Underground T4 : Verity
ch023
Chapitre 23
Coleen
Passé le pas de la porte de la maison, je n’ai toujours pas décollé de Parker. Je suis accrochée à lui comme une moule à son putain de rocher. Je ne peux pas me défaire de lui. J’en suis physiquement incapable.
En position koala, le nez plongé dans sa gorge, je pleure à chaudes larmes depuis que nous avons quitté l’Underground à la hâte, envoyant chier une horde de journalistes. J’ai cru qu’Oméga allait les fracasser. Heureusement, me savoir dans cet état, si vulnérable, a eu raison de sa colère. Je suis son monde, son univers. Comme toujours. Cette nuit peut-être un peu plus que d’habitude.
Dans mon dos, je sens ses grandes mains me caresser la colonne vertébrale, tentant de me calmer. Je n’y parviens tout simplement pas. Le voir dans cette cage, face à Black Mask, celui qui a tué mon frère, détruit ma famille, mis fin à mon adolescence et mon insouciance, c’est… ingérable. Je n’y arrive pas.
— Chut, mon amour, ça va aller… tout va bien, je suis là… me console-t-il doucement en m’asseyant sur le canapé.
Je reste contre Parker. J’ai besoin de sentir son cœur battre contre le mien, sentir son souffle sur mes lèvres. Il me relâche quelques secondes avant de glisser entre mes cuisses, à genoux sur le sol, pour mieux se rapprocher de moi. Dans cette position, nos visages sont l’un en face de l’autre. Ses grands bras musclés s’enroulent autour de ma taille. Il me presse contre lui tandis que, front contre front, nez contre nez, j’enfonce mes mains dans ses cheveux encore humides de sueur pour l’avoir tout contre moi également.
— J’ai eu tellement peur… murmuré-je difficilement.
— Je sais, me dit-il d’une voix rauque, tendue. Mais je suis là, d’accord ? Avec toi.
Je fais « non » de la tête, plissant fortement les yeux, espérant que ma mémoire supprime ce qui vient de se passer, cette dernière heure.
— Coleen… regarde-moi, bébé. Je suis là. Je vais bien.
Ses mains glissent dans mon dos, sous mon bustier. Sa peau est chaude, brûlante. La mienne est glaciale. Moite.
— Je… j’ai cru qu’il… qu’il allait te tuer, pleuré-je, la voix chargée de trémolos, en appuyant mon front contre le sien. Je t’ai vu mourir dans cette cage, Parker. Je… je ne veux pas que ça se produise…. Je ne survivrais pas à ça…
— Ça n’arrivera pas, bébé, me rassure-t-il d’un ton étrangement calme.
— Si, parce que…
— Non, me coupe-t-il. Coleen, mon amour, regarde-moi… regarde mes yeux…
J’y arrive pas…
— S’il te plaît… Regarde-moi… répète-t-il. Voilà…
Mon regard, brouillé de larmes, croise le sien. Je discerne vaguement une couleur bleue qui me sécurise. Là, c’est Parker que je veux. Pas Oméga.
— Personne ne me fera du mal.
— T’as pas vu ce qu’il s’est passé, ce soir-là. Il lui a presque arraché la tête des épaules, Parker, murmuré-je, paniquée. Et mon frère était le meilleur. C’était un champion. À seulement vingt-deux ans.
— Les champions d’il y a dix ans n’ont rien en commun avec ceux actuels, Coleen, me dit-il, très sérieusement. Je sais que tu le sais, bébé. Alors, écoute-moi. Personne n’arrivera à m’arracher la tête des épaules, d’accord ? Si mon père n’a pas réussi à le faire quand j’avais six ans, c’est pas un mec dans une cage qui y parviendra, aujourd’hui.
Je relâche les cheveux de Parker, puis prends une grande inspiration. J’ai l’impression de manquer d’air.
— Tu ne comprends pas, chuchoté-je.
— Si… Et on va régler le problème, OK ?
