Underground T4 : Verity

Emilia Robinst · Chapitre 47 sur 62

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Underground T4 : Verity

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Chapitre 44

 

 

Coleen

 

Passés les sifflements aux oreilles et la douleur qui me lance entre les deux omoplates, je réalise ce qu’il vient de se produire. Je revois la scène au ralenti… Black Mask qui arme son flingue sur nous, un sourire railleur sur les lèvres, puis qui tire dans le vide, pour nous faire peur. Le bruit du coup de feu se répercutant dans les airs au moment où Parker s’est jeté sur moi afin de me protéger.

À bout de souffle, je me redresse contre mon homme, dont le cœur bat à mille à l’heure. Je manque de m’écrouler sur le sol. Mes genoux tremblent tellement que je me cramponne aux épaules de Parker. Je me suis vue mourir, putain…

L’esprit sens dessus dessous, j’entends ces connards ricaner.

— Tirer sur les gens comme des lapins est un de mes loisirs préférés, raille mon fameux demi-frère.

Il joue toujours avec son arme, la faisant tournoyer entre ses doigts.

— Perso, finir comme un râble à cause d’un fils de pute dans ton genre ne figure pas dans mes activités favorites, réplique Stan, son cœur battant si vite que je peux voir sa carotide pulser.

— Ne bouge pas, m’intime Parker.

Gary lui adresse un sourire figé. La seconde d’après, il a pointé son flingue en direction de Stan, de quoi me couper le souffle.

— Insulte ma mère encore une fois, toi, et je te jure que je tire ! Compris ?

Les larmes inondent mes yeux, néanmoins je ravale mes sanglots, bien décidée à ne pas le laisser m’intimider. À quelques mètres de nous, Stan ne répond pas. Tel un affrontement silencieux, son regard noir est toujours planté dans celui de mon demi-frère. Ce dernier fait signe à certains de ses compères de se disperser pour monter la garde, au-dehors.

Je jette un œil à Parker dont les traits sont indéchiffrables. J’ai l’impression qu’il compte… On est trois, ils sont cinq face à nous. Le ratio aurait pu être pire si je n’étais pas enceinte et, surtout, si nos ennemis n’étaient pas armés.

— Qu’est-ce que tu veux ? lui demande Parker, en arquant un sourcil.

Sa poitrine se soulève à un rythme effréné. Il est sous tension. Comme je l’ai rarement vu.

— Ta copine… déclare Gary d’une voix sombre, mais amusée.

Mon souffle se bloque. Des acouphènes plein les oreilles, je croise une seconde le regard affolé de Parker avant que celui-ci ne s’adresse à Black Mask.

— Ça, t’oublies, mec. Faudra me passer sur le corps ! grogne mon homme alors que la lumière jaunâtre des néons me tabassent le crâne.

Je me sens fondre, perdre pied. Encore une fois, je pense à ma fille. Je ne la verrai jamais grandir…

— C’est pas un problème… Coleen ?

Je sursaute lorsque j’entends mon prénom résonner dans ce vieux parking. Hormis nos voitures, il est vide.

Incertaine, je lui lance un regard tandis que Parker passe son bras devant moi, comme pour me protéger. Ou m’empêcher de bouger.

Par-delà son épaule, j’observe Gary, habillé en noir, m’adresser un sourire provocateur qui s’accentue lorsqu’il fait un signe à ses quatre gorilles. L’instant d’après, deux d’entre eux ont pointé leurs flingues sur Stan dont les paumes sont levées au-dessus de sa tête, les deux autres agissant pareil avec Parker.

Je m’enroule autour de son bras. Je suis perdue. Complètement. Ma respiration s’emballe, j’ai mal partout. La sensation de cuire tel un œuf dans une poêle brûlante est pire que tout. J’ai la tête qui tourne, reniflant comme une petite fille. Parker me serre la main, son regard protecteur se pose sur moi, tentant vainement de me rassurer. Comment veut-il que je le sois alors que cinq mecs nous menacent d’un flingue, et que leur chef a déjà essayé de tuer mon frère et ma belle-sœur ?

— Approche, m’invite Gary, d’une voix acide, en me tendant la main, ses yeux vert amande plantés dans les miens.

— Bouge pas, m’ordonne Parker, d’un ton sérieux.

La pression que je ressens est telle que je ne parviens même plus à déglutir. Je suis sur le point de m’étouffer avec ma salive.

