Underground T4 : Verity
ch033
Chapitre 33
Coleen
Les fesses posées sur le capot de la Range Rover, j’attends que Debbie et Stan nous rejoignent. Ils ont dû déposer Cassey à la salle de boxe. Il part pour une semaine de stage dans le nord de l’Illinois. C’est peu dire qu’il est excité comme une puce. Tout comme Debbie, je suis rassurée que mon neveu s’éloigne de tout ce bourbier pour quelques jours.
— Ils foutent quoi, là ? marmonne Gabe d’un ton tendu.
Nous sommes garés dans la rue de chez mes parents depuis vingt minutes. On a convenu qu’il serait plus judicieux d’y aller tous ensemble. Je les connais… Si monsieur Archer dit vrai, alors nos parents vont forcément essayer de noyer le poisson. Cependant, face à nous tous, ça risque d’être compliqué. C’est peut-être les prendre en traître, mais je n’oublie pas que Gary Joyce a déjà tué l’un de mes frères, et vient d’envoyer le second à l’hôpital avec trois balles dans le corps. Je n’ai plus envie d’utiliser des pincettes. Pas si c’est pour qu’il nous arrive la même chose dans une semaine !
— Ils ne vont pas tarder, répond Parker, la capuche rabattue sur sa tête.
Adossé à l’un des grillages voisins, les mains dans les poches, son regard oscille entre Gabe et moi. Il devrait être en train de s’entraîner pour affronter Black Mask, vendredi soir, au lieu de faire le pied de grue ici.
— Tu penses que c’est la vérité ? me lance Gabe, en tirant sur le col de son tee-shirt. Que Maman et Papa étaient membres de cette brigade ?
Je hausse les sourcils, pas certaine de savoir quoi répondre. Quand je lui ai parlé de la discussion qu’on avait eue avec le beau-père de Parker, mon petit frère a eu l’idée de rechercher le symbole de cette fameuse unité. Un poing serré sur un fond rouge.
— Probablement. Sur la photo, ils en portent l’emblème. C’est accroché à leurs… uniformes, marmonné-je.
— Je… j’ai du mal à y croire, lâche Gabe en shootant dans un caillou.
Je regarde défiler les quelques voitures qui circulent sur la route. Une rouge, une grise, une blanche, encore une grise. Il y a même une moto. Tout se brouille dans mon esprit. Je ne comprends pas comment, une fois de plus, on se retrouve dans cette situation. Un jour, l’un de mes coachs à la boxe m’a dit que les Lincoln étaient de vrais fouteurs de merde. Visiblement, il avait raison.
— On… on parle de Maman, Coleen ! reprend Gabe alors que je tourne enfin la tête vers lui. De Maman… Tu sais l’accro au téléshopping, la femme qui va chez le coiffeur et l’esthéticienne une fois par mois, qui donne l’aumône aux pauvres tous les vendredis matin, qui bosse comme simple femme de chambre dans des hôtels de luxe, sans jamais se plaindre. Et Papa ? On en parle de Papa ?
— Gabe… soupiré-je.
— Je veux dire… Papa milite chaque année en faveur de l’interdiction
du port d’armes pour les moins de vingt-cinq ans. Il a voté bleu1, je te rappelle. T’imagines ? Voter pour Obama et avoir un passif dans l’IRA ? Ça serait pas un peu chelou ?
— La rédemption, tu connais pas ?
— La seule que Papa ait expérimentée c’est quand les Yankees ont battu les Cubs.
Gabe claque sa langue sur le palais avant de darder son regard brun sur le visage de mon homme.
— Parker ? T’es pas d’accord avec moi ?
Il rabat sa capuche, puis hausse une épaule. Il vient prendre appui sur le capot de la voiture, tout près de moi, croisant son pied droit sur son pied gauche.
— Disons qu’en voyant le caractère de Coleen, le tien, et celui de Connor, j’ai du mal à imaginer que vos parents sont les saintes personnes que tu sembles décrire, Gabe. Désolé… on ne connaît jamais réellement sa famille. Crois-moi.
— N’importe quoi, siffle Gabe.