— Le problème ? répété-je d’une voix si aiguë que l’on dirait un ultrason. Ce n’est pas un problème, Parker, c’est une menace. Qu’est-ce qu’il fout ici, dans cette ligue, à Chicago, face à toi ? Je ne veux pas croire à une coïncidence ! Pas quand Rudy est son coach, pas quand il n’y a eu aucune justice pour mon frère et certainement pas quand je suis la femme du premier fighter qu’il affronte dans la cage.
Ma tirade a au moins le mérite de me tirer de ma léthargie. À présent, j’ai l’impression d’être un volcan sur le point d’entrer en éruption.
— Tiens, bois un peu d’eau, me dit gentiment Sabrina en me tendant une tasse.
Elle s’assied à côté de moi sans rien ajouter.
Toute l’équipe est rentrée avec nous.
Dennis et Jodie sont en train d’expliquer à Jack ce qu’il s’est passé dans l’Under pendant que Stan tourne en rond dans le salon, les mains au-dessus de la tête, le regard baissé vers le sol. Lui non plus n’en mène pas large. Il doit penser à Debbie… au fait qu’elle ne doit pas savoir que le fighter qui a tué Gaylord est de retour en ville. Ça serait trop pour elle.
Quant à Anderson, il est soucieux. Ses sourcils sont froncés. Assis sur l’une des chaises de la salle à manger, il pianote sur son téléphone, sans doute à la recherche d’informations.
— OK, donc… qu’est-ce qui se passe, maintenant ? demande Jodie, gênée, en prenant place sur le divan. Que fait-on ? Je vous avoue que je suis un peu perdue.
— Tout le monde l’est, murmure Sabrina en posant sa main contre mon épaule. Je suis désolée, ma chérie, mais t’es sûre que c’était bien lui ? Parce que là… il aurait quoi ? Au moins trente-deux ans ? Si on part du principe qu’il était dans la même tranche d’âge que Gaylord. C’est… c’est pas un peu vieux pour un fighter « novice » ? Parker, t’en penses quoi ?
Je me retiens de lever les yeux au ciel. Faut que je reste calme, que je ne m’agace pas. Ça ne servirait à rien. Alors, je pose ma main sur celle de ma meilleure amie.
— Je sais pas, c’est possible, marmonne Parker. Je ne vois juste pas l’intérêt.
— Tu veux dire à part me foutre la trouille ? demandé-je de manière rhétorique.
Je bois un peu de mon eau cependant ça ne passe pas. J’ai envie de vomir.
— Peut-être que… commence Dennis en arrivant à son tour dans la partie salon avec Jack. Et je dis bien « peut-être »... que… c’est une vraie coïncidence.
— Non, répliqué-je immédiatement. C’en est pas une.
— Comment tu peux en être certaine, C ? insiste doucement Sabrina.
Je repousse Parker, passant ma jambe droite de l’autre côté de son corps, puis me lève du canapé. Je fais les cent pas, les mains nouées autour de la nuque. Sur le parquet, mes talons font tellement de bruit que je termine par les enlever. J’essuie mes joues du bout des doigts avant de reprendre la parole :
— Le gars qui m’a bousculée la semaine dernière, c’était lui… Je ne l’ai pas reconnu sur le coup, expliqué-je en me retournant vers Stan.
— Quoi ?! C’est quoi cette histoire ? demande aussitôt Parker, les sourcils froncés.
— C’était rien, juste un type qui nous a foncés dessus, intervient Stan d’une voix raide. J’y ai pas prêté plus attention que ça, par contre… c’est vrai que maintenant que tu le dis, Coleen, c’était sûrement lui. Même carrure, même silhouette. On a pas vu son visage, seulement son…
— Son sourire, terminé-je à sa place, les lèvres pincées. Le même qu’il avait dans la cage face à toi, Parker, ajouté-je en me tournant vers mon homme. Ce n’est pas une coïncidence. Il est là dans un but précis. J’en suis certaine.