Mon regard ancré dans celui de Parker me fait comprendre la gravité de la situation. Parce que j’y décèle un millier de larmes. Il sait que, cette fois-ci, il ne pourra peut-être pas me protéger.

Je réalise alors tout ce que l’on n’a pas encore eu le temps de vivre, lui et moi. J’aurais voulu connaître mille aventures avec lui, l’homme de ma vie. Avoir trois ou quatre enfants, me marier, faire le tour du monde, me battre pour une cause que j’aurais trouvé juste. Passer des dimanches entier sur la plage, payer une baby-sitter une blinde tous les jeudis afin de sortir en amoureux. Emmener San en voyage. Lui montrer les baleines du Canada, les flamants roses du Maroc, les kangourous d’Australie, les girafes du Kenya.

— Approche, j’ai dit… intervient mon demi-frère, d’une voix sévère. Sinon, je te jure que je demande à mes camarades de loger une balle dans le crâne de ton mec. On verra bien s’il est aussi increvable qu’on l’affirme.

Les yeux chargés de larmes, je discerne à peine le visage de Parker. Seule la tension de sa main contre mon bras m’indique qu’il est au bord du gouffre. Je ne préfère pas imaginer ce qu’il se passerait si… si ces deux gars devaient tirer sur Parker.

C’est moi que veut Black Mask. Pas lui. Pas notre fille. Juste moi.

Après avoir pris une profonde inspiration, je pose une main déterminée sur celle de mon homme.

— Coleen… gronde-t-il, d’un ton presque suppliant. Fais pas ça…

— Prends soin de notre fille, mon amour, murmuré-je, l’esprit chamboulé.

J’ai la sensation de mettre une heure à me dégager de sa poigne. Il me serre tellement le bras que j’en ai des marques rouges malgré ma chemise. C’est la première fois qu’il me fait mal. Qu’il me fait vraiment mal. Physiquement. Comme une mise en garde. Ou une supplication.

À contrecœur, je m’extirpe de ses bras. Il avance vers moi comme pour me rattraper. C’est sans compter sur les deux mastodontes qui le bloquent, leurs flingues toujours pointés sur sa tempe.

Je me force à ne pas le regarder, à marcher droit devant moi, vers ce fils de pute de Gary Joyce, tout en m’essuyant rageusement les yeux d’un revers de la main.

— Bien… commente-t-il, amusé, en inclinant la tête. Elle a des couilles, je dois l’admettre.

Sa réplique fait ricaner ses acolytes. Je m’arrête à seulement cinquante centimètres de lui. Il ressemble tant à Gaylord… avec une longue cicatrice sur la pommette qui redessine le galbe de sa joue et qui souligne ses minuscules taches de rousseur.

— Je pensais que t’étais une petite fille à papa doublée d’une chialeuse, mais… je me suis trompé. De toute notre famille, t’es la moins loupée, me lance-t-il, presque fier.

— Merci.

Ma voix est dure, rauque. 

— Tu me rappelles ma mère.

— Étant donné que c’est la jumelle de la mienne, je trouve ça plutôt logique, connard, grincé-je des dents alors qu’il me renvoie un sourire audacieux.

— Tu sais donc qui je suis ?

Son timbre est étrangement plus doux, plus calme, plus… mesuré.

Ses épaules carrées, elles, dissimulent un lourd passé. Des faiblesses à revendre, aussi. Sur sa poitrine, l’écusson à la gloire de la Brigade de Belfast retient mon attention le temps de quelques secondes. Je repense à l’histoire de mes parents. À ce qu’ils ont dû vivre… là-bas. Au choix qu’ils ont dû faire pour survivre, pour s’en sortir.

Je relève la tête vers mon bourreau, mon regard chargé de haine.

— Je sais qui tu es, Gary Joyce. Dommage que tu ne portes pas le nom Lyons ou Lincoln. T’aurais peut-être eu des couilles toi aussi !

— Grande gueule en plus, la frangine… waouh ! s’exclame-t-il, un grain de folie au fond des pupilles si similaire à celui que j’ai déjà vu au fond des iris de Connor. Ils t’ont pas loupée, tes parents, hein. Mon gars, tu dois pas t’emmerder avec elle ?

Sa dernière question s’adresse à mon homme. Gary lui lance un regard interrogatif par-dessus mon épaule. Je me retiens de ne pas suivre ses yeux. Je suis incapable de survivre à la vision de mon mec, un flingue pointé sur la tempe.

— Crois pas que tu vas t’en tirer aussi facilement que ça, grogne Parker.

