Underground T4 : Verity
ch005
Chapitre 5
Coleen
De nos jours…
À l’aéroport de Chicago, c’est l’effervescence. Nous atterrissons avec plus de trois heures de retard.
— C’est bon, ils ont délivré les bagages, annoncé-je en checkant l’un des tableaux électriques du terminal, suspendu au plafond. Au numéro 14. Ça devrait aller vite. Viens.
Je fais signe à Parker de me suivre. Le pauvre va bientôt frôler la crise de nerfs. Il y a beaucoup trop de monde pour lui. Pas autant que lorsqu'il combat dans l’Underground, c’est vrai, mais à la différence du ring, ici, dans cet aéroport, les gens sont entassés les uns sur les autres. Ils vous poussent, vous marchent dessus, vous bousculent, vous piétinent. Alors que dans une cage, ils ne sont que deux !
— Ça va aller, murmuré-je en lui adressant un sourire affectueux tout en posant ma main sur son bras.
Je le taquine sur son agoraphobie – bien plus légère que celle de Jack, le nutritionniste yogi de la bande – et sur son insociabilité, mais vu qu’il ne supporte pas les mouvements de foule, les cris, les bruits stridents – sauf, encore une fois, quand sa zone de confort est délimitée par huit poteaux – les déplacements deviennent trop compliqués. J’aurais dû prendre un vol en semaine et non un samedi. Je suis tellement occupée avec San en ce moment, que je n’y ai même pas pensé.
— Je gère, tente de me rassurer Parker malgré ses mâchoires plus que serrées.
Après, l'avantage d’être avec un fighter de deux mètres de haut pour plus de cent kilos de muscles, c’est qu’en général, les gens vous laissent passer… ce que font, d’ailleurs, plusieurs personnes au moment où je me penche sur le tapis roulant pour récupérer notre première valise.
Mon homme me devance et l’agrippe d’une seule main, San, accrochée à lui tel un ouistiti sur sa branche, étant occupée à mordiller l’autre. Je ne sais pas ce qu’elle a, depuis tout à l’heure, elle bave à outrance et je n’ai pas l’impression que c’est une nouvelle poussée dentaire. Ses petites joues rondes sont toujours aussi bronzées, bien loin du rouge écrevisse de ces derniers mois.
Parker récupère les cinq valises – avec un enfant, le concept « voyager léger » n’est plus vraiment applicable –, puis, il assied notre fille, habillée d’un legging avec un sweat à capuche à petits pois bleus et jaunes, sur la pile des bagages. Elle se met instantanément à pleurer. Bien que le mot « hurler » soit le plus adéquat.
— Je te dis qu’il y a quelque chose qui ne va pas, s’énerve Parker en la reprenant dans ses bras.
Tel un singe, elle se tortille dans tous les sens, ses pieds, munis de Stan Smith – évidemment – tapent avec force et énergie contre le ventre de son père. Elle essaie de lui grimper sur l’épaule, ses deux mini mains enfoncées dans sa petite bouche.
— Elle est crevée, voilà ce qu’elle a, dis-je. Elle n’a ni fait de sieste ni terminé son goûter. Dès qu’on arrive, c’est bain, pyjama et dodo.
Parker me lance un regard presque noir auquel je ne réponds pas. Il ne supporte pas de voir sa fille grognon, malade ou chafouine. Non pas qu’il soit énervé ou agacé. Pas du tout. Il est juste mal. Terriblement mal. Parce qu’il voudrait que San ne connaisse jamais rien de la douleur, de la peine, de la frustration, de l’irritation, de la peur aussi. Comment lui dire que c’est impossible ? On peut être les meilleurs parents au monde, les enfants ressentent tout ça. Ils doivent ressentir tout ça, même. C’est ce qui leur permet de grandir et de se prémunir pour plus tard.
Je tire sur les pans de ma veste en jean, puis rejette mes longs cheveux derrière mon épaule avant de poser ma main sur le front de San, ses petites bouclettes brunes venant me chatouiller les doigts.
— Elle n’a pas de fièvre, précisé-je, pour rassurer Parker. En revanche, c’est vrai qu’elle est un peu pâlotte.
— Ah, tu vois ?! Bon, on appelle le médecin !
— Bébé, détends-toi, elle a peut-être chaud, tempéré-je en la prenant dans mes bras.
