Underground T4 : Verity
ch027
CHAPITRE 27
CONNOR
De nos jours…
L’index sur la détente, le canon pressé sur la tempe de ce chien, j’attends avec patience la réponse à ma question. Mais ce connard de Miguel Johnson chiale bien trop sa mère pour daigner articuler ne serait-ce qu’un mot.
— Je suis d’humeur charitable aujourd’hui, alors je vais me répéter, dis-je simplement en jetant un coup d’œil aux photos qui inondent les murs de son salon.
Toutes les images représentent les Johnson. Les parents et leurs deux filles d’à peine dix ans.
— Qui a pris les affaires personnelles de mon frère ? questionné-je à nouveau en enfonçant davantage le bout de mon flingue contre son crâne. DÉPÊCHE-TOI ! hurlé-je, ce qui redouble ses chialeries.
J’échange un regard agacé avec Vince et Melchior, occupés à vérifier par les fenêtres que rien ne nous dérangera. Une voisine qui aurait entendu du bruit, par exemple… ou un scout qui viendrait vendre ses biscuits à la con.
Putain, et après, ça se fait appeler « homme » ? Pire, ça se dit « flic » ?
Je crache par terre, tachant le tapis bleu ciel qui recouvre le parquet du salon.
— Grouille-toi, Johnson, j’ai pas la journée devant moi. Si tu veux pas que tes gamines rentrent de l’école et tombent sur leur père, tué d’une balle dans le crâne, tu devrais te magner le cul !
— IL Y AVAIT VRAIMENT RIEN ! s’exclame-t-il en pleurant. Je le jure… je le jure sur la tête de mes enfants.
J’esquisse un sourire. Il est sérieux ? Il pense que parce qu’il jure sur ses deux mouflets, je vais le croire ?!
— Mec… t’es un putain de ripou ! J’ai mené mes petites recherches, tu vois. Désolé de te le rappeler, mais t’es connu dans le milieu pour accepter des bakchichs à droite et à gauche. La preuve avec cette baraque. Ta gonzesse vend de la lingerie en ville… Tu veux me faire gober que vous avez les moyens de vous acheter une baraque à un demi-million de dollars ?! À moins qu’elle propose des strings en or massif, tu vas me dire combien t’as palpé pour falsifier le rapport sur la mort de mon frère ?!
Ma voix devient plus grave, plus inquisitrice. Je me penche sur lui, jusqu’à ce que mes lèvres touchent son oreille. Ce simple contact accroît ses pleurs. Dans dix secondes maximum, je m’attends à ce qu’il mouille son froc tel un môme de cinq ans.
— J’ai rien à perdre… alors je t’écoute, mon petit, murmuré-je en désactivant la sécurité de mon flingue.
— J’ai… j’ai reçu dix mille dollars, halète-t-il fébrilement, la joue encastrée contre la surface en bois de sa table de salon.
Le cul posé sur la chaise, il tremble comme une feuille morte sur le sol. Pathétique. Je jette un coup d’œil à ma montre. Plus que vingt minutes avant que sa charmante famille ne rentre de l’école ou du travail.
— Qui ? QUI T’A FILÉ CE FRIC, PUTAIN DE MERDE ?! hurlé-je, jusqu’à m’en écorcher la gorge.
J’en ai plus qu’assez de patienter. Depuis que ma sœur m’a appelé, il y a deux jours, pour me raconter ce qu’il s’était passé dans le parking de l’Underground, je ne pense qu’à deux choses : tuer Black Mack, et presser Johnson comme un citron pour extraire la vérité.
— Je… je ne connais pas… son… son nom, balbutie-t-il en nage.
Il transpire tellement des mains que ça laisse d’horribles empreintes sur la table. Le genre qui causerait une attaque à ma maniaque de mère !
— Je vais t’aider un peu… Gary ? Ça te parle ? Vingt-cinq ans, grand, massif ? Probablement avec une capuche ou un truc pour cacher sa tronche ?
D’ailleurs, quand j’y pense, pourquoi ce connard tient-il tant à dissimuler son visage ?! Je ne comprends pas !
— C’était un fighter. Comme mon frère, ajouté-je.
— Non, non, il était plutôt vieux. Les cheveux gris. Avec un… un accent.