Dans ma tête, c’est toujours la cohue. Je ne sais pas comment tout ceci va se terminer. Malheureusement, je n’envisage aucune fin heureuse. Ni pour eux ni pour nous.

— Toi et ton pote, vous avez quatre flingues dirigés sur vous. Je vais m’en tirer aussi aisément que ça, je peux te l’assurer.

Persuadé d’être intouchable, il empeste l’arrogance et la confiance en lui. 

— Pourquoi tu fais ça ? demandé-je, d’une voix chargée d’émotion. Mes frères et moi n’avons rien à voir avec votre petite guerre, en Irlande. J’en ai rien à foutre de l’IRA et de vos revendications à la con. Ça ne me concerne en rien.

Les dents serrées, je retiens mon souffle lorsqu’il se penche vers moi.

— Un peu de respect, ma jolie, quand tu parles de ma famille et de ma patrie, OK ?! aboie-t-il.

— Le respect, ça se gagne… Quand je te regarde, j’ai plutôt envie de te gerber dessus que de te lécher la pomme, maugréé-je.

— Bien qu’on ait officiellement déposé les armes, on n’en reste pas moins actifs, c’est clair ?

— Et alors ?! m’exclamé-je, à bout de nerfs, moi aussi. Vois ça avec notre père ! Sauf si t’as la trouille ?

— Coleen…

La voix inquiète, réprobatrice, de Parker me stoppe net dans ma lancée. J’ose enfin lui jeter un coup d’œil par-dessus mon épaule. Toujours coincé entre les deux gorilles armés, il paraît en transe. Ses traits sont si tirés que son visage n’a presque plus rien d’humain. C’est un loup sauvage acculé, coincé dans un trou, sans aucune solution. Il est en train de devenir fou… L’être humain est conçu pour avoir deux réactions possibles face à la peur. Fuir ou agir. Là, il ne peut faire ni l’un ni l’autre. Sur une personne « normale », ça peut entraîner des répercussions physiologiques. Alors sur un borderline à tendance schizophrénique… sa réaction est impossible à prévoir. 

— Ton mec est inquiet, chérie. Il frôle la tachycardie, se moque notre chasseur. D’ailleurs, que se passe-t-il quand on pousse un schizo dans ses retranchements, hein ? Tu te transformes en Hulk ? demande-t-il à Parker. Parce que t’en étais pas loin, le week-end dernier sur le ring.

— Hulk, c’est rien comparé à ce qui va t’arriver dès que je vais te mettre la main dessus.

— Tu…

— T’as pas répondu à ma question ? le coupé-je, terrorisée à l’idée de savoir ce qui pourrait, en effet, se produire. Pourquoi tu fais ça ? C’est quoi ton but ?

Mes questions, lâchées à toute vitesse, paraissent amuser Gary. Son attention se détourne de Parker. Lorsqu’il pose ses grandes prunelles vert amande sur moi, je vois, au fond de ses pupilles, le reflet des néons jaunâtres du parking.

— Détruire ta famille… comme tes parents ont détruit la mienne, réplique-t-il. Vous éliminer les uns après les autres. J’ai commencé avec mon propre jumeau. Crois-moi, je regrette de ne pas avoir terminé ma tâche.

Je déglutis doucement. Soudain, une étincelle s’allume dans la noirceur de mon esprit, guidant mes pas vers la fin du tunnel qui me semblait, jusqu’ici, inexistante.

Il a prévenu Debbie de la mort de Connor pour nous faire peur… puis, il a fait la même chose avec moi avant l’accident de ma belle-sœur. J’ai bon espoir que Gary n’ait pas changé sa ligne de conduite. Il a dû notifier son intention de me tuer à l’un de mes frères. Sans doute a-t-il envoyé un message à Gabe… et lui, sait où je me trouve.

À cet instant, je ne pense qu’à gagner du temps. Coûte que coûte. Quitte à jouer sur son impertinence, et sa certitude à être au-dessus de nous. Il est persuadé d’avoir l’avantage ? C’est ce que nous allons voir.

— Qu’est-ce qui t’en a empêché, hein ? demandé-je, les sourcils froncés.

Mon cœur bat si vite que mon pouls s’emballe. Mes hormones aussi… Mon corps se recouvre d’une fine pellicule de sueur. Je tente de gérer mon stress qui peut être très néfaste pour mon bébé. Je ne peux pas me permettre de penser à ça. Pas maintenant. Encore moins devant mon interlocuteur qui me regarde avec véhémence.

