Underground T4 : Verity
ch032
Chapitre 32
Coleen
Le vent dans les cheveux, les premiers rayons du soleil chauffant mes pommettes déjà bien rouges, j’allonge mes foulées pour tenir la cadence de Parker et Stan qui courent juste devant moi. Les écouteurs enfoncés dans mes oreilles, je me coupe volontairement du monde extérieur, de leur discussion, de tout ce qui pourrait m’amener davantage au bord du gouffre. Sur ma droite, Dennis court avec son casque, tandis que Gabe, à ma gauche, accélère pour se mettre à la hauteur des gars. Silencieux, la capuche rabattue sur sa tête, il semble, lui aussi, perdu dans ses pensées.
Nous galopons tous les cinq sur la jetée du lac depuis plus d’une heure.
Après notre nuit mouvementée à rechercher Connor dans tout Chicago, une sortie en plein air ne peut que nous faire du bien. Dans l’appartement, je tournais tel un lion en cage et la culpabilité rongeait Gabe, même s’il n’est en rien responsable.
Hier soir, quand Debbie m’a appelée pour me dire que Connor était en danger, je n’ai pas attendu une minute supplémentaire. Nous avons sillonné tous ses QG dans la ville. De son domicile à son hôtel, en passant par la salle de boxe qu’il a l’habitude de fréquenter, ses bars préférés, ce putain de sous-sol infâme où il s’envoie en l’air avec des immigrées de l’Europe de l’Est. Aucune trace de lui. Nous avons même poussé jusqu’à l’Octogone, mais impossible d’y rentrer, le bâtiment était fermé de l’extérieur. Son équipe ainsi que Mavis semblent avoir, eux aussi, déserté Chicago.
Les genoux douloureux et le souffle court, je ne montre pourtant aucune faiblesse. J’accélère un peu pour ne pas me laisser distancer par les quatre mastodontes qui m’accompagnent.
De temps à autre, Parker s’assure que je suis toujours là. Je capte son inquiétude à chaque fois. J’aimerais lui garantir que je vais bien, mais ce serait mentir. Je me fais à l’idée que d’ici trois jours, mon homme se trouvera sur le ring face à ce fils de pute de Black Mask. À côté de ça, ses combats d’il y a deux ans face au Constrictor me paraissent être de la rigolade. Je connais Connor. En revanche, ce Gary Joyce, j’ignore tout de lui. J’ai appris, de la plus douloureuse des manières, qu’il est capable de tout. Reste à savoir de quoi est également capable Oméga lorsqu’il est dos au mur. La dure vérité à avaler, c’est que je pense Oméga prêt à tout, lui aussi. Ce qui m’inquiète le plus, c’est que je n’aurais peut-être pas la force de le retenir dans sa folie. Ni la volonté.
Les vingt kilomètres sont passés à la vitesse de l’éclair. Nous sommes enfin de retour à la résidence, en sueur, les joues rouges, et les fringues collées à la peau. Entassés dans l’ascenseur, j’ai envie d’éclater mon poing dans le baffle d’où émane cette putain de musique classique.
— J’en peux plus de ce son, marmonné-je.
— M’en parle pas. Je suis à deux doigts de défoncer l’enceinte, lance mon petit frère en un grognement sourd.
J’esquisse un sourire. Je ne suis pas la seule à être sur les nerfs.
— Qu’est-ce qu’on fait, alors ? demande Dennis du bout des lèvres, en ôtant sa casquette pour ébouriffer ses boucles blondes. Au sujet de Connor.
— J’en sais rien, murmuré-je.
— Tu devrais appeler tes parents, bébé, me conseille Parker.
Les bras croisés sur son torse, son regard bifurque de mon visage aux boutons d’étages qui s’illuminent les uns après les autres.
— Tu penses que Connor les aurait contactés ?
— Pas lui, non, lâche Parker, mais… s’il lui était arrivé un truc, peut-être que…
Pas besoin qu’il finisse sa phrase. Je sais ce qu’il insinue.
— Tu crois que s’il était mort, la morgue aurait averti nos parents ? termine Gabe à sa place.