— Attendez, objecte Jodie en retirant sa casquette pour la jeter sur la table basse. Vous vous rendez compte de ce que vous dites, là ? On parle d’un mec qui a tué un homme en combat de free-fight, il y a dix ans, qui n’a PAS été jugé, qui a disparu de la surface de la Terre et qui se pointe, la bouche en cœur, pour… pour quoi, au juste ?! C’était un accident. Coleen, vraiment, tu sais que je suis désolée pour ton frère, mais c’était irréfléchi. Ça aurait pu être n’importe qui à la place de Gaylord.
Ma gorge se serre. Tout mon corps se serre.
— Non, dis-je d’une voix tremblante en relevant la tête. Ce n’est pas n’importe qui qui aurait pu se retrouver face à ce mec. Je me souviens de la feuille de combat. C’est Connor qui devait affronter Black Mask. Cependant, il s’est défilé au dernier moment. Il… il a dit qu’il avait la trouille. Gaylord a pris sa place, il est monté sur le ring et… il est mort.
Je renifle un peu, regardant le plafond, comme si cela pouvait m’aider à ne pas pleurer.
Entre mes omoplates, je sens le torse de Parker se dessiner délicatement. Puis, ses mains passent sur mon ventre. Sa bouche dépose un baiser sur mon épaule. Ce simple contact me fait le plus grand bien.
Dans le salon, l’ambiance est si pesante que je m’attends à ce qu’une enclume nous tombe sur la tête à tout moment.
— Admettons que Connor était le vrai problème, intervient Dennis, pensif. Ce qui ne m’étonnerait pas, d’ailleurs, quand on connaît le bourbier dans lequel aime se fourrer ton frère, Coleen, bref… si c’était lui, la cible, et que Black Mask machin-chose revient après tout ce temps, c’est que… enfin je veux dire, perso, j’irais directement choper ton frangin à sa salle d’entraînement ou dans son Octogone de malheur, là. Je me ferais pas chier à monter dans la cage de l’Under face à Parker sauf si…
Dennis s’arrête subitement de parler.
Je n’aime pas le chemin qu’ont pris ses pensées. Ni les siennes ni les miennes.
— Sauf si ce n’est pas Connor le problème, terminé-je en reconsidérant cette curieuse semaine où j’avais la sensation d’être observée.
Je me remémore ce qui m’est arrivé dans le parking. À cette paire de chaussures que j’ai aperçue… Cette porte qui a claqué… Cet individu que je n’ai pas vu… Moi qui pensais que tout était dans ma tête, je crois que je me suis plantée sur toute la ligne. Parker va péter un câble quand il va apprendre ça.
— Je reviens, indiqué-je en partant dans notre chambre.
— Coleen, soupire Parker. Qu’est-ce que tu fous, bébé ?
Je récupère ma pochette d’ordinateur de chez J&N’s. J’en sors un nombre incalculable de feuilles volantes ou de dossiers avant de retrouver ce que l’on m’a envoyé. Cette coupure de journal, ces photos et surtout, ce fameux message… « N’oublions pas le passé ».
Le cœur serré comme dans un étau, je reviens dans le salon, tendant la fameuse enveloppe à Parker tout en lui expliquant son contenu. Ma voix est faible, tremblante. Je sais que je m’apprête à me prendre une soufflante. Encore plus lorsque Jodie, Stan et Dennis lisent à leur tour le texte.
— Je vais essayer de rester calme, répond mon homme, les mains crispées. Il faut que je reste calme. Parce que là… je suis à deux doigts de tout retourner dans la baraque.
Son timbre est froid, impersonnel. Tellement grave, rauque, rêche, que pour la première fois de ma vie, je sens ma tête rentrer dans mes épaules quand son regard se pose sur moi.
— Pourquoi ne suis-je pas au courant de ça, Coleen ? Hein ? me dit-il en tentant, tant bien que mal, de contrôler sa voix.