— Je pense que Parker a raison.
Gabe n’a pas le temps de s’étendre davantage, Stan et Debbie se garent à dix mètres de nous. Nous nous retrouvons tous les cinq devant le portillon en fer forgé qui habille la façade de la propriété de nos parents.
— On va pas y passer trois heures, non plus, lâche Oméga en ouvrant le portail. Coleen ?
Je me passe une main le long de mes longues nattes. Il a raison, ça a assez duré. Il est temps de prendre le taureau par les cornes. À présent, il nous faut des réponses. Hormis eux, qui pourrait nous en donner ?
Lorsque je sonne à la porte, je suis étonnée d’entendre deux loquets de sécurité sauter, puis la clef tourner dans la serrure. Avec Gabe, nous échangeons un regard intrigué. Nos parents ont toujours été du genre à flipper, c’est vrai, mais pas au point d’avoir deux verrous supplémentaires.
Le regard surpris de ma mère nous accueille.
— Coleen ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Sa voix soucieuse fait écho à la panique qui se dessine sur ses traits tirés quand elle nous aperçoit, tous les cinq, entassés sur le perron. Ses cheveux sont regroupés en son éternel chignon banane. De manière nerveuse, elle triture la petite croix en or qu’elle porte autour de son cou.
— Il faut qu’on parle, Maman. C’est important, dis-je, la gorge en feu.
Sans un mot de plus, comme si elle avait entendu ma détermination, elle s’efface pour nous inviter à entrer.
Parker observe la porte, là où les points de sécurité ont été installés. Récemment installés. Il me les montre d’un signe de tête.
— Vous avez peur d’être cambriolés ? osé-je demander à ma mère en désignant ces fameux loquets.
Ses épaules se raidissent alors qu’elle avance vers le salon, tout en me jetant un coup d’oeil par-dessus son épaule.
— Tu sais à nos âges, on commence à se méfier de tout.
— Ça va, vous avez cinquante ans, Papa et toi ! Pas quatre-vingts, répond Gabe en refermant derrière lui.
Ma mère l’ignore, nous invitant à prendre place sur les canapés. Je m’installe au milieu du divan, face à la table basse, entre Gabe et Debbie. Stan, lui, préfère s’asseoir sur une chaise, près de Parker, dos au mur, les bras croisés. Il jette de temps à autre des coups d’œil à travers les rideaux, comme s’il s’attendait à voir Black Mask débarquer chez mes parents à l’improviste.
— Alors ? nous lance-t-elle, debout au milieu du salon, vêtue d’une robe de printemps vert pomme.
Son teint est pâle, sa peau tirée sur ses pommettes, ma mère a une silhouette plutôt frêle.
Honnêtement, je peine à croire que c’est bien elle, une mitraillette dans les mains, sur la photo.
— C’est quoi ces têtes de hauts magistrats, là ? On dirait que je suis l’accusée d’une sordide affaire et vous, mon tribunal, nous reproche-t-elle en souriant, malgré le tic nerveux qui agite sa lèvre supérieure.
Qui es-tu, Maman ? Vraiment ?
— Où est Papa ? demande Gabe en ébouriffant ses cheveux.
— Qu’est-ce qu’il se passe ?
Mon père descend l’escalier de son pas lourd et imposant en dépit de ses quinze kilos en moins depuis le début de son cancer, il y a deux ans. Son regard vert balaye nos visages. Il est surpris de tous nous voir ici, ce que je peux comprendre. Comme à son habitude, il prend ses aises dans son fauteuil, dont la couleur vert bouteille rappelle celle de son tee-shirt à manches longues.
— Vous deviez passer ? nous demande-t-il, un sourcil arqué alors que je m’humecte les lèvres.
— Non, mais… on a reçu quelque chose et… on voulait obtenir des explications, dis-je en sortant mon téléphone de la poche ventrale de mon sweat.
J’affiche la fameuse photo, enregistrée dans mes fichiers, puis pose mon portable sur la table basse. Je le pousse du bout des doigts vers mon père pendant que ma mère, curieuse, se rapproche de nous.