Le regard de mon petit frère se voile. Parker hausse vaguement les épaules.
— Peut-être…
— Ils nous auraient appelés, murmuré-je. Si ça se trouve, tout va bien, et il est juste… occupé à cuver quelque part.
— Ça serait trop beau pour être vrai, intervient Stan d’une voix morne. On devrait faire le tour des morgues… ou du moins des hôpitaux. On pourrait vérifier avec Sabrina.
J’ai la gorge nouée. Je me la racle difficilement avant d’acquiescer. Ça ne ressemble pas à mon frère de ne plus donner de signe de vie.
— Faudrait joindre Mavis, propose Gabe. Et peut-être s’entretenir avec Rudy…
— Pourquoi ?
— Il l’a vu hier matin.
— Tu crois qu’il est de mèche avec Black Mask ? demandé-je, un sourcil arqué.
— J’en sais rien, lâche Gabe en fermant les yeux une demi-seconde. On a besoin de réponse. Perso, je ne veux pas terminer comme Connor. Ou Gaylord…
Mon cœur se serre davantage.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrent enfin sur le quinzième étage.
Stan sort la clef de sa poche, s’engouffre le premier dans l’appartement, Dennis et Gabe sur ses talons. Parker, lui, glisse son bras autour de mes épaules pour me ramener contre lui. Sa bouche se fraye un chemin dans mes cheveux, attachés en demi-queue. Je pose ma joue contre son pectoral et ferme les yeux, me laissant bercer par son odeur rassurante de cardamome mêlée au baume du tigre, tandis que les battements de son cœur se répercutent jusque dans ma propre poitrine.
— Je suis certain qu’il va bien, tente de me réconforter Parker. Ton frère est un cafard, Coleen… et les cafards survivent à la bombe nucléaire.
Malgré la situation, j’esquisse un sourire. S’il est autant inquiet, c’est pour moi. Juste pour moi.
— Ouais…
Je me décolle de lui, passant ma main sur sa joue rugueuse, habillée de sa barbe vieille de plusieurs jours.
— Je t’aime, Parker.
— Je t’aime aussi, ma sublime, me répond-il en se penchant vers moi pour m’embrasser.
Ses lèvres ont le goût salé de sa transpiration. J’adore ça. Suppliante, j’ouvre la bouche, toujours à la recherche de davantage de passion, de contact. Plus de lui, tout simplement. Nos langues s’unissent en même temps que nos souffles. Ses mains descendent le long de ma colonne vertébrale, sous mon débardeur trempé pour s’enfoncer dans ma chair, entre mes reins.
— Quand tout sera terminé, je te promets qu’on se prendra de putains de vacances avec notre fille, bébé, me murmure-t-il, ses lèvres effleurant les miennes.
J’acquiesce de la tête, mon regard ancré au sien, plus que déterminé. Je réalise que je dois avoir le même, car il sourit doucement.
— Toi et moi, on est des chasseurs, ma louve… pas des proies. Ce connard va vite s’en rendre compte. Je ne le laisserai pas nous nuire plus qu’il ne l’a déjà fait.
Je m’humecte les lèvres. Mon cœur cogne tellement vite dans ma poitrine que j’en ai mal aux côtes. Je suis certaine que Parker peut voir ma carotide battre son plein. D’un air absent, je pose mes mains sur son torse. Oui… « chasseur », c’est le mot.
— Lui aussi, c’en est un, précisé-je. Mais il ne sait rien de toi. De qui tu es vraiment. Tu n’es plus un simple Oméga, bébé. Tu es un Alpha… et ça, je suis sûre qu’il l’ignore.
Cette fois-ci, c’est à son tour d’acquiescer.
— Vendredi, j’aurai sa peau, me promet-il. Promesse de loup.
— Promesse de loup, répété-je avant de déposer un rapide baiser sur ses lèvres.
Je m’éloigne de lui, puis quitte l’ascenseur, bloqué par le pied de Parker depuis tout à l’heure. À présent, je ne veux que prendre une douche et appeler ma belle-mère pour avoir des nouvelles de ma fille. Le reste attendra.