— Je… parce que je pensais que c’était un délire de gamin, murmuré-je, gênée. Un truc pour me faire peur. Qu’un psychopathe accro au free-fight aurait pu envoyer. Juste pour… pour me nuire et… et pour t’atteindre, toi. Ces photos se trouvaient sur le téléphone privé de Gaylord. J’imagine que Connor a dû les vendre sur Internet pour gagner de l’argent après son exclusion de l’Under. C’est sûrement lui qui a récupéré les affaires de notre frère après sa mort.
— Putain, ça fait beaucoup trop d’informations, là, marmonne Dennis alors que Parker, le visage fermé, continue de me lancer son regard noir.
Personne ne dit plus rien.
Dennis a raison, ça fait beaucoup d’informations pour ce soir. Il est plus de minuit, tout le monde est étonnamment crevé.
— On devrait en discuter plus tard, à tête reposée, intervient le coach en se levant de sa chaise. J’ai envoyé quelques mails pour demander des explications au sujet de ce gars… Angel Dubh, Black Mask, peu importe son nom ou comment il se fait appeler. Pour le moment, on va tous aller dormir, compris ? Y a rien d’autre à faire pour ce soir. Si tu as raison, Coleen, on aura tout le temps de s’en inquiéter demain.
Comme à chaque fois qu’Anderson parle, tout le monde obéit.
Jack ramène à chacun une grande tasse de thé, hibiscus et camomille. Les garçons tirent la gueule à l’idée de boire ça, mais s’exécutent quand même.
Pour cette nuit, tout le monde (sauf le coach) décide de rester à l’appartement. Stan et Jodie reprennent leur vieille habitude de dormir ensemble. Jack part se coucher sur le canapé dans la chambre de San. Sabrina et Dennis, eux, s’installent dans la chambre d’amis.
L’ambiance est toujours aussi tendue, bizarre.
Une fois dans notre lit, j’attends que Parker m’y rejoigne. Il arrive trente minutes après. Sa transpiration et son souffle raide me font comprendre qu’il vient sans doute de passer tout ce temps à sauter à la corde.
— Tu m’en veux, c’est ça ? murmuré-je tandis qu’il retire son tee-shirt pour s’essuyer le visage ainsi que le torse avec.
— À ton avis, Coleen ? Ma femme reçoit une lettre de menace et ne m’en parle pas… J’abuse, peut-être ? De me mettre en colère.
— Non. Même si ce n’est pas vraiment une lettre de menace.
Il jette son haut au pied du lit, puis m’adresse un regard en coin. Quoi ? C’est vrai ce que je dis.
— Tu penses à quoi ? demandé-je. Au sujet de Black Mask.
Je m’en moque qu’il m’en veuille pour la lettre.
— À rien. J’ai besoin de dormir, de me calmer, grogne-t-il en s’étendant près de moi. Éteins la lumière.
J’obéis, plongeant ainsi notre chambre dans une obscurité quasi totale. Seuls quelques rayons lunaires s’invitent timidement dans la pièce, à travers les rideaux.
— Viens…
La voix, plus douce, de Parker me sort de mes sombres pensées. Je me blottis tout contre lui, la paume posée sur son cœur. Son corps réchauffe le mien en seulement une minute. Sa main gauche étalée sur mes fesses, j’entends sa respiration s’affiner, devenir plus régulière.
— Qu’est-ce qu’il veut à ton avis ? Nous faire du mal ? m’enquiers-je au bout d’un moment.
Ma voix est tellement faible que je me demande si Parker l’a entendue.
— Je ne laisserais jamais quelqu’un nous faire du mal, me répond fermement mon homme. Ni à toi et à San ni à personne. D’accord ?
Bien sûr que je suis d’accord, même si j’aimerais que cela soit aussi simple.
***
Évidemment, cette nuit-là, je dors très mal. Je me réveille toutes les heures. En pleurs, prise de panique. Je rêve que Parker est à la place de Gaylord… que c’est lui, étendu sur le ring… mort. Il y a bien longtemps que je n’ai pas fait pareil cauchemar. La dernière fois, c’était quand Connor et Parker devaient s’affronter en tournée. Je n’en garde pas de très bons souvenirs.
