entre nos deux corps. Distance qui m’est primordiale pour ne pas me remémorer quelques souvenirs cauchemardesques. Cependant cette nuit, tout est différent.

— Viens contre moi, murmuré-je à son oreille. S’il te plaît.

Ma demande le stoppe un instant dans son élan. Son cœur qui choque sa poitrine se répercute dans la mienne. Mes tétons frottent inlassablement sa peau chaude et transpirante quand j’accentue ma prise autour de sa nuque, le ramenant tout contre moi.

Comme s’il avait peur de me blesser, Stan me laisse le guider, une main contre ma hanche, l’autre toujours au-dessus de ma tête pour ne pas m’écraser. Sauf que ce poids, je le veux. Je le veux vraiment.

Sous lui, je me tortille pour baisser son short d’entraînement, roulant le tissu en élasthanne sous mes doigts impatients. Je repousse son vêtement sur ses épaisses cuisses musclées, griffant au passage sa peau recouverte d’une fine pilosité brune qui me donne encore plus envie de me frotter à lui, ce que je m’empresse de faire. Avec surprise, je réalise que je n’ai même plus mon short sur moi. Celui-ci gît à l’autre bout du ring.

Mon regard croise le sien, amusé, malgré le brouillard de désir qui assombrit ses prunelles grises.

— Quoi ? Je suis un mec réactif.

— Je vois ça, Birmingham, souris-je.

Je pose mes paumes de part et d’autre de son visage, contre ses joues rugueuses, puis l’attire contre moi, unissant nos bouches. Nos souffles, chauds, haletants, suaves, ne font plus qu’un aussi. Je m’abandonne contre lui. Sa main droite quitte ma hanche pour m’ôter ma veste, puis tirer sur mon débardeur. Sous la pression, l’une de mes bretelles rend l’âme. Je me retrouve avec mon haut de pyjama roulé en boule sous ma poitrine, ce que semble apprécier mon homme, encore plus quand je resserre mes bras autour de lui, accentuant davantage mon pseudo-décolleté. Mes seins nus l’attirent tel un véritable aimant. Il m’embrasse le droit, puis le gauche, avant de descendre sur mon sternum du bout de la langue, jusqu’à mon nombril. Je geins d’impatience au moment où, entre mes cuisses, il me gratifie de son baiser le plus intime.

J’abats ma main au niveau de sa nuque, le pressant davantage à moi, là où sa langue me lèche consciencieusement entre mes replis. Avec un soupir d’exaltation, je me laisse faire, écartant prestement les cuisses comme une véritable invitation à me combler.

Stan glisse ses paumes sous mes fesses afin de conduire mon bassin au plus près de sa bouche. Il m’embrasse le clitoris avant de le mordiller lentement, de quoi me déclencher quelques soubresauts, surtout lorsque sa langue me lape de bas en haut.

La voix rauque, je le supplie en vain, désireuse d’atteindre le septième ciel.

À bout de souffle, je tire sur ses cheveux, plus longs sur le dessus, pour le ramener auprès de moi.

Son torse glisse sur mon corps telle une voiture en aquaplaning. Je retrouve notre position initiale : lui sur moi, moi enroulée autour de lui.

Nos bouches de nouveau rivées l’une à l’autre, je passe sur son épaule, longeant son bras pour poser ma paume sur son poignet, supportant une partie de son poids. Je fais pression dessus pour ramener sa main contre ma hanche, et ainsi abattre son dernier appui.

— Viens encore plus près, susurré-je, mes lèvres frôlant son lobe d’oreille, de quoi recouvrir sa peau d’un doux mais terrible frisson.

— T’es sûre ?

Je lève la tête vers Stan, mon regard ombragé se perdant dans le sien, qui l’est tout autant. Ses tempes sont toujours trempées de sueur. Sa poitrine pousse sur mon sternum à chacune de ses inspirations, calquées parfaitement sur les miennes.