Parker m’emboîte le pas. Je m’apprête à lui demander à quelle heure il s’entraîne avec le coach lorsque le silence suspect qui règne dans l’appartement me coupe dans mon élan.
Dans la cuisine, Debbie est assise sur l’un des hauts tabourets, les coudes appuyés sur le comptoir, ses jambes, croisées, prisonnières d’un vieux jean boyfriend, elle me lance un regard en coin. Elle paraît sous le choc… En une fraction de seconde, je comprends qu’il s’agit de Connor.
Face à elle, Sabrina, tout juste sortie de sa garde de nuit confirme mes doutes quand mon regard percute le sien, désolé. Dans mon corps, j’ai l’impression que quelque chose, quelque part, s’écroule. Comme un mur instable qui a trop lutté pour rester debout et qui, après des années d’efforts et de souffrances, s’effrite, s’éboule, pierre par pierre, pour terminer en un monticule de ciments, de morceaux de béton.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? murmuré-je d’une voix blanche.
— Connor a été admis aux urgences, hier soir. C’est une copine qui bosse dans ce service qui m’a prévenue. Trisha, tu te souviens ?
— Ouais…
— Elle m’a dit qu’il avait reçu trois balles… une dans la poitrine, deux dans l’abdomen.
Putain…
— Il est… mort ? souffle Gabe, les yeux si écarquillés qu’on dirait qu’il a pris de la drogue.
— Dieu merci, non, répond Sabrina en se passant une main sur le front.
… de merde.
— Les balles dans l’abdomen ont perforé son foie et une partie de ses intestins, mais les médecins ont réussi à stabiliser l’hémorragie. Quant à celle à la poitrine, par chance, elle n’a pas touché le cœur.
— Donc il est vivant ? insiste Gabe.
Je n’arrive plus à parler. Je suis… sous le choc.
Je me racle la gorge, essayant de garder la tête hors de l’eau tandis que Sabrina acquiesce.
— Il est dans le coma. Un gars de son équipe l’a retrouvé dans son bureau. Il… il était en train de se vider de son sang. Quinze minutes de plus, ça aurait été trop tard. En revanche, un autre est décédé. Un certain Vince.
L’haleine de chacal…
— C’était dans le rapport, termine Sabrina, nerveuse, en croisant les bras sur sa poitrine.
Ses grands yeux noirs se tournent vers moi. Moi, toujours figée sur le seuil de la cuisine. Les rayons du soleil s’étirent à travers les fenêtres, caressent mon visage rougi par l’effort. J’ai soudainement mal au crâne.
— Putain ! s’exclame Gabe.
Il fait les cent pas dans la pièce. Son regard saute sur chacun de nous. Dennis, lui, se rapproche de Sabrina, comme pour la réconforter d’avoir dû nous annoncer ça elle-même. Les lèvres pincées, Debbie se passe une main nerveuse dans les cheveux. Je me demande ce qu’elle ressent. Des choses bien contradictoires, j’imagine. Un peu comme moi.
— Donc… ce mec, Black Mask, il ne déconnait pas quand il disait qu’il voulait notre peau. Bordel, mais c’est qui ce gars ?!
— Je crois que… je crois qu’on devrait rendre visite à Connor à l’hôpital, chuchoté-je. Et… aller voir Papa et Maman après. Là… c’est au-dessus de nos compétences.
— Il est en soins intensifs. Ils ne laisseront entrer que la famille, précise Sabrina. Sa copine est déjà sur place. Avec d’autres personnes de son équipe. On leur a demandé de reconnaître le corps de ce mec, Vince, à la morgue.
— Je… je vais prendre une douche, et on… on ira ensuite à l’hôpital, dis-je à Gabe.
J’ai l’impression d’être un automate. De faire les choses de manière mécanique, saccadée. Même parler ne me paraît pas naturel.
— Je vais appeler ma mère. Je veux m’assurer que tout se passe bien avec San et que les deux gars sont toujours plantés devant chez elle. Au cas où, coupe Parker d’une voix inquiète.