Je n’ai pas le temps de me décaler pour ne pas gêner le passage que trois personnes me bousculent en même pas dix secondes, de quoi faire dégoupiller Oméga. J’arrive toutefois à le contenir en lui demandant de retirer le sweat de San pendant que je la tiens, face à lui. Je ne peux m’empêcher de lui embrasser sa petite tête brune tandis que Parker termine de la déshabiller.
— Et voilà, loupiotte, tu seras mieux comme ça, lui dit-il avec un grand sourire, celui qu’il n’adresse qu’à sa fille. Maman a sûrement raison, tu devais avoir un peu chaud avec ça sur le dos.
J’ai à peine le temps de bouger que je sens San se crisper, puis, la seconde d’après, elle vomit… Ce sont de vrais geysers de lait caillé, de yaourt à la fraise et de compote, qu’elle régurgite en mode exorciste sur son père. Putain… il en a partout. Sur son tee-shirt, dans ses cheveux, sa barbe, sur ses bras. La vache. Horrible.
Sans savoir pourquoi, je pars en fou rire total. C’est sans doute nerveux, et bien que je préfère ça aux épisodes de diarrhée fulgurante, ce n’est pas très agréable d’être épié par des centaines de personnes avec l’étiquette « bad mom » collée sur le front.
— Bon bah… Je ne vais pas appeler le médecin, du coup. Visiblement, elle n’a pas digéré le yaourt au lait de brebis. Je pense que ça va aller mieux, là, lâché-je en essayant de me reprendre. Hein, ma puce ? T’as déjà meilleure mine. Ça fait du bien de vomir sur Papa ?
Pour simple réponse, ma petite princesse m’adresse le plus adorable des sourires alors qu’elle a encore du lait caillé sur le coin des lèvres. Mais qu’importe. Je pourrais lécher son vomi, j’en aurais rien à faire. Il paraît que c’est un truc de mère, ça. Aussi répugnant soit-il.
Je sors une lingette de mon sac à main pour la débarbouiller, m’obligeant ainsi à ne pas regarder Parker dans les yeux. Pourtant, je le vois justement fermer les siens, avec force même, avant de lâcher un long grognement.
— T’as de la chance que je t’aime, microbe ! rétorque-t-il en faisant les gros yeux à San qui, à ce moment-là, est obnubilée par le stand à ballons, au niveau du Duty free.
Un coup d’œil vers Parker me donne à nouveau envie de rire, néanmoins je me retiens, lui disant qu’il peut toujours aller aux toilettes pour se changer. Jusqu’à ce que je réalise qu’elles sont à l’opposé de notre terminal.
— Bon, prends ta fille, et on se casse d’ici, j’en peux plus ! J’étouffe ! s’énerve-t-il en poussant le chariot, faisant abstraction de toutes ces personnes qui nous observent.
Tel un Alpha dans la meute, mon homme part pleine balle dans le tas, la tête haute et la démarche assurée. Son aura charismatique et son regard bleu électrique font tourner pas mal de têtes – féminines, notamment – sur son passage. Même avec du vomi dans les cheveux et sur son tee-shirt, mon compagnon reste le plus beau.
San dans mes bras, j’emboîte son pas, là où une petite odeur de régurgitation efface sa fragrance habituelle, à savoir un subtil mélange de cardamome, de baume du tigre et de savon.
Au bout de quelques minutes, nous quittons enfin la zone des bagages pour atterrir dans celle des arrivées, où, derrière le dernier contrôle de sécurité, j'aperçois Debbie, vêtue d’une robe printanière dans les tons fuchsia, et Stan. Ils nous font de grands gestes. Comme si on pouvait louper ces deux imbéciles. Avec leurs têtes d’amoureux transis, ça serait compliqué.
À peine parvenus à leur hauteur, Debbie se jette sur ma fille pour l’embrasser. Stan dévisage Parker en sifflotant légèrement.
— Me dis pas qu’elle a la gastro, mec.
— Quoi ?! s’exclame Debbie, sa jolie bouche rose collée à la joue de San.
— Non, personne n’a la gastro, la rassuré-je avant de la laisser prendre sa nièce dans ses bras.
Évidemment, ce n’est pas aussi facile que ça. San reste accrochée à moi, telle une moule sur son rocher. Elle est sauvage. Comme son papa.