Courbaturée, les yeux cernés, le moral au plus bas, je sors du lit, enfilant la veste satinée d’Oméga à même ma peau nue. Le tissu m’arrive à mi-cuisse. Je remonte les manches sur mes avant-bras en faisant deux plis de chaque côté, à peine surprise de voir notre chambre vide de la présence de Parker alors qu’il n’est que neuf heures du matin. À mon avis, il a peu dormi lui aussi.
Je le retrouve dans la cuisine, avec Dennis et Stan, déjà levés. Les trois portent un tee-shirt trempé au niveau du torse et des aisselles. Leurs joues rouges et leurs tignasses emmêlées me font comprendre qu’ils reviennent tout juste de leur course.
Sans dire un mot, malgré leurs regards qui alourdissent ma silhouette, je me sers un grand café noir avant de poser une fesse sur l’un des hauts tabourets, entre Parker et Dennis.
— Faut que je contacte ma mère, dis-je d’une voix stone. Je veux qu’on aille récupérer San. Ce matin.
— Je l’ai déjà appelée, me confirme mon homme en apposant sa large main sur ma nuque, dévoilée par mes cheveux remontés en chignon haut.
Il fait glisser sa paume le long de ma colonne jusqu’à mes reins.
— Je lui ai dit qu’on passerait reprendre notre fille en fin de matinée. Comme on devait aller la chercher vers seize heures, elle m’a demandé s’il y avait un problème… Je lui ai affirmé que non. Juste que notre fille nous manquait.
Je hoche mécaniquement la tête. Avec ce qui se passe maintenant, et… et le retour de Black Mask, je veux avoir San avec moi. Constamment. Ça ne me rassure pas de savoir que mon homme a eu le même besoin viscéral que moi. Ça signifie que lui aussi pense que notre famille est en danger.
— T’as rien dit pour hier, dans l’Under ?
— Absolument pas.
— OK…
— J’aurais dû ? me demande-t-il, un sourcil arqué.
— Avouer à ma mère que le meurtrier de son fils est toujours en liberté, et qu’il nargue sa fille et son gendre ? résumé-je en jetant un regard en biais à Parker. Non, on va éviter… Mes parents gardent leurs distances avec l’Under et pour la première fois, j’en suis bien contente.
L’ambiance est aussi lourde qu’hier soir. Personne n’est vraiment dans son état normal. Je me masse les tempes, puis les yeux avant de boire mon café alors que Stan s’en ressert une tasse.
— N’en parle pas à Debbie, murmuré-je en me tournant vers son visage, rougi et cerné. Elle ne doit pas savoir ce qui se passe.
— On ne sait même pas ce qui se trame, balance Dennis, excédé.
Stan soupire lourdement. Il se prend la tête dans les mains, les coudes posés sur le rebord de la table. Je sais ce qu’il se dit… qu’il a le cul entre deux chaises. Soit il est honnête avec sa nana au risque de lui faire revivre ses pires cauchemars ; soit il lui ment pour la préserver de toute cette merde. Un choix qui n’est pas évident à faire.
— Fait chier, putain, s’énerve Stan en frappant sur la table. Elle commence vraiment à me péter les couilles, cette ligue. Sérieux, c’est quoi leur plan, là ? Je ne peux pas croire un seul instant que les Sharks ne savent pas qu’Angel Dubh est Black Mask.
Je continue de me masser les tempes, exténuée. La main de Parker est toujours logée contre mes reins. Il me ramène contre lui, me faisant descendre de mon tabouret pour remonter sur ses genoux. Je lâche ma tête en arrière, contre son épaule tandis que Dennis soupire, défait.
J’imagine que les filles et Jack dorment encore.
— S’ils l’ont laissé revenir, c’est qu’il y a une raison, marmonne Dennis. Le fric, sans doute. Ils se disent qu’ils vont gagner « gros ».
— Ce mec a tué mon frère, rappelé-je. J’en ai rien à foutre de leur argent.