Je savoure cet instant si unique, nous qui n’avons encore jamais partagé une telle intimité, une telle fusion, au lit.

J’acquiesce d’un signe de tête, la bouche entrouverte d’extase.

— J’ai l’air de ne pas savoir ce que je veux ? m’enquiers-je, un brin espiègle, tandis que mon bassin reprend ses ondulations contre le sien, au point d’aspirer sa queue entre mes lèvres humides, débordantes d’amour.

— Non…

— Alors, serre-moi contre toi, Stan. Fais-moi tout oublier.

Ma supplication a l’effet escompté. En une poignée de secondes, son regard s’enflamme comme rarement. C’est comme si j’avais allumé l’interrupteur. Un interrupteur trop longtemps éteint.

Ses grandes mains reviennent m’empoigner les fesses au moment où, sans le moindre effort, il me pénètre avec une certaine douceur, teintée tout de même d’empressement. J’esquisse un sourire. Ma joue posée contre la sienne, je suis son rythme, lent, profond, d’une sensualité déconcertante. Le bruit de succion de nos deux corps arrimés l’un à l’autre me donne le tournis. J’ai chaud, je suis brûlante. Brûlante d’amour pour cet homme, pour mon homme.

— Stan, gémis-je d’une voix lascive.

— Plus fort ?

— Mmh… oui…

Il augmente la cadence, transformant nos mouvements alanguis en une étreinte passionnelle. Son bassin claquant contre le mien, il me prend avec davantage de puissance, de force. Entre ses bras, je suis de la pure guimauve. Je fonds sous ses assauts. Le tempo de ses à-coups se superpose au rythme de son cœur qui bat avec intensité.

Je ne suis pas la seule à lâcher prise, à vouloir tout oublier. Le cadeau que je m’offre en abattant toutes mes barrières pour ce moment si intense devient son propre cadeau… Je suis son cadeau, et maintenant, je n’ai qu’une envie : qu’il me déballe afin d’en profiter pleinement.

— Putain, Debbie… t’es si douce, grogne Stan, essouflé, sa bouche rivée à mon cou, ses mains toujours cramponées à mes hanches pour se donner de l’élan. Bordel, bébé, je t’aime à un point, si tu savais !

J’hoquette de plaisir, acquiesçant une nouvelle fois alors que mes paumes se retrouvent à leur tour sur ses fesses si musclées que cela m’arrache un premier spasme.

Lorsque je relève la tête et que je croise le regard brumeux de Stan, cette étincelle au fond de ses yeux que je rêve de voir éternellement, ma dernière barrière s’effondre.

— Moi aussi, Stan, je t’aime… je t’aime tellement.

À mon plus grand désarroi, la bombe que je viens de lâcher l’immobilise.

— Non, ne t’arrête pas ! grondé-je en lui donnant un coup de talon à l’arrière de sa cuisse. Continue ! S’il te plaît…

— Redis-le… murmure-t-il, presque désespéré. J’ai besoin de l’entendre. Je t’en supplie.

Besoin de l’entendre… Ses mots résonnent douloureusement dans mon crâne. Gaylord n’avait jamais besoin de l’entendre, parce que je lui disais tout le temps. Pour n’importe quoi, à n’importe quel moment. Stan… l’homme qui m’a fait renaître de mes cendres n’a jamais eu la chance de connaître l’intérieur de mon cœur. Lui, qui l’a pourtant reconstruit de fond en comble.

Je le repousse avec la plus grande délicatesse pour qu’il ne s’imagine pas un quelconque rejet de ma part. Dans ses yeux, la peur qui inonde ses prunelles m’inflige une nouvelle douleur.

Aujourd’hui, je réalise à quel point je me suis montrée injuste. Égoïste, aussi. À quel point cet homme – mon homme – est d’une patience quasi divine.