Je ferme les yeux, le cœur au bord des lèvres. Une envie de vomir me prend aux tripes. Je ne préfère pas savoir ce que le « au cas où » signifie.
***
Découvrir Connor étendu sur son lit d’hôpital, des tuyaux au niveau de sa bouche, de son nez, de ses avant-bras, un drap bleu pâle sur son corps bariolé de tatouages et de cicatrices, est une chose que je n’aurais pas cru possible. Tout comme la douleur, la colère, que je ressens de savoir mon frère dans cet état. J’ai beau le maudire, l’avoir rejeté, il n’empêche que nous partageons le même sang. Je ne supporte pas l’idée que l’on puisse faire du mal à ma famille. Bien que j’aie longtemps voulu le supprimer de mon arbre généalogique.
De l’autre côté du lit, Gabe a les bras croisés sur son torse. Il mordille nerveusement son index, son regard suivant la silhouette inanimée de notre frère. Le bip régulier de la machine à laquelle est relié son cœur tend à nous rassurer.
Je triture le bout de mes boxer braids. Mes cheveux me chatouillent les doigts. Je les relâche aussitôt avant de me racler la gorge. À mon tour, je croise les bras sur ma poitrine. Habillée d’un jean et d’un sweat gris de New York, identique à celui que porte Parker, de l’autre côté de la porte, je tourne en rond dans la pièce.
— Allez, frangin… entends-je derrière moi.
Dans la voix de mon petit frère, je décèle aisément un vibrato qui laisse deviner ses émotions. Je me retourne vers lui. Ses boucles tombent sur son front et devant ses yeux. Il les ramène vers l’arrière d’un geste nerveux avant de s’asseoir sur le rebord du lit.
— Tu vas t’en sortir, murmure-t-il. T’as la peau dure. T’es un enfoiré de première. C’est toujours les pires qui crèvent en dernier, et toi… toi, Connor, tu vivras centenaire.
J’esquisse un sourire, triste.
— C’est clair…
Gabe se lève, puis tire sur les manches de sa veste en jean.
— Qu’est-ce qu’on dit aux flics ? me demande-t-il en jetant un rapide coup d’œil à la porte. Ils vont vouloir nous interroger. Ils sont déjà en train de le faire avec Parker…
Je ferme les yeux un court instant. Ces rapaces nous ont sautés dessus dès le premier pied posé dans ce service. Évidemment, dix ans de haine absolue entre Oméga et le Constrictor, quand ce dernier est retrouvé presque mort dans son entrepôt de merde, c’est vers mon mâle que les têtes se tournent en premier.
— Il a un alibi du tonnerre, je te rappelle, lâché-je, d’une voix froide malgré le feu qui naît sous ma peau. Stan a filmé sa session de sport, hier soir. On est tous visibles sur la vidéo. En plus, c’est involontaire vu que depuis l’année dernière, le coach veut qu’on le filme pendant les sparring.
— Ça ne répond pas à ma question, marmonne Gabe. On leur dit la vérité ? Sur Black Mask ?
Ma tête est tellement sous pression que je vois flou. Je décroise mes bras, puis me masse les tempes. Aucune idée !
— Je sais pas… je…
— Coleen ? insiste Gabe.
— JE SAIS PAS, OK ! hurlé-je, à bout de nerfs. J’en ai pas la moindre idée, bordel !
Gabe soupire. Il contourne le lit, le bip de la machine continue de résonner entre les quatre murs de cette minuscule chambre immaculée, aux stores à moitié tirés.
— Viens là… me dit Gabe en tendant la main vers mon épaule.
Il m’enlace fraternellement, posant son menton au-dessus de ma tête. Je crois que le dernier câlin que j’ai reçu d’un de mes frères, c’était il y a dix ans… quand Gaylord était encore de ce monde et qu’il me considérait comme sa petite princesse.
— T’es ma sœur. S’il y a bien une personne en qui j’ai une confiance aveugle, c’est toi.
Je ferme les yeux.
— Que te souffle ton instinct ? s’enquiert-il.