— Un accent ? relevé-je. Sois plus précis, Johnson. MAGNE !
— C’est euh… un accent des pays de l’Est. Genre russe ou je sais pas quoi.
Dans ma poitrine, mon cœur loupe un battement.
— Eryk Rudzoski ?
— Je ne connais pas son nom, mais… il m’a donné dix mille dollars en cash pour récupérer le sac à dos. C’est tout. Il y avait un portefeuille, un téléphone portable et des trucs de sport, je crois… PUTAIN, C’ÉTAIT IL Y… A DIX ANS, JE NE… JE NE ME SOUVIENS PAS DES DÉTAILS ! continue-t-il à chialer, ses sanglots parsemés de supplications. S’il vous plaît… je vous ai raconté tout ce que je savais… Promis, je ne dirai rien… je ne dirai rien sur vous.
— Vu les dossiers que j’ai sur toi, t’as plutôt intérêt, lâché-je, d’une voix glaciale, en relâchant la tension de mon flingue sur sa tempe.
Dès que je range mon arme dans ma ceinture, contre mon dos, Johnson s’écroule sur lui-même. Il glisse de sa chaise tel un mollusque avant de vomir sur son tapis. Putain… même ma petite sœur a plus de dignité quand je lui mets la pression. Pauvre merde, va !
— Inutile de te rappeler le traitement réservé aux flics en taule, hein ! Si tu ne veux pas que ton cul devienne la prochaine route 66, je te conseille de bien fermer ta gueule.
— Oui… oui, pleure-t-il toujours en s’essuyant son visage bouffi de ses grandes mains velues.
Je fais signe à mes deux acolytes de me suivre. On se tire par l’arrière de la maison avant de sauter dans la bagnole, là où Rico nous attend sagement au volant.
— Alors, boss ? cherche-t-il à savoir en démarrant la voiture. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
Je ne réagis pas. Je reste sous le choc de la réponse de ce ripou de mes deux. Eryk Rudzoski… encore et toujours lui. Putain, mais qu’est-ce qu’il a foutu ? Qu’est-ce qu’il traficotait avec mon frère ?!
***
Quand je rentre dans la suite d’hôtel que l’on loue avec Mavis depuis le saccage de ma baraque, il est presque vingt-deux heures.
Je viens de passer trois heures à boxer. Pour autant, je n’ai pas l’impression d’être calmé. Tout mon corps brûle d’énergie, de colère, de rage. De cette rage que je peine à canaliser. J’ai des interrogations plein la tête. Des questions toutes plus étranges les unes que les autres.
Je retire mon sweat, puis mon tee-shirt, trempé de sueur, avant de me poser sur le canapé, le visage enfoncé entre mes deux mains. Mon portable vibre une nouvelle fois. Ce sont des notifications. Plein de notifications.
Tout le monde parle du grand retour de Black Mask. C’est sur les réseaux sociaux, dans les journaux sportifs. Partout. Les gens veulent savoir, ils s’interrogent sur l’intégrité de certains dirigeants de la ligue Underground. Bien fait pour leur gueule à ces merdeux !
Mon portable tremble à nouveau. Mais cette fois-ci, il s’agit d’un appel.
Lorsque je reconnais le numéro affiché, je me dépêche de décrocher :
— Ouais ?
— J’ai eu ton message. Avec Gabe, on est d’accord avec toi. Il faut qu’on aille voir Rudy. Son nom ressort bien trop souvent.
La voix de ma sœur est étrangement rauque. Je perçois ensuite un faible reniflement.
— T’es en train de chialer ou je rêve, frangine ?
— TA GUEULE ! aboie-t-elle. C’est pas ton problème.
— T’es ma sœur, c’est mon problème, sifflé-je.
Je l’entends rire avec nervosité à l’autre bout du fil.
— Va dire ça à la moi d’avant, celle que t’as abandonnée à dix-huit ans, puis celle que t’as menacée à vingt-quatre ans en l’enfermant avec un mec qui a essayé de la violer. Tu te rappelles de ça ? Ou ta dope a cramé tes derniers neurones ?
Je ne réponds pas. Coleen exagère toujours tout. Typique des filles. Même si, dans le fond, elle a un peu raison. J’aurais dû briefer Brets, et pas le laisser faire n’importe quoi avec elle.