— Peut-être que Black Mask a purgé sa peine, qu’il a négocié son retour avec l’Under. On en sait rien.
— Les Sharks sont très puissants, commence Parker d’une voix sombre. Ils ont les bras longs… d’ailleurs, ce ne sont même plus des bras, ce sont des râteaux. Tu peux être certaine, Coleen, qu’ils sont au courant. Si Black Mask est de retour, c’est qu’ils ont validé sa présence. Donc, je rejoins Dennis. Mon avis ? Ce mec a payé sa dette et il revient combattre, l’air de rien. C’est tout. Il n’y a pas à chercher plus loin. La lettre que ce fumier t’a envoyée, c’est… de l’intimidation. C’est juste pour nous faire chier, c’est tout.
— Ça marche plutôt bien, marmonne Stan. D’autant plus que ce n’est pas vous qui allez devoir mentir à votre nana pendant X temps.
Personne ne relève son ton maussade.
Au loin, j’entends deux portes claquer. Jodie et Sabrina arrivent dans la cuisine. La première sort de la douche, habillée d’un jogging gris avec un simple tee-shirt noir, tandis que ma meilleure amie, elle, paraît être tombée du lit. Elle ne porte qu’un shorty et son tee-shirt estampillé « Oméga ».
— Salut, marmonne-t-elle en se servant un verre de jus d’orange.
On a connu mieux comme ambiance, sérieux.
Elle se penche pour embrasser son mec sur la tempe, puis elle m’adresse un petit sourire affectueux.
— Comment tu te sens, C ?
— J’ai envie de brûler l’Underground, marmonné-je.
— Je comprends.
Je bois une nouvelle gorgée de mon café pendant que Jodie se faufile entre Stan et Sabrina, de l’autre côté de la table. Elle croise ses bras, attendant que Dennis lui serve une tasse.
— Merci, dit-elle avant de tremper ses lèvres dans son breuvage. Alors, que fait-on, maintenant ? Vu vos gueules, vous avez dû bien cogiter cette nuit.
On confirme tous d’un signe de tête.
— Je pense que le mieux à faire, c’est d’aller en parler aux Sharks, lâche Parker. On aura une réponse claire.
— Ils vont te donner l’explication que tu veux entendre, prévient Stan. On ne peut pas leur faire confiance, tu le sais.
— On n’a pas le choix. Si je demande à ce connard de Carl, il me répondra honnêtement. C’est lui qui m’a acheté pour le compte de la ligue, il y a dix ans, nous rappelle-t-il tandis que je lève les yeux au ciel.
— Oui, et combien tu lui as fait perdre, hier, en abandonnant au troisième combat ? questionné-je, les dents serrées.
— Je sais pas… 500 000 $, peut-être.
— Tu vois… Je ne veux pas être négative, bébé, néanmoins y a moyen qu’il te mette la pression pour te battre davantage, histoire de « rentrer dans ses frais » malgré sa collection de Lamborghinis à la con, dis-je en me souvenant de ce que ce fameux Carl m’avait dit lorsque j’étais montée au créneau, furieuse que Parker ait été blessé par mon ex pendant un combat où ce connard avait planqué des poings américains sous ses bandes. Et ça aussi j’aimerais bien l’éviter… Moi, la seule chose que je demande c’est que tu ne sois pas en compétition directe avec Black Mask. Je refuse que tu te retrouves dans la cage avec lui !
Ma voix escalade les aigus. Ma gorge est serrée, mes yeux me brûlent. La saison a à peine commencé que j’en peux déjà plus. Au bout de quinze jours… super !
Dans la cuisine, personne n’ose relever ce que je viens de dire. Parce que je suis prête à parier que tout le monde se demande ce qui se produirait si les Sharks programmaient de nouveau Oméga contre « Angel Dubh ». En plus, ce mec choisit un nouveau nom de fighter… Tu parles ! S’il croit que l’ardoise est complètement effacée, il se goure. Moi, j’oublierai jamais ce qu’il a infligé à ma famille.