Je l’assieds sur le sol du ring, le dos contre l’un des quatre poteaux, puis grimpe sur lui à califourchon, mes fesses, entièrement nues, reposant sur ses muscles robustes, barrées de son short roulé en boule. Sous mes seins, mon débardeur pend lamentablement, retenu à présent par une simple bretelle.

Je glisse mes deux mains dans ses cheveux, l’ongle de mes pouces venant griffer ses pommettes, comme pour l’obliger à me regarder droit dans les yeux. Sa bouche entrouverte et ses lèvres pulpeuses m’attirent à lui. Néanmoins, je me contiens.

— Regarde-moi, mon amour, murmuré-je alors que son regard s’ancre enfin dans le mien. Je t’aime… Je t’aime vraiment, Stanley Birmingham. J’ai un problème avec l’Underground et ton job, c’est vrai, mais ça n’enlève rien à mes sentiments à ton égard. Crois-moi, insisté-je, le cœur battant plus que de raison. Quand… quand je suis avec toi, j’oublie tout. Et ça, ça ne m’était encore jamais arrivé, avoué-je.

Ma respiration s’emballe, mes oreilles sifflent tellement que j’ai l’impression de devenir sourde. Pourtant, les grandes mains de Stan qui remontent le long de mes côtes, me caressant sensuellement les flancs, puis les reins m’évitent de prendre le large.

— Avec personne, ajouté-je.

Je ne suis pas stupide. On peut me dire ce que l’on veut, je sais que Stan a essayé de surpasser Gaylord dans mon esprit et dans mon cœur. Et je ne pensais pas dire ça un jour, mais… il a réussi.

— Pas même avec lui ? ose-t-il me demander.

Sa voix, si basse, semble sur le point de se rompre.

— Non. Pas même avec lui.

Stan se mordille la lèvre inférieure. Une fine gouttelette de sueur se forme au niveau de son sourcil droit avant de couler le long de sa pommette donnant l’illusion qu’il s’agit d’une larme. Je me focalise dessus, ce qui me culpabilise davantage.

— Tu sais depuis combien de temps j’attends que tu me dises ça, Debbie ? Que tu me dises que tu m’aimes ? Que tu me dises que… que je te suffis ?

— Depuis trop longtemps, chuchoté-je, honteuse.

— C’est vrai, mais l’attente en valait carrément la peine, me rassure Stan en attrapant mon menton entre son pouce et son index pour me relever la tête.

— Tu trouves ?

— Oh oui ! confirme-t-il, avec cet éclat de malice dans le regard que j’aime tant. J’ai eu le droit à un « mon amour » et deux « je t’aime » dans la même phrase, j’ai rempli ma mission.

J’esquisse un sourire alors qu’il honore ma bouche d’un long et tendre baiser. Nos souffles s’emmêlent une nouvelle fois. Suave, profonde, sensuelle. Je ne peux en espérer plus. Enfin si…

— OK… hum… on peut reprendre, là ? demandé-je, taquine en appuyant mon entrejambe sur sa queue, toujours au garde-à-vous. Parce que je crois que je vais exploser.

— Et moi donc, bébé. J’ai les couilles chargées à bloc !

Je ris aux éclats, avec cette impression d’être une plume toute légère, que l’on manœuvre sans la moindre difficulté.

Stan me redresse sur ses genoux afin de lui permettre de se frayer un passage entre mes cuisses. Dès qu’il me pénètre avec puissance, ma tête se relâche vers l’arrière. Les paumes rivées à mes hanches, il abat avec force mon bassin contre le sien. Mes mains, elles, prennent appui sur son épaule droite et sur les cordages du ring pour m’aider à maintenir la position. J’ai les jambes qui flageolent, le cœur au bord de l’implosion, sans parler de toute l’électricité qui irradie entre mes reins.

Évidemment, avec toutes ces émotions, nous ne tenons pas longtemps. Je suis la première à jouir, très vite suivie par Stan. L’extase touche un tel paroxysme que ses dents se plantent dans ma chair, m’arrachant une grimace ainsi qu’un gémissement de plaisir. La seconde d’après, nous nous écroulons tous les deux sur le ring, K.O.