Je n’aperçois pas sa réaction. Je suis trop occupée à affronter mon père du regard. Toi aussi, Papa, qui es-tu vraiment ?
Il a à peine regardé l’écran. Comme s’il savait ce que j’avais à leur montrer. Ma mère lâche un son étranglé avant de se reprendre. Maîtresse de ses émotions jusqu’au bout, elle arque un sourcil en repoussant le téléphone.
Je m’attendais à ce que mes parents s’échangent un œillade inquiète, mais ils n’en font rien. Au contraire. Deux paires d’yeux nous fixent, Debbie, Gabe et moi. Surtout moi.
— D’où sors-tu cette photographie, Coleen ? me demande ma mère dans le plus grand des calmes.
— On est d’accord que c’est bien Papa et toi sur l’image, hein ?
Son silence me le confirme.
— Je peux savoir pourquoi t’as une mitraillette, Maman ? Vous foutiez quoi ?!
— C’est pas ce que tu crois.
Sa voix est toujours sereine. Moi, j’essaye de le rester. Sereine…
Elle s’éclaircit la gorge, puis s’assied sur le rebord du fauteuil de mon père. La jambe droite croisée sur la gauche, elle noue ses mains calleuses autour de ses genoux serrés.
— Qu’est-ce que je crois à ton avis ? questionné-je, les sourcils froncés.
— Tout est faux sur la photo.
— Pardon ?!
Je lance un regard à Parker, lui aussi paraît étonné. Ma mère s’humecte les lèvres, montrant d’un vague mouvement l’écran de mon téléphone sur lequel est toujours affichée la photo.
— L’arme, le… la tenue. C’étaient des costumes pour une soirée déguisée, m’explique-t-elle. C’était très à la mode dans les années 80, tu sais.
Je cligne des yeux. Une fois, deux fois. Je sens le feu inonder mon corps, mes joues. J’aurais certainement pas envoyé ma fille à l’autre bout du pays pour une putain de soirée déguisée.
— Des costumes ?! Tu te fous de ma gueule, en plus ?! m’énervé-je, les coudes enfoncés dans mes genoux.
— Coleen ! Comment tu parles à ta mère ?! s’insurge mon père, son regard virant au noir lorsqu’il s’entrechoque avec le mien, qui l’est tout autant.
— Bien ! Je ne suis pas assez explicite, donc je vais vous montrer…
Je me lève d’un bond, puis pars chercher mon sac alors que j’entends mon prénom retentir derrière moi. Il s’agit aussi bien de mon père que de Parker.
Quand je reviens dans la pièce, je lance la pochette que je viens de récupérer sur la table basse. Celle-ci s’ouvre, dévoilant toutes les menaces reçues.
— Voilà ! lâché-je. C’est plus clair comme ça ?
Les visages de mes parents changent du tout au tout. Cette fois-ci, ils s’adressent un regard inquiet avant que ma mère, la main sur la bouche, ne reporte son attention sur tout ce merdier.
— C’est… commence Debbie, la voix chevrotante. C’est tout ce que Coleen, Gabe, Connor et moi avons reçu ces dernières semaines.
— Je… je ne comprends pas… lâche ma mère, stupéfaite.
— Tu comprendrais mieux si on te disait que c’est un mec de la Brigade de Belfast qui nous les a envoyées ? lance Gabe, les lèvres pincées.
— La « quoi » ?
— Papa, arrête ! m’agacé-je. ARRÊTEZ DE NOUS MENTIR, BORDEL !
De colère, je tape du poing sur la table du salon. Ça résonne entre les quatre murs, mais je m’en fous. Le feu qui m’habite s’échappe, m’échappe. Il coule le long de mes bras, de mes mains, de mes doigts. Je n’arrive plus à me contenir.
— J’AI ENVOYÉ MA FILLE À 3 500 KM À CAUSE DE CE MERDIER ! hurlé-je. ALORS, ÉPARGNEZ-MOI VOS MENSONGES AINSI QUE VOTRE AIR SURPRIS !