Je les rouvre, la mâchoire serrée, les intestins vrillés.
— De ne rien révéler, avoué-je. J’ai l’impression que si on parle de Black Mask et de ses menaces, tout va nous retomber dessus.
— Comme un piège ?
— Oui…
— OK, chuchote-t-il, tout de même inquiet. Donc on dit qu’on ne sait rien. Ça devrait être facile. Vu comment Oméga est bavard, la seule chose que les flics vont réussir à lui extorquer, c’est un grognement.
— Ouais…
Je m’écarte de Gabe, puis ramène nerveusement mes longues tresses sur chacune de mes épaules.
— On… on devrait y aller, proposé-je en jetant un regard en coin à Connor.
— T’as raison. Viens.
Lorsque nous quittons la chambre de notre frère, je me force à ne pas me retourner. À ne pas m’imaginer Gabe à sa place. Ou Debbie. Ou même moi. Sans parler de ce pauvre Vince, allongé dans l’une des cellules mortuaires…
La porte claque derrière nous. On passe d’un endroit calme, presque stérile, au brouhaha d’un couloir en effervescence. La lumière jaunâtre me tabasse la rétine. Parker me saute dessus ainsi que deux autres flics qui dégainent un stylo et un carnet. Bien entendu, ils nous posent la même question. Qui aurait pu en vouloir à notre frère ?
J’émets un rire nerveux.
— J’en sais rien, lâché-je, le regard noir. Nous n’avions plus de contact avec lui. Ni moi ni mon petit frère ne pouvons vous aider, désolée.
Je signale à Gabe de me suivre alors que l’un des deux flics essaye de me bloquer le passage pour me poser d’autres questions. Oméga le renvoie tout de suite dans ses vingt-deux. Histoire de ne pas engendrer un nouveau bordel, je le fais reculer. Mon regard, suppliant, presque larmoyant, entre en contact avec le sien, plus que noir.
— Laisse-tomber… on y va.
Je glisse ma main sur son avant-bras, dénudé par les manches de son sweat, retroussées jusqu’aux coudes. Je noue mes doigts aux siens avant de tirer dessus pour l’obliger à me suivre.
Rapidement, nous quittons les soins intensifs.
Dennis nous fait remarquer qu’il faudrait prévenir Anderson, mais aussi Jodie et Jack. J’acquiesce de la tête tandis que Stan sort son téléphone pour s’en charger. Gabe se rapproche de Debbie pour passer son bras sous le sien.
— Ça va, toi ? lui demande-t-il, inquiet.
— J’en sais rien… vraiment, j’en sais rien.
Je vois que je ne suis pas la seule à ne rien savoir. Même si, tout de suite, je serais moi aussi capable de tirer une balle dans la poitrine de ce bâtard de Black Mask. J’ai la haine… putain, j’ai tellement la haine.
— Il faut qu’on prévienne les parents, lâché-je quand Sabrina appelle l’ascenseur.
— Avec Saby, on va rentrer pour retrouver le reste de l’équipe, annonce Dennis en s’éclaircissant la voix. Je pense que vous avez besoin d’être en famille.
Je ne réponds pas. Je ne suis pas d’accord avec ça. Ma famille, c’est Dennis et Sabrina aussi, mais je suis encore trop sur les nerfs pour le contredire. Shootée, je n’arrive presque plus à articuler.
— Je devrais peut-être rentrer avec eux, commence Stan en se penchant vers Debbie.
— Non…
Les yeux baignés de larmes, elle secoue la tête, puis se tourne vers lui.
— Je… je veux que tu viennes avec moi.
— OK. Je serai là.
Épuisée, je me pose contre l’épaule de Parker au moment où la porte de l’ascenseur s’ouvre sur… putain, j’hallucine… Mavis ainsi que toute sa clique. Melchior Brets, le mec qui a failli mourir sous les coups de mon homme, à Vegas, et l’espèce de chien-chien de mon frère. Comment s’appelle-t-il déjà ? Rico ?