Malgré la fatigue qui s’installe dans chaque recoin de mon corps, je parviens à me hisser sur un coude afin de me tourner vers Stan. La main au cœur de son torse, il la recouvre de sa paume avant de me caresser doucement les cheveux, décollant certaines de mes mèches de mon buste, trempé de sueur, lui aussi.

Ses doigts vagabondent sur mes seins, frôlant mes tétons, plus que sensibles. Son regard quitte mon visage pour se perdre sur les courbes de mon corps en même temps que j’escalade ses clavicules, puis ses épaules, là où, du bout de mes doigts, les dents enfoncées dans ma lèvre inférieure, je touche le haut de son tatouage, ses fameuses antennes de raie manta qui effleurent ses trapèzes.

— Tu ne m’as jamais dit pourquoi tu avais choisi la raie manta, murmuré-je.

— Je l’ai fait en Polynésie. C’est le premier vrai voyage que je me suis payé quand j’ai commencé à bosser pour Oméga. C’est un animal qui représente la liberté, la sagesse et l’humilité.

— Tout toi, dis donc, réponds-je, amusée.

— Tu ne me trouves pas sage et humble ?

— Si, confirmé-je. Je sais que tu préfères rester dans l’ombre… garder ta force secrète. Sinon, tu serais fighter, toi aussi. Pas partner.

— La lumière ne m’intéresse pas, me murmure-t-il. Je suis bien dans l’ombre. On y décèle bien plus de nuances.

— C’est sans doute vrai. Même si on a tous besoin de lumière. Au moins pour se repérer et ne pas se perdre.

Sa main longe ma taille, remonte jusqu’à mon épaule, puis termine sa course sur ma joue. Son pouce, rugueux, effleure mon visage, de ma pommette à mes lèvres. Je peux presque sentir son cœur battre à travers la tension qui émane de sa paume.

— Tu es cette lumière, Deb’. Tu es ma lumière dans l’obscurité.

Les joues rouges, je baisse les yeux, ne parvenant pas à soutenir son regard amoureux plus longtemps. Non pas que je doute de ses mots, je sais qu’il les pense. C’est juste que j’ai du mal à croire que je puisse servir de lampe humaine à quelqu’un. Même à lui.

— Je voudrais adopter Cassey, Debbie…

Je relève brutalement la tête, les yeux écarquillés.

— Quoi ?! m’exclamé-je, affolée. T’es pas sérieux ?!

— Si, je suis très sérieux, me répond Stan d’un air plus que calme.

Dans ses pupilles, toute trace d’amusement a disparu. Ses traits sont détendus, son visage, réfléchi.

— Je me suis déjà renseigné, poursuit-il en s’humectant les lèvres. C’est long, galère, mais je suis motivé. Si… si tu es OK et si… si Cassey en a envie, bien sûr.

Je suis bouche bée. Je dois ressembler à un poisson hors de l’eau. Je… je ne sais même pas quoi dire tellement sa demande est… inattendue.

— Ça… ça veut dire que… que tu resterais ici, à Chicago ? murmuré-je, les sourcils froncés, l’esprit à la ramasse.

— Non… ça veut surtout dire que je t’emmènerais – que je vous emmènerais – à New York.

— À New York ? répété-je, encore plus abasourdie.

— Oui.

Je me redresse pour m’asseoir, les bras entourant mes genoux, repliés sur ma poitrine. Dos à Stan, son regard alourdit mes omoplates. Sa main caresse alors ma colonne vertébrale.

— Je… je sais pas quoi dire. Je… je ne m’attendais pas à ça, chuchoté-je, perdue, en l’observant par-dessus mon épaule.

Il y a cinq minutes, on faisait l’amour, on parlait de son tatouage et là, il m’annonce qu’il veut devenir le père adoptif de Cassey. C’est juste du délire !