L’instant d’après, la grande main chaude et rassurante de Parker englobe mon épaule. Son contact me fait sursauter. Il longe mon bras, puis enferme ma paume dans la sienne. Ses doigts, noués aux miens, m’aident à me détendre. J’inspire profondément. J’ai mal à la poitrine, à la tête, au ventre. Je tremble tellement que je m’appuie sur le rebord de la table, de peur de m’écrouler.
— Un dénommé Gary Joyce nous a adressé ces courriers, reprend Parker d’une voix posée quoiqu’un brin fébrile. Pour faire court, depuis plus d’un mois, on vit l’enfer !
— Ce mec nous traque sans relâche, poursuit Stan, toujours assis sur sa chaise.
Ma mère se lève précipitamment du fauteuil. Elle se poste près de la fenêtre, de l’autre côté de la pièce, comme si elle voulait mettre le plus de distance entre elle et nous. Ou entre son passé et son présent.
— Enfin « nous », marmonne Stan les coudes en appui sur ses cuisses écartées. C’est plutôt vos enfants qu’il traque…
— C’est lui qui a tué Gaylord, lâché-je d’une voix rauque. Il vient d’envoyer Connor à l’hôpital avec trois balles dans le torse… Il est dans le coma, Maman ! Et il ne va probablement pas s’en sortir. Alors, cesse de nous regarder avec tes grands yeux écarquillés et dis-nous qui est ce mec ! Sinon, y a des chances que sur tes quatre enfants, il ne t’en reste plus un seul. Même Debbie est concernée, Maman.
L’expression « jeter un pavé dans la marre » prend tout son sens. C’est exactement ce que j’ai l’impression d’avoir fait avec mes parents. En l’occurrence ma mère.
Bien sûr, la première chose qui l’inquiète, c’est Connor. En quelques phrases, Stan la rassure. Gabe et moi sommes trop nerveux pour répondre. Et ce n’est pas Debbie qui s’en chargerait. Quant à Parker, la santé de mon frère lui passe par-dessus la tête. Après tout, Connor a poussé au suicide la fille chez qui Dennis et lui ont été placés, à l’adolescence. Il est évident que l’on n’efface pas ce genre de traumatisme.
— Tu comprends pourquoi Coleen s’énerve, Maman ? lance Gabe. Je ne sais pas ce qu’il se passe, ni ce que vous avez foutu quand vous étiez jeunes, mais… c’est en train de nous retomber dessus.
Je me tourne vers ma mère, le cœur cognant si fort dans ma poitrine que ça me fait mal. Elle est collée au mur, les doigts noués devant sa bouche, ses yeux embués de larmes. Elle jette des regards incertains à mon père. Celui-ci se racle la gorge avant de se gratter frénétiquement la tête.
— Gary Joyce, tu dis ? demande-t-il à Parker.
Mon homme acquiesce. Il sort son propre portable, sans doute pour accéder au site de l’Under et ainsi lui montrer la fiche technique de Black Mask.
— Mon beau-père est flic, rappelle-t-il. Je lui ai demandé de creuser sur ce gars. Visiblement, c’était un des lieutenants d’armes de la Brigade de Belfast. Lui et toute sa clique sont activement recherchés en Irlande du Nord.
— On… on ne discerne pas très bien son visage, c’est normal ?
— J’imagine que c’est voulu. Personne ne l’a jamais vu… C’est sans doute pour cacher son identité. Si ce qu’on dit sur lui est vrai, il n’a sûrement pas envie que sa tronche soit affichée en long, en large et en travers sur les panneaux publicitaires de la ligue.
Le visage de mon père blêmit. Il est encore plus pâle que d’habitude. Il se gratte de nouveau le crâne avant de rendre le téléphone à Parker, adressant un regard en coin à ma mère… Putain, c’est quoi leur problème, bordel ?!
— Je… je sais pas… mais… c’est un fighter, lui aussi ? Pourquoi tu me parles de l’Underground, Parker ?
Le visage de mon homme se durcit. Ses lèvres sont si pincées qu’elles ne forment qu’une simple ligne.
— Visiblement, oui. Je dois l’affronter dans la cage. Vendredi soir.