— Le yaourt n’est visiblement pas passé, expliqué-je avant de regarder San, ses mains potelées accrochées à ma veste. Tu ne veux pas aller voir tante Debbie ? Tu la connais, pourtant.
— Ne la force pas, laisse-la, me sourit ma belle-sœur avant de saluer Parker.
J’en profite pour embrasser Stan sur la joue. Il m’a manqué. Tout comme Debbie. Ça fait deux mois que l’on ne s’est pas vus. Et plus de quatre que l’équipe est « séparée » pour la pause hivernale. À présent que tout est sur le point de recommencer, je me demande ce qui nous attend pour cette nouvelle saison. Des victoires, des victoires et encore des victoires, je l’espère de tout cœur.
— Désolée, on a trois heures de retard, m’excusé-je. C’était l’enfer ce vol.
— Oh, ne t’inquiète pas, me coupe Stan, un sourire tellement arrogant sur les lèvres que ça me fait arquer un sourcil. On a eu le temps de baiser à deux reprises dans les toilettes.
Je lance un regard étonné à Debbie qui lève les yeux au ciel.
— Seulement deux fois ? Tu te ramollis ou quoi ? se moque Parker. Je t’ai connu plus vivace, mon pote.
— Il dit n’importe quoi, intervient Debbie en parcourant sa montre. En revanche, Jodie et Jack sont censés arriver dans vingt minutes.
— Timing parfait, souris-je en me tournant vers mon homme. Tu veux aller te changer ou tu préfères empester l’intérieur de l’estomac de ta fille ?
— Je préfère empester l’intérieur de son estomac que l’intérieur de sa couche ! Si tu vois ce que je veux dire, marmonne-t-il en me lançant un regard en coin, avant d’attraper son sac de sport, là où il récupère un tee-shirt gris d'entraînement.
— Avoir un enfant, ça a l’air tellement glamour. Ça me donnerait presque envie, tiens, ricane Stan en enfonçant ses mains dans les poches de son blue jean.
Avec Debbie, on s’échange un sourire de connivence. Stan… père ? Ce serait juste une grosse blague. Quoiqu’il cartonne pas mal avec Cassey, je dois le reconnaître.
— Mon petit lapin n’est pas là ? m’étonné-je.
— Ah, ton petit lapin, soupire Debbie. Il a dix ans, il est en pleine crise de pré-adolescence… Je l’ai laissé chez tes parents. Je crois qu’ils vont bien s’amuser.
— T’exagères. D’ailleurs, je… PARKER ! l'appelé-je soudainement, les yeux écarquillés.
— Quoi ? me lance-t-il, surpris, les deux mains accrochées à son bas de tee-shirt, déjà relevé sur une partie de son torse, dévoilant ainsi devant plus de trois-cents personnes ses huits abdos plus que saillants.
Je suis certaine qu’il y a au moins trois gonzesses qui se sont pris les pieds dans leurs chariots vu le raffut métallique que j’entends derrière moi.
— Va te changer dans les toilettes ! Pas au beau milieu de l’aéroport. Tu veux te faire arrêter pour attentat à la pudeur ou quoi ?!
— Oh allez, C, relax ! rit Stan. Ça pourrait émoustiller toutes ces vieilles, tiens.
D’un mouvement de la main, il montre un troupeau d’une quinzaine de mamies, âgées de soixante à soixante-dix ans, venant sans doute en vacances à Chicago si j’en crois le guide qui les précède, agitant un parapluie orange fluo en l’air.
Parker me lance un regard irrité.
— Rien à foutre, ça va me prendre deux secondes !
N’en faisant qu’à sa tête, il retire son tee-shirt. Contemplative, j’observe sa belle peau caramel s’étirer sur tous ces muscles. Ces derniers bougent à la perfection, en rythme avec ses mouvements et sa respiration. Il passe ensuite son nouveau haut, mettant en pause mes pensées obscènes.
Il se débarbouille avec quelques lingettes lorsque je repère, au loin, Jack et Jodie, perdus au milieu de la foule.
— Jack a pas l’air bien du tout ! commente Stan, un sourcil arqué. Il est en pleine crise, c’est sûr.