— J’étais jeune, impulsif. Impatient, m’accorde-t-il en jouant de nouveau avec son pistolet. J’ignorais plein de choses.

Le cliquetis qui résonne dans le parking lorsqu’il s’amuse avec sa roulette me donne la chair de poule.

— Comme quoi ? murmuré-je, hypnotisée par son arme, priant intérieurement pour que ça soit Gabe qui ait été prévenu, et non Connor. Mes parents nous ont tout avoué. Ils étaient sous protection de témoins… depuis plus de vingt ans. Comment t’as réussi à les retrouver ?

Ma question le fait à peine sourciller. On dirait qu’il a imaginé cette entrevue pendant des heures et des heures. Parfait ! Il a des choses à déballer, et moi, je suis prête à tout entendre. 

— Tu crois en Dieu, Coleen ? me demande-t-il, calmement.

En Dieu ? Il se fout de moi ?!

— Moi, oui, enchaîne-t-il. J’ai longtemps prié pour pouvoir venger ma mère… J’ai grandi avec cette douloureuse vérité.

— Laquelle ?

— Notre père a séduit ma mère et, une fois qu’elle est tombée enceinte, il l’a abandonnée pour la tienne. Il nous a délaissés, elle et moi, en nous séparant, Gaylord et moi, m’explique-t-il, bouillonnant d’une colère incommensurable.

Sa voix tremble, ses pupilles se dilatent, ses narines frémissent. Face à lui, je me tasse de quelques bons centimètres, incapable de faire quoi que ce soit d’autre. Fuir ou agir, moi aussi je suis coincée.

 — Il a sans doute cru récupérer le meilleur des deux, mais trente ans après, il ne reste plus que moi. Dommage, achève-t-il, un sourire carnassier sur les lèvres.

— T’es taré, Gary. C’est ta mère qui a séduit mon père en se faisant passer pour la mienne. Il n’est en rien responsable ! lâché-je.

— C’est ce qu’il t’a dit ?

— C’est ce qu’elle t’a dit ?! rétorqué-je vivement.

— Ma mère, paix à son âme, était une Sainte femme.

— Bon nombre de Saints ont fait des choses horribles dans leur vie. Tu devrais relire ta bible, connard ! grogné-je, les yeux noirs.

— Si tu croyais en Dieu, tu ne dirais pas ça.

— Dieu n’a rien à avoir là-dedans ! m’exclamé-je.

Il se penche un peu plus vers moi. À présent, je peux sentir son souffle sur mes lèvres. Je réprime un frisson. J’esquisse un mouvement de recul, cependant il m’attrape violemment par le bras pour me maintenir face à lui. La voix de Parker explose alors derrière moi.

— Bien sûr que si, me chuchote Gary en ignorant délibérément les menaces de Parker. C’est le Seigneur qui dicte nos vies. Qui guide nos pas. Et il m’a conduit jusqu’à vous.

Je ne réponds pas. Ma respiration s’emballe. Elle est bruyante, sonore. 

— Le jour où j’ai participé à un championnat de boxe international, ici même, à Chicago, c’est Dieu qui m’a envoyé Gaylord, reprend Gary d’une voix si angélique qu’elle me fout la trouille.

— Qu’est-ce que… qu’est-ce que tu racontes ?

— Ce jour-là, j’étais resté plus longtemps à l’entraînement. Je voulais remporter ce championnat. Il y avait 10 000 $ en jeu… et je te parle de vrais billets de banque, Coleen, me précise-t-il. Pour un mec comme moi, ça fait rêver. Tu n’imagines pas ce qu’on pouvait faire, à l’époque, avec une telle somme à Belfast.

— Donc quoi ? Tu t’es entraîné comme un dingue, puis tu es tombé par hasard sur notre frère, c’est ça ? rétorqué-je, les dents serrées, mon bras toujours prisonnier de sa poigne d’acier.

— Exactement. Il était dehors en train de fumer une clope, son sac de sport à ses pieds. Dès que je l’ai vu, j’ai compris qui il était. Et la vie m’en a donné la confirmation lorsque j’ai aperçu un homme et une femme descendre d’une voiture pour venir à sa rencontre.

Il marque une pause, fermant les yeux quelques secondes alors qu’un sourire mauvais tord sa bouche en un rictus effrayant.

— Imagine ma stupeur, petite sœur, quand j’ai réalisé que cette femme était Hema Joyce, la jumelle de ma mère, ma propre tante, et que l’homme, Greagoir Lyons, était son père. Notre père. À nous tous.