On continue tous de boire notre café et de manger notre petit déjeuner en silence. Personne n’ose s’exprimer. Lorsque Jack se lève, on a déjà terminé. Pourtant, on reste assis là, sur les tabourets, sans vraiment savoir quoi faire. Dire que ce soir, il faut retourner dans l’Underground. La journée va être longue.
— Le coach devrait arriver dans une demi-heure, commence Dennis. Je propose que d’ici dix minutes, Parker, on attaque les échauffements.
— OK, marmonne mon homme en buvant cul sec son cocktail multivitaminé à base d’orange, de kiwi et de blancs d’œufs. Je vais aller prendre une douche et me changer.
Je m’apprête à me lever des genoux de Parker lorsque le portable de Stan, posé sur la table, se met à sonner. Par réflexe, je regarde le numéro qui s’affiche. C’est le fixe de Debbie. Évidemment. Stan n’a pas dormi chez elle, j’imagine qu’elle veut une explication.
— Putain, souffle-t-il en récupérant son téléphone. Double emmerde pour ma gueule ce matin. Oui, allô, ma puce ?... Cassey ?…
Je crois qu’il va être obligé de dire à mon neveu qu’il devra se passer de lui tout le week-end. On a d’autres chats à fouetter, malheureusement.
— … Quoi ?! Je t’entends très mal !
Mon cœur loupe un battement. Bordel, qu’est-ce qu’il y a, encore ?
L’ambiance passe de pesante à suffocante. Tous les regards sont soudainement rivés sur Stan.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demandé-je.
Stan me fait signe de me taire.
— Attends, attends, Cass’, je comprends rien… Respire, bonhomme… Qu’est-ce qui se passe ? Qui est chez vous ?
Le visage de Stan blêmit brutalement. Dans ma poitrine, mon cœur tombe en chute libre. L’image de Black Mask sur le perron de Debbie me donne un haut-le-cœur.
— Qu’est-ce qu’il y a, bordel ? grogne Parker, les sourcils froncés.
— QUOI ?! s’exclame Stan en sautant de son tabouret pour atterrir sur ses pieds. Depuis combien de temps Connor est chez vous ?
— Hein ?! lâché-je, affolée. Qu’est-ce que mon frère fout là-bas ?!
Je m’apprête à lui arracher l’appareil des mains cependant Stan m’en empêche.
— Où est ta mère ? demande-t-il, paniqué en mettant le haut-parleur.
— Elle est en bas… dans le salon. Avec lui, murmure Cassey d’une voix faible.
Putain…
— Elle m’a… elle m’a ordonné de monter dans ma chambre et de… d’y rester jusqu’à nouvel ordre. Je… je me suis enfermé dans la salle de bains pour t’appeler, je… je ne sais pas ce qu’il se passe, il avait l’air vraiment pas content.
Dans ma poitrine, mon cœur bat tellement vite que je ne le sens même plus bouger.
— Viens, Stan, s’il te plaît. Dépêche-toi, supplie Cassey d’une toute petite voix. Je… je veux pas que Maman reste en bas avec lui. Je… je vais redescendre.
— Non, non, non ! ordonne Stan, toujours aussi angoissé.
Il a les yeux exorbités et le teint presque vert.
— Tu restes dans la salle de bains, Cassey. Je t’interdis de descendre, c’est compris ?!
— Mais, je…
— TU NE DESCENDS PAS ! aboie Stan. Peu importe ce que tu entends. C’est clair ?
— Oui…
— Je pars ! Je suis là dans cinq minutes !
Sitôt le téléphone raccroché que la porte d’entrée claque bruyamment derrière lui, nous laissant tous en plan dans la cuisine. Je me retourne vers Parker, choqué lui aussi par l’appel de Cassey.
— Habille-toi, on y va, me dit-il en se levant à la hâte.
— On vient avec vous ! s’exclame aussitôt Dennis.
Mon estomac, lui, forme une grosse boule douloureuse dans mon ventre. J’espère que Connor n’est pas en train de faire du mal à Debbie.
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