Si, avant, l’ambiance était tendue, elle passe à explosive. La tension est tellement palpable que d’autres personnes, qui attendent l’ascenseur avec nous, préfèrent emprunter les escaliers.
Habillée d’une robe noire, le ventre légèrement bombé, Mavis me lance un regard sombre.
— Qu’est-ce que… vous faites là ? demande-t-elle d’une voix dure malgré les larmes que je devine au fond de sa gorge.
Je ne suis pas d’humeur à me disputer avec eux. Le seul sur qui j’ai envie de cogner vient d’envoyer mon frère à l’hôpital. D’ailleurs, est-ce qu’il pense que Connor est mort ? Est-ce qu’il sait qu’il est dans le coma ? Aucune idée… J’ai l’impression qu’il maîtrise tant de choses.
— Rien, marmonné-je.
— On était de passage, ajoute Gabe d’une voix tout aussi raide.
— Vous n’avez rien à foutre ici. Dégagez, bande de merdeux ! aboie Rico alors que Brets, en retrait, garde le silence malgré ses yeux sombres, rivés sur moi.
Son sourire en coin me donne envie de l’estropier.
Je soutiens son regard, me délectant de la vision de sa gueule amochée dont les deux belles cicatrices qui lui entravent la mâchoire et la joue sont estampillées « Oméga ».
— Mais avec plaisir, les pique-assiettes ! lance Gabe, un sourire mauvais aux lèvres. Au passage, allez tous vous faire enculer, hein !
La tension monte d’un cran.
Pour calmer le jeu, je pose une main sur le bras de mon petit frère. Bien sûr que je suis d’accord avec lui. Cependant, une bagarre dans le couloir de l’unité de soins intensifs, c’est pas ce qu’il y a de mieux pour passer inaperçu. Surtout que les flics sont dans les parages.
Les trois compères sortent de l’ascenseur. On se regarde en chien de fusil. Je ne peux m’empêcher de jeter une œillade sur le ventre de Mavis. Rico et Brets emboîtent le pas de ma… « belle-sœur » – pitié – lorsque je croise le regard de ce dernier. Provocateur jusqu’au bout, son épaule frôle la mienne. Des bribes de souvenirs de cette fameuse nuit à Vegas me reviennent en tête. J’entends mon homme gronder, prêt à sortir les crocs.
— Bonjour, Coleen… lance-t-il avec une insolence qui frise la folie.
Ni une ni deux, Oméga passe son bras entre Brets et moi, sa grande main se refermant sur le montant en acier. Son avant-bras arrive pile à la hauteur de sa gorge.
— Si tu veux pas que je complète le puzzle qu’est ta gueule, je te conseille d’éviter de la regarder… grogne mon mâle. Sinon, je te jure que, cette fois-ci, c’est à la morgue que tu termineras. À côté de ton pote, tiens. Il paraît que la cellule à côté de la sienne attend son nouveau locataire.
La « vanne » d’Oméga impose un bref silence. Puis, Rico se met à l’insulter, mais Mavis, visiblement plus intelligente que je le pensais, le rappelle à l’ordre. Ils disparaissent tous les trois à l’angle du couloir alors que nous pénétrons dans l’ascenseur.
— Je crois que j’ai besoin d’un café, lâche Sabrina, les traits tirés.
— Moi aussi, répond Debbie.
— Et moi d’un whisky, ajoute Stan. D’un double.
— Allez vous en prendre un à la cafétéria, leur propose Parker en sortant son portable de la poche de son bas de survêtement. Je dois passer un coup de fil. J’en ai pour deux minutes.
— Qui dois-tu appeler ? le questionné-je tandis que nous descendons au rez-de-chaussée.
— Le mari de ma mère.
Ça lui arracherait la gueule de dire « beau-père ».
— Y a un problème avec San ?
— Non, c’est au sujet de ce qu’on lui a demandé.
Nous échangeons un regard entendu.
— Je reste avec toi.
Les autres se dirigent vers la cafétéria. Parker et moi, nous nous exilons dans le parc derrière l’hôpital.