— Ton clebs sait que tu es en train de me parler ? demandé-je à la place.
— Appelle-le encore une fois comme ça et je te promets que je file l’adresse de ton hôtel à ce fils de pute de Black Mask, OK ?!
Je lève les yeux au ciel, me vautrant un peu plus dans le canapé.
— T’as pas d’humour, Coleen.
— Connor… grogne-t-elle.
— Bon, donc Rudy, reprends-je en changeant de sujet. Tu disais ?
Je m’allume une clope avant d’ouvrir le petit coffre en bois, posé en évidence sur la table basse. Je récupère un pochon de coke, puis forme une belle ligne. J’en bave presque… jusqu’à ce que la voix de ma sœur me rappelle à l’ordre.
— Il faut qu’on aille le voir.
— Demain matin, alors.
— Non. Je ne peux pas. Je suis occupée.
J’arque un sourcil, tirant longuement sur ma clope. Mon regard se rive sur les baies vitrées, les fenêtres entrouvertes laissant le brouhaha intempestif des nuits chicagoans monter jusqu’à nous, bien que l’on soit au dix-septième étage.
— T’es occupée ? répété-je, un brin amusé. À faire quoi, sœurette ? Aller chez le coiffeur ? L’esthéticienne ?
— Très drôle, m’assène-t-elle d’une voix sombre.
Je l’entends renifler une deuxième fois au téléphone. Putain, qu’est-ce qu’il lui arrive ?!
— Je te rappelle qu’il y a un mec qui a mis un contrat sur notre tête, et toi, t’as pas vidé ton agenda de ministre, t’es sérieuse ?
— Je me casse dans l’Oregon, je reviens que dans deux jours. Ça va, t’es content ?! Lâche-moi, maintenant, Connor.
— Qu’est-ce que tu vas foutre dans l’Oregon, Coleen ? Y a que dalle là-bas. Des vaches et des putains de pécores.
— Je t’emmerde. Je te téléphone quand je rentre. En attendant, tu ne fais RIEN sans moi. OK ?! Et tu ne mêles pas Gabe à tes conneries. Je ne veux même pas savoir comment tu as appris que Rudy avait récupéré les effets personnels de Gaylord alors qu’il ne nous en a jamais parlé !
— Tu t’es prise pour Maman ou quoi ?!
— Non, parce que moi je ne vais pas te trouver toutes les excuses du monde !
Elle me raccroche au nez, ce qui n’arrange pas mon état. J’inspire fortement. Je suis sur le point d’exploser lorsque deux petites mains s’invitent sur mes épaules.
Le parfum de Mavis me chatouille les narines.
Elle se retrouve assise sur mes genoux, sa paume droite posée sur mon torse. La gauche se perd dans mes cheveux, presque rasés. Son visage est toujours bariolé d’hématomes violets.
— Connor… qu’est-ce qu’il se passe, bébé ? me demande-t-elle d’une voix inquiète. Qu’est-ce que ta sœur te voulait ?
À elle non plus, je ne réponds pas. À la place, je ferme les yeux et laisse ma tête tomber sur le rebord du canapé, essayant par tous les moyens de faire le vide en moi. De ne pas penser à Rudy, de ne pas penser à Coleen, à Gaylord, à ce fils de pute de Black Mask. De ne pas non plus penser à nos parents. Eux aussi je ne sais pas ce qu’ils nous cachent, mais mon instinct me dit que ça pue la merde. Je serais bien allé leur demander quelques explications néanmoins la Sainteté Suprême qu’est ma petite sœur a décrété qu’il n’en était pas question.
Visiblement, notre mère de vingt ans tenant une mitraillette dans les mains, habillée en soldat, ne prime pas sur la santé actuelle de notre père. Coleen voit son papa chéri comme un être fragile… Tu parles ! Elle n’en a rien à foutre de son cœur et de sa chimio de la semaine, elle a simplement la trouille de déterrer les sombres secrets de nos vieux. Et je suis persuadé qu’il y en a.
Si quand elle revient de l’Oregon, elle n’est toujours pas décidée à confronter nos parents, c’est moi qui m’en chargerai. Rien à branler que son clebs me tombe dessus ! C’est la bataille des Lincoln. Pas des Adams.
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