J’entends ma mère lâcher un juron. Mon père, lui, reste stoïque. Pourtant, ça a l’air de tourner à plein régime dans sa tête.
— Papa ? insiste de nouveau Gabe, les sourcils froncés. T’as pas tiqué sur lieutenant d’armes… Moi, il a fallu que je cherche la définition sur Wikipédia.
J’arque un sourcil. C’est vrai, ça.
— Papa ?
— Où est Cassey ? s’enquiert subitement ma mère.
— Il est parti en colo ce matin, Helen, répond Debbie, d’une voix tendue. Pour une semaine.
Elle s’enfonce davantage sur le canapé, les bras croisés sur la poitrine.
— Papa, je te parle, insiste Gabe en se penchant vers l’avant.
— Je sais ce qu’est un lieutenant d’armes, c’est bon, lance mon père, les yeux noirs.
Le silence qui s’immisce est si lourd, si assourdissant que j’ai la sensation qu’il me perce les tympans. Stan est le premier à se racler la gorge.
— Vous en étiez un, n’est-ce pas ? ose-t-il demander à mon père. Quand vous étiez à la Brigade de Belfast.
— CA SUFFIT ! aboie ma mère. Ça suffit…
Elle aussi, elle tremble comme une feuille morte sur le sol. A priori pas pour les mêmes raisons. Elle se passe une main soucieuse sur le visage, les yeux toujours baignés de larmes. Prenant appui sur le dossier d’une des chaises, je la vois déglutir avec difficulté avant de défaire son chignon banane de ses doigts agités.
— Je savais… commence-t-elle, la gorge nouée. Je savais que ça allait ressortir un jour ou l’autre.
— Helen, appelle mon père, d’une voix réprobatrice.
— Le beau-père de Parker affirme que… que tous vos papiers sont faux, c’est vrai ? questionné-je, les lèvres pincées, en faisant les cent pas dans le salon.
Accrochés aux murs, les tableaux représentant l’Irlande… l’Irlande du Sud… me paraissent étrangers. Si toute cette histoire est réelle, ça signifie que nos origines reposent entièrement sur des mensonges.
— Oui, murmure ma mère.
— Sérieux ?! s’exclame Gabe.
Parker s’impatiente. Il lève les yeux au ciel, à bout de nerfs, avant de me lancer un regard en coin.
— Oui, confirme-t-elle. On… enfin… avec votre père, on est sous… sous protection de témoins. Depuis plus de trente ans.
Putain… je crois que ma mâchoire vient de tomber par terre. Et quand je regarde les autres personnes de ma famille, je remarque que je ne suis pas la seule.
— Protection de témoins ? s’étrangle Debbie en se redressant. Qu’est-ce que… Qu’est-ce que vous avez fait ?
— On a balancé les…
— Garbhan ! coupe ma mère, les traits déformés par la colère.
— Quoi ?! Tu veux aussi mentir à nos enfants ? Tu ne crois pas qu’on l’a déjà assez fait ?! s’énerve-t-il à son tour en se tournant enfin vers elle. C’est toi qui viens de commencer, je te signale.
— On ne pourra plus faire demi-tour…
— Vous avez balancé qui ? intervient Parker, un sourcil arqué, ce qui met fin à la dispute naissante entre mes parents.
Je me retrouve assise sur une chaise, près de Stan. J’ai les joues tellement en feu qu’elles doivent être rouge écarlate.
— Les plus hauts membres de la brigade, lâche mon père en un raclement de gorge.
— Donc vous étiez des membres actifs de… de cette organisation ? demande Debbie en se passant une main stressée dans les cheveux.
Elle les remonte rapidement en queue-de-cheval. Elle est si angoissée, on est si angoissés, que l’air devient presque irrespirable.
— Oui…
— Comment… Enfin, je veux dire pourquoi ? répliqué-je, choquée.
— Parce que, répond ma mère avec froideur.
— « PARCE QUE » N’EST PAS UNE RÉPONSE, MAMAN !