Je m’assieds en tailleur sur un banc en bois, Parker à mes côtés. Nerveux, il rappelle son beau-père. Monsieur Archer décroche en moins de dix secondes.
— Vous avez essayé de me joindre ? dit Parker tandis que je sens mes poumons se comprimer.
— Bonjour, Doug, comment va San ? demandé-je aussitôt.
— Bonjour, Coleen, me répond-il poliment. Tout va bien. San a son petit caractère, mais elle est adorable.
Je souris, rassurée de savoir ma fille loin de tout ce merdier. Parker reprend la conversation.
— Vous avez réussi à obtenir des nouvelles sur ce mec ? Gary Joyce ?
— Oui…
Sa voix est sombre, préoccupée. Je l’entends se racler la gorge ce qui n’allège pas la pression que je ressens dans ma poitrine. Inquiète, je regarde Parker comme s’il pouvait trouver les bons mots pour m’apaiser. Sa main qui recouvre prestement la mienne est déjà un excellent début.
— Je ne sais pas comment vous vous êtes retrouvés sur le chemin de ce type, mais une partie de sa famille est activement recherchée en Irlande.
— En Irlande ? m’étonné-je, les sourcils arqués.
— Oui, en Irlande du Nord.
À l’autre bout du fil, j’entends monsieur Archer tourner les pages d’un livre. Je l’imagine dans son bureau à la peinture bleu nuit, sa lampe de chevet éclairant une quantité astronomique de paperasses alors qu’autour de nous, dans ce beau parc ensoleillé, une dizaine de personnes, toutes habillées de pyjama blancs et bleus, se baladent accrochées soit à un déambulateur, soit à une perfusion mobile.
— Les Joyce sont des célébrités là-bas. Ils étaient à la tête d’une des plus grandes brigades de la résistance. La Brigade de Belfast, nous précise-t-il.
— Qu’est-ce que ç’a à voir avec nous ? Avec mes frères et moi ? questionné-je, surprise. On n’a jamais foutu les pieds en Irlande. Encore moins en Irlande du Nord.
— Je ne sais pas, Coleen… Vous m’avez demandé de chercher qui était
Gary Joyce, je vous réponds. C’était un des lieutenants d’armes1 de la Brigade de Belfast. Il bossait pour l’IRA. Ça vous parle ?
— Ouais, vaguement, marmonne Parker alors que j’acquiesce de la tête même si je ne suis pas sûre de saisir toutes les nuances de cette guerre civile.
Je sais que l’IRA a officiellement déposé les armes il y a une quinzaine d’années. Maintenant, comme dans toutes organisations, il doit subsister certaines milices qui continuent de comploter dans l’ombre.
— Ce qui fait de cet homme une menace à part entière. À un moment, j’ai bossé avec un gars qui a infiltré une des branches de l’IRA, dans les années 90, et je peux vous assurer que ces gens ne sont pas à prendre à la légère. Ce sont des terroristes…
Des terroristes ? Mais où sommes-nous, là ? Dans un film ?!
Je secoue la tête, l’air me manque.
— C’est le petit-fils d’Aban Joyce… le leader de la Brigade de Belfast. Il est mort il y a deux mois.
— Attendez… c’est pas passé aux infos ?! m’exclamé-je. Je me rappelle avoir entendu ce nom à la télé.
— Ça a fait les gros titres, oui. C’était un homme très influent. Il a fait de la prison pendant presque vingt ans pour avoir orchestré un attentat dans une école primaire, à la fin des années 80. Pourtant, il est resté à la tête de sa brigade, et tout le monde lui obéissait au doigt et à l’œil.
J’imagine l’aura charismatique du personnage pour que, derrière les barreaux, il se fasse tout de même respecter.
— Ça ne répond pas à la question initiale, s’agace Parker. Qu’est-ce qu’il fout dans l’Illinois ?
— Son passeport indique qu’il est venu une première fois à Chicago, il y a à peu près dix ans, pour un championnat de boxe universitaire de trois jours. Finalement, il est reparti deux semaines après. Et là, il est revenu sur le territoire américain, depuis deux mois.