— Je me doute, m’avoue Stan en raffermissant sa prise au creux de ma taille.

Il dépose ses lèvres sur mon épaule avant de faire de même sur ma bouche. C’est un baiser léger, presque furtif.

— C’est pour ça que je n’attends aucune réponse de ta part ce soir. Ni demain ni après-demain. Je… je veux juste que tu y réfléchisses et qu’on en rediscute cet été, quand… quand tout ce bordel sera terminé et que ce chien de Black Mask ne sera plus un problème.

Dans ma poitrine, c’est toujours la cacophonie. Et je ne parle même pas de ce qu’il se déroule dans ma tête. Est-ce que Stan se rappelle que Cassey est le fils de Connor ? Cette idée ne me quitte plus, pourtant, je ne pipe pas un mot.

— D’accord… réponds-je, encore un peu perdue. Je… je vais y réfléchir.

Visiblement, ni lui ni moi ne sommes prêts à débattre sur le sujet. Il m’a fait part de son désir ; à présent, je dois penser à ce que moi je veux. Est-ce que je souhaite qu’il devienne le père de Cassey ? Honnêtement, je ne sais pas. J’ai trop peur de tout ce que cela pourrait impliquer.

— Sérieux… je te dis pas à quel point je vais être déconcentré quand il faudra revenir sur ce satané ring pour entraîner Parker, lance soudainement Stan en soupirant. Il y a des chances que je loupe quelques contres.

— Y a des chances, oui, approuvé-je, un petit sourire aux lèvres malgré mes oreilles qui bourdonnent toujours.

Je reporte mon attention sur le ring, réalisant que c’est la première fois que je baise entre ces quatre putains de poteaux.

***

Assise à mon bureau, je fais craquer ma nuque entre mes doigts, usés de taper à l’ordinateur en cet fin d’après-midi.

Devant moi, les dossiers s’accumulent.

Je n’ai plus les yeux en face des trous. Entre l’intrusion chez moi, il y a quelques jours, les combats d’Oméga ce week-end dans l’Under, son prochain duel avec ce connard de Black Mask, puis Stan et sa demande, je… je suis toute retournée. Je n’ai rien avalé de la journée. La seule chose qui me rassure, c’est que demain matin, Cassey part pour une semaine à son stage de boxe. Là-bas, au moins, je sais qu’il sera en sécurité. Et je pourrai enfin arrêter de mentir à mon fils. Depuis qu’il a terminé son année scolaire, vendredi dernier, je me sens encore plus stressée.

Le téléphone de mon bureau sonne. Je décroche, écoutant attentivement les ordres de ma direction. Je prends quelques notes, griffonnant sur mon agenda avec un simple crayon à papier. Lorsque je raccroche, seulement deux minutes après, je constate qu’un nouveau dossier s’est ajouté à ma pile, déjà bancale.

— Eh, qui m’a déposé cette pochette ? lancé-je en me levant de ma chaise pour sortir dans le couloir, jetant un regard à droite et à gauche dans l’open space.

Afin d’appuyer mes paroles, je leur montre la pochette en question, de couleur rouge sang.

— Pas moi, désolée.

— Aucune idée.

— Non, je ne sais pas.

— Super, marmonné-je, en lançant le document sur mon bureau.

Les lèvres pincées, je me presse l’arête du nez du bout de mes doigts tremblants. Je commence vraiment à être fatiguée. Et moins patiente.

— Je crois que c’est le coursier qui vous l’a déposée, madame Briant. Ça vient de l’accueil, m’indique une petite stagiaire en s’arrêtant devant ma porte, grande ouverte.

J’acquiesce de la tête, la remercie gentiment quand elle me tend un grand café noir ainsi qu’une quinzaine de photocopies.