Les battements de mon cœur s’accélèrent. Sans que je ne parvienne à me retenir, mes yeux s’embuent de larmes.

— J’ai grandi dans un monde de brutes, ma chère Coleen. Dès ta naissance, tu dois choisir entre être le prédateur ou la proie.

— Laisse-moi deviner… tu as préféré être le prédateur, articulé-je avec difficulté.

— Évidemment. Mais ce choix n’est pas de tout repos. J’ai dû faire beaucoup de sacrifices, Coleen. Ton frère, lui, n’en a eu à faire aucun. J’ai grandi au milieu des bombes, des tirs, des explosions et vous… vous, où avez-vous grandi ? me lance-t-il avec dédain et arrogance. Dans le pays où tous les rêves se réalisent ?

Il esquisse un vague sourire avant de frôler mes boucles vénitiennes, collées à ma tempe.

— En quoi, c’est juste ? Hein ?

— En rien… réponds-je en tournant la tête, refusant qu’il me touche. Ce n’est pas moi qui ai décidé de ça. Ni mes frères. Ce que tu as fait à Gaylord était tout aussi injuste que ce que notre père vous a fait.

Gagner du temps, gagner du temps… je ne pense qu’à ça. Même si je dois incriminer mon père, je m’en fous. Jouer la montre est ma seule chance de m’en sortir.

— C’est pour cette raison que je suis revenu finir la mission que Dieu m’a donnée.

Ma pression artérielle monte en flèche. J’essaye de tendre l’oreille, de me concentrer sur un bruit extérieur quelconque. Une voiture, des gyrophares, le rugissement d’un moteur… qu’importe. Malheureusement, hormis une dizaine de respirations saccadées, je n’entends rien.

— Pourquoi avoir attendu tout ce temps ? demandé-je du bout des lèvres.

— J’ignorais que mon père avait eu d’autres enfants, m’informe-t-il en me relâchant enfin. Je n’avais aucun moyen de la savoir, à l’époque.

Je titube, à bout de souffle.

— Ma mère m’a toujours dit que nous étions deux. Je ne me suis donc concentré, à tort, que sur Gaylord, et je dois t’avouer, ma jolie, qu’avec le recul, je me sens bien con d’avoir négocié avec Connor son propre forfait pour pouvoir prendre sa place dans la cage.

Mes yeux s’écarquillent de stupeur.

— Quoi ?! lâché-je, abasourdie. Comment ça ?

— Il ne vous l’a jamais dit ? rétorque-t-il, surpris lui aussi, malgré son ton des plus amusés. Que je lui ai proposé 20 000 $ pour renoncer à monter dans la cage, ce fameux soir, et qu’il a poussé les enchères jusqu’à 30 000 $ ?

Putain. De. Merde !

J’ai l’impression que mon cœur est en train de lâcher, qu’il vient de chuter entre mes intestins. Direction le sol.

— Eh oui, ma belle, me confirme-t-il, souriant. Je dois avouer que Connor est un vrai Joyce… roublard jusqu’au fond de ses tripes. Quand on a fait le deal, il savait que j’espérais en découdre avec le Lord Rouge. Mais il a préféré accepter 30 000 $ de faux billets, et déclarer forfait pour laisser son frère prendre sa place. 

Connor… bordel. Je vais vomir. Je m’humecte les lèvres, nerveuse. Mon cerveau tourne à plein régime.

— Pourquoi vouloir 20 000 $ quand tu as la possibilité d’avoir autant de fric, même si ce n’est pas de la vraie monnaie ? m’enquiers-je, méfiante.

Il esquisse un sourire amusé.

— On peut facilement entubés les Américains en vous achetant des armes au marché noir, même avec de faux billets alors qu’à Belfast, quand il faut graisser les bonnes pattes, on ne peut pas se permettre de le faire avec de la merde… sauf si tu ne tiens pas à ta tête.

Je me pince les lèvres, la poitrine en feu.

— Et pour Connor ? Comment t’es-tu assurée que le Lord Rouge serait bien face à toi ?

— En cas de désistement à quelques heures de monter sur le ring, la ligue fait pression sur le champion local pour prendre sa place, non ? Je n’ai eu qu’à patienter et à laisser toute ma haine et ma rage, bien contenues pendant vingt-deux ans, ressortir entre ces huit putains de poteaux. Mon seul regret ? Ne pas en avoir terminé avec le reste de ma fratrie.

— Qu’est-ce qui t’a… fait comprendre qu’on était plusieurs ? demandé-je, haletante.