— Je croyais qu’il était activement recherché en Irlande ? coupé-je. Comment est-ce qu’il a pu passer les frontières, hein ?
— Manque de preuves pour l’inculper, sans doute. Ce n’est pas parce qu’il est recherché que ça signifie qu’il est coupable d’un quelconque crime, Coleen.
— Il a tué mon frère il y a dix ans lors d’un combat de free-fight, m’énervé-je en attrapant le téléphone des mains de Parker. Alors, oui, ça fait de lui un coupable, bordel !
— Je comprends. La loi peut être cruelle, parfois.
« Parfois » ? J’ai envie de hurler « SOUVENT » cependant je me retiens. Doug Archer ne mérite pas ma mauvaise humeur.
Parker récupère son portable. Pour une fois, c’est lui qui est calme, mesuré. Moi, je suis un volcan. Il active le haut-parleur.
— En revanche, Coleen, je suis désolé, pour ce qui est de tes parents, je suis tombé sur un sacré os…
Je me pince les lèvres, reniflant fortement.
— C’est-à-dire ?
— Il n’y a aucun Garbhan et Helen Lincoln dans ma base de données.
Quoi ?!
— Les derniers papiers remontent à 1987. Avant ça, il n’y a rien.
— Comment ça « rien » ? me devance Parker, un sourcil arqué.
Sa voix rauque, soucieuse, me donne l’impression d’avoir les oreilles sous l’eau. Nerveuse, je secoue la tête.
— Il y a des actes de naissance, des certificats de scolarité néanmoins… je ne sais pas… ça ne colle pas. Certes, ils existent, mais leur nom n’apparaît dans aucun registre de ces différents établissements. Ni à la mairie ni à l’église où ils se sont mariés ni dans les écoles qu’ils sont censés avoir fréquentées. Après, peut-être que ces données se sont perdues lorsque tout a été numérisé, il y a quinze ans… ce dont je doute, termine monsieur Archer.
— Vous insinuez quoi ?! m’exclamé-je, le souffle court, la poitrine toujours aussi serrée. Que mes parents n’existent pas ? Que leur identité a été inventée ?
Je l’entends se racler la gorge tandis que j’échange un regard inquiet avec Parker. La ride qui persiste entre ses deux sourcils me rassure. Je ne suis pas folle.
— C’est exactement ce que je suis en train d’insinuer, Coleen. Cependant, il y a autre chose, reprend-il. Quand j’ai voulu fouiller davantage leurs dossiers, j’ai… j’ai eu un accès refusé. Ils sont classés.
— Classés ? C’est-à-dire ?
— Ça signifie qu’à moins d’avoir l’autorisation d’un magistrat, tu ne peux pas les consulter, lâche Parker.
— Parker a raison. J’essaie de creuser un peu plus. Je vous tiens au courant.
Je me masse la poitrine. Je ne me sens pas bien. Pas bien du tout.
— Merci, Doug, marmonné-je.
— J’aurais aimé en faire davantage.
— C’est déjà énorme.
Parker raccroche. Je me lève, puis tourne en rond, mes baskets foulant à présent la terre humide du parc. Avec mon sweat sur le dos, mon legging noir et mes semelles pleines de boue, j’imagine l’image que je dois renvoyer.
Je me frotte les tempes du bout des doigts. À moi aussi, il me faut un café. Un grand café. Parce que la suite de ma matinée risque de ne pas être de tout repos.
— Alors ? me lance Parker en s’éclaircissant la gorge.
Je lève la tête vers lui. Ses cheveux bouclés sont noués à l’arrière de son crâne avec un élastique, dévoilant ses grands yeux bleu gris. Il se mordille nerveusement la lèvre inférieure, les bras croisés sur son torse.
— Passe-moi les clefs de la voiture, dis-je en tendant ma main ouverte. Je crois que j’ai besoin d’une discussion très sérieuse avec mes parents.
1. Ici, le lieutenant d’arme (ou sergent d’arme) fait référence à un
officier nommé par une assemblée délibérante afin de maintenir l’ordre
lors de rencontres.↩
OceanofPDF.com