Je m’assieds à mon bureau après avoir ingéré deux gorgées de ce breuvage à peine buvable et fort excitant. Avant de m’occuper de cette montagne de paperasse et d’envoyer un mail à Everton au sujet du rachat d’une société dans le Maine, je m’attache les cheveux, puis attrape de nouveau mon café. J’ouvre ce foutu dossier pour voir de quoi il s’agit. J’espère que ce n’est pas encore la comptabilité qui me demande le bilan du trimestre dernier. Je suis aux RH, pas à la direction des finances. Merde, à la fin.

« Vous mettez de l’ordre dans votre esprit, mais aussi dans vos dossiers. »

— Super, mon horoscope du jour, marmonné-je en me le rappelant.

Je suis sur le point de vérifier l’heure de mon call avec Everton lorsque je lâche un son étranglé. Mes mains se crispent tellement que je renverse mon café sur ma jupe beige. Cependant, je n’ai pas le temps de m’en préoccuper. Ni de la tache, ni de ma peau brûlée, ni de la boisson qui coule sur la moquette de mon bureau.

Là, dans la pochette, il y a des photos maculées de rouge. De sang, pour être exacte. Des photos où figure une seule personne. Connor.

— Debbie, tout va bien ? Je t’ai entendue crier.

Je sursaute, toujours assise sur ma chaise, puis, par réflexe, colle les photographies sur mon ventre avant d’acquiescer de la tête, un sourire tremblotant plaqué sur ma bouche.

— Oui, réponds-je à ma collègue, debout dans l’embrasure de la porte. Merci, je… je me suis fait peur. J’ai cru que j’avais fermé un fichier sans le sauvegarder.

— OK, me lance-t-elle en m’accordant un regard étrange.

J’attends qu’elle parte avant de décoller les clichés, tachant l’ensemble de mon chemisier et de mon pull.

Les mains tremblantes, les yeux écarquillés, j’étale les documents sur mon bureau afin de tous les examiner. Les photos sont récentes, aucun doute là-dessus. On voit Connor dans la rue, devant la boutique de Rudy, en face de chez moi aussi… avec moi, même. Quand il est venu pour « prendre de mes nouvelles ». Avant que tout ce bordel n’éclate au grand jour.

Sur chacune des images, est annoté un énorme rond à plusieurs cercles. D’un rouge sang, dégoulinant, qui me rappelle les cibles sur les stands de tir.

Bordel de merde ! Pourquoi je reçois ça, moi ?

Je tourne la pochette dans tous les sens sans rien trouver. Il y a juste mon nom…

Deborah Briant.

Avec la même écriture que le premier courrier que j’ai reçu chez moi.

Ma gorge se serre. Ma vision se trouble. J’ai l’impression d’avoir la tête plongée sous l’eau. J’ai chaud, froid. Je ne me sens vraiment pas bien. Mes mains continuent de trembler.

Sans comprendre pourquoi, je m’accroche à mon téléphone, essayant par tous les moyens de joindre Connor.

— Allez… s’il te plaît.

Je n’en reviens pas de me retrouver à supplier ce connard de répondre. Je pourrais le laisser avec Black Mask sur le dos, mais je ne suis pas comme ça, même si, oui, j’ai déjà souhaité sa mort plus d’une fois.

Ça sonne toujours dans le vide.

— Putain, allez !

Soudain, j’entends que ça décroche.

— Connor, je…

— Indispo. Me laissez pas de message, j’en ai rien à foutre. Ciao !

Je me retrouve sur son répondeur. Putain… même sur messagerie ce mec est un connard.

— Connor, c’est Debbie. Rappelle-moi, c’est urgent !

Je raccroche avant de me lever précipitamment et d’attraper mon sac. Je quitte mon bureau sans perdre une seconde de plus. J’ignore les appels qui résonnent derrière moi. Pleine balle, je me dirige vers la cage d’escalier, direction le parking, essayant vainement de prévenir quelqu’un.

Je réessaie de contacter Connor. Toujours rien. J’appelle Coleen. En moins de cinq secondes, ma belle-sœur décroche.

— Coleen, c’est moi. Je crois que Connor est en danger !

 

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