— « PARCE QUE » EST UNE RÉPONSE, COLEEN, QUAND TU N’AS TOUT SIMPLEMENT PAS LE CHOIX ! VOILÀ !
L’entendre me crier dessus me rend soudainement muette.
— On est nés là-dedans, reprend-elle, avec, cette fois-ci, plus de maîtrise. On est nés dans les quartiers immondes de Belfast, où tu devais choisir entre être le chasseur ou la proie. C’est tout. On a grandi avec cette guerre, avec cette haine, cette violence, cette injustice… Tu te plains de Pill Hill, Coleen ?! À côté de Belfast, ce quartier de Chicago, c’est le paradis, rit-elle nerveusement
— Vous avez tué des gens ? demande mon frère. Maman ?
— On ne va pas te mentir Gabe, alors est-ce que c’est vraiment ta question ? interroge à son tour mon père.
— Oui…
Il passe sa langue sur sa lèvre inférieure, puis acquiesce doucement de la tête. Je me retiens de lâcher un commentaire.
— Oui, on a tué des gens. Moi, plus que ta mère. C’était même mon travail…
— Je suis en plein cauchemar, marmonne Debbie, choquée, en se laissant tomber sur le dossier du canapé.
— Vous aviez à peine vingt ans ! s’exclame mon petit frère.
— C’est déjà bien assez vieux, crois-moi.
J’enfonce mes doigts dans mes tempes. C’est pas possible. Je ne peux pas y croire, je ne veux pas y croire.
— D’accord, mais… Gary Joyce, c’est qui ? demandé-je, essayant de faire abstraction du passif de mes parents. Qu’est-ce qu’il nous veut, ce mec ?
— Joyce, c’est… c’était mon nom, marmonne ma mère en grignotant l’ongle de son pouce.
Ses talons claquent sur le vieux parquet du salon, tandis qu’elle revient s’asseoir sur l’accoudoir du fauteuil de mon père.
— Ton nom ? Comment ça ?
— Tu sous-entends ton vrai nom ? saisit Gabe.
— Oui… Helen James n’est pas ma réelle dénomination. Je… quand on est partis de Belfast, on a reçu une nouvelle identité. Des nouveaux papiers. Je… je m’appelle… Hema.
— Hema ? Comme tante Hema ? questionné-je. Je comprends plus rien. La seule fois où grand-mère est venue, j’avais sept ans, elle… elle t’appelait comme ça, mais… tu nous as dit qu’elle avait la maladie d’Alzheimer et qu’elle te prenait pour ta sœur.
Ma mère ferme les yeux un moment avant de les rouvrir.
— On a fait venir ta grand-mère à Chicago quand ça devenait trop dangereux à Belfast. Elle est morte ici, emportant notre secret dans la tombe. Elle n’avait pas vraiment Alzheimer, Coleen, elle était juste âgée et… elle ne comprenait pas tout ce qu’il se passait. Je suis désolée de… de t’avoir menti, à toi et à tes frères, je n’avais pas le choix.
— Donc, tu… t’appelles Hema, c’est ça ? Hema Joyce, murmuré-je, choquée.
— Oui… Et ton père, Greagoir Lyons.
— Lyons ? répète Gabe, les sourcils froncés. On aurait dû se nommer comme ça ?
— Exactement.
— Excusez-moi, mais je préfère Lincoln ! réplique-t-il.
Hema Joyce… Helen James.
Greagoir Lyons… Garbhan Lincoln.
JE SUIS PERDUE.
— Mais attends, je ne comprends pas… interviens-je.
Mon cœur s’emballe soudainement !
— Si tu t’appelles Joyce… ça veut dire que ce mec… ce Gary, là, c’est un membre de notre famille ?
Silence.
De.
Mort.
— C’est mon neveu, oui… avoue ma mère, la mâchoire serrée. C’est le fils de ma sœur, Hisolda, et…
— ... c’est aussi ton frère, achève mon père d’une voix glaciale.
1. Voter bleu signifie voter pour les démocrates, dont faisait partie
Barack Obama (44e président des Etats-Unis). Ce parti souhaitait une
réforme du port d’armes.↩
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