— Je l’ai su, il y a quelques mois. Grâce à votre bel article de Love Story, à Oméga et toi. La presse sportive faisait l’éloge du loup solitaire du Michigan, et de sa louve argentée.

Je me sens atrocement mal. Devant mon regard hagard, il s’empresse d’ajouter des explications, bien trop présomptueux pour penser au temps qui s’écoule.

— Dès que j’ai vu ta photo, Coleen, j’ai su... Tu as toutes les caractéristiques physiques des Joyce. Et tu es le portrait craché de nos mères, au même âge. Je n’ai eu donc qu’à creuser. À déterrer ce passé, ce qui a été plutôt facile. Avec la mort de mon grand-père, je n’avais plus de contraintes.

À chaque battement de mes cils, une larme perle sur ma joue.

— De contraintes ?

— Tu vois, quand j’ai tué Gaylord et que je suis rentré à Belfast, je pensais que j’allais être accueilli comme un héros, comme celui qui avait réussi à retrouver la trace d’Hema Joyce et de Greagoir Lyons.

Il s’arrête, s’humecte les lèvres, puis reprend :

— Au final, ça ne s’est pas du tout passé ainsi. On venait de trouver un compromis avec les Anglais et les différentes autorités contre lesquelles nous étions en guerre depuis des décennies. Ma mère savait que tes parents étaient sous protection de témoins. Elle a eu peur des représailles, de devoir assumer ce qu’elle avait fait, il y a plus de trente ans.

— L’acte de terrorisme dans une école primaire, c’est ça ? 

— Elle m’a fait juré de ne rien révéler sur ce qu’il s’était passé à Chicago. Même à des milliers de kilomètres, ton père lui foutait encore la trouille, parce qu’elle savait que jamais il ne lâcherait l’affaire s’il connaissait le nom du mec qui avait buté son fils.

— Elle avait raison. Mon père t’aurait chassé jusqu’en enfer, grogné-je.

— Sans doute… Maintenant, ma mère est morte. Mon grand-père aussi. Ma brigade a été disséminée, mes amis enfermés, et l’IRA n’existe, à proprement parlé, plus… relate-t-il, un voile de tristesse recouvrant ses prunelles. J’ai tout perdu, et je dois me contenter de milices clandestines, répartie à droite à gauche, pour continuer à défendre nos valeurs. Alors, j’ai juré sur la tombe de ma Sainte mère qu’à présent, c’est moi qui chasserais les enfants d’Helen et Garbhan Lincoln jusqu’en enfer.

Je serre les poings.

— T’as loupé ton coup avec Connor et Debbie, souligné-je, d’une voix froide.

— Je les ai sous-estimés. Avec toi, je ne ferai pas la même erreur, Coleen…

Son pouce cesse de jouer avec la roulette de son flingue.

— Je compte remédier à mes précédents échecs en envoyant la petite princesse de notre Papa chéri rejoindre son fils adoré, au trente-sixième dessous…

Dans ma poitrine, mon cœur n’est qu’un nœud tendu dont la douleur devient insupportable au moment où je louche sur le canon, posé sur mon front.

— JOYCE !!!!

Mes larmes passent avec force la frontière de mes paupières. Je ne peux plus me retenir de pleurer. Surtout quand j’entends la voix suppliante de Parker, derrière moi.

— Oui ? relève mon bourreau, amusé.

— Fais pas ça… je t’en supplie. Je suis prêt à tout pour que tu la laisses en vie. Vraiment tout !

— Donne-moi une bonne raison, Adams. Juste une ! Et j’épargnerai peut-être ta gonzesse.

Je ferme les yeux. Il n’en a aucune. Du moins, aucune qui puisse faire changer d’avis le monstre qui me tient en joue.

— Je…

Je n’ai pas le temps d’entendre la fin de sa phrase qu’une explosion retentit dans le parking. Des coups de feu éclatent tout autour de nous. Le rugissement d’un moteur de moto fait rage à mes oreilles.

Sans comprendre, je me retrouve propulsée au sol, un poids lourd, collé à mon dos, un poids que je reconnaîtrais entre mille pour avoir passé deux ans à ses côtés.

Le souffle rapide de Parker affole mes tympans. J’ai juste le temps de jeter un coup d’œil sous mon bras, replié sur ma tête comme un réflexe de protection, que je vois Gabe et Gaylord, flingue au poing lui aussi, descendre de la moto et sauter dans la mêlée, face à Gary Joyce, complètement désorienté.

 

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