— Merde…
Jodie, avec ses cheveux noir corbeau coupés à la garçonne, son teint de pêche et sa démarche souple, semble au sommet de sa forme. Jack, lui, c’est une autre histoire. Sa carnation hâlée vire au vert. Sa tignasse blond cendré, habituellement hérissée, forme de gros aplats, comme s’il s’était essuyé les mains dessus. Penchée sur lui, Jodie lui chuchote je ne sais pas quoi à son oreille. Il paraît respirer comme un petit chien, les yeux usant le sol.
Avec les garçons, on s’échange un regard. Quand je dis que l’agoraphobie de Jack est démesurée, je n’exagère pas. Il a essayé tous les traitements possibles et imaginables, rien ne marche. Raison pour laquelle il ne descend jamais dans l’Under avec nous. Et les rares soirées en boîte auxquelles il nous accompagne, c’est pas plus d’une heure.
— Ouais, t’es un petit papillon, mon gars, lui déclare Jodie, lorsqu’ils arrivent à notre hauteur.
Par réflexe, Parker récupère tout de suite les affaires de Jack pour le décharger, au moins d’un poids physique, tandis que Stan fait de même avec les sacs de Jodie, sa « coéquipière » depuis que la meute d’Oméga a pris forme, il y a plus de cinq ans.
— Un tout petit papillon perdu dans une immense plaine. Sous le soleil… Un tout petit papillon perdu, tu bats des ailes. Hop hop hop. Comme ça, voilà ! continue-t-elle à raconter à Jack, dont les genoux se mettent à trembler.
— Jodie, ferme-la, grimace-t-il. T’es peut-être une super kiné, mais t’es une sophro à chier.
— Bah, démerde-toi ! s’énerve-t-elle, vexée alors que le pauvre Jack commence à tourner de l’œil.
— On va peut-être pas rester là ? dit Debbie en montrant la sortie vers les parkings d’un mouvement de tête.
— Ouais, je suis d’accord, lance Jodie en attrapant sa fidèle casquette estampillée Oméga de son sac pour la fixer sur sa tête.
Jodie Masser sans sa casquette, ça ne serait pas Jodie Masser.
— C’est quoi cette… (Elle renifle dans les airs, son nez constellé de taches de rousseur, froncé.)... cette odeur de… de… (Elle renifle un peu plus, tout en se rapprochant de Parker.)... Oméga, c’est toi qui pue la gerbe, comme ça ?!
— San lui a vomi dessus, expliqué-je pendant que mon mâle lui envoie un regard plus que noir.
— Eh, bravo mini-Om’ ! s’exclame Jodie en checkant le mini poing de San qui lui adresse un super sourire.
Elle est farouche la plupart du temps toutefois avec Jodie, le courant passe bien !
— T’as besoin qu’on te porte ? demande Stan à Jack qui est de plus en plus gris.
— Non.
— Question de fierté ? Ou c’est bon, t’es solide ? insiste Stan, face aux jambes flageolantes de Jack.
— Fierté, marmonne notre nutritionniste préféré.
— Allez, go, tu feras ton coq plus tard, rétorque Parker en plaçant le bras de Jack sur ses épaules. Le parking est en bas.
En quelques minutes, nous quittons la salle bondée des arrivées pour regagner le sous-sol où nous attend une Range Rover grise de location, en plus de la voiture de Debbie.
Parker cale Jack contre la portière. Aussitôt, il se laisse glisser à même le sol bétonné. Il s’allonge par terre, haletant péniblement. Il est tellement mal qu’il sue comme pas permis.
— Mec, tu transpires comme une pute à l’église, fait remarquer Stan quand je donne San à Debbie pour sortir une nouvelle lingette de mon sac à main.
Je me penche pour éponger le visage de Jack.
— T’es sûr que ça va aller ?
— Faut que je respire… mais ça va, ça va. Il me faut de l’air.
— Pousse-toi, chérie, me dit gentiment Parker en m’écartant.
San sur la hanche, Debbie arrive tout de même à sortir de son sac un petit carnet plat avec lequel elle ventile le visage de Jack.
— En tout cas, ça me fait bien plaisir de vous revoir ! s’exclame Stan, comme si de rien n’était – comme si son pote n’était pas du tout en train d’agoniser sur le sol. Alors, ma petite Jojo, ces vacances sous le soleil d’Ibiza ? Comment c’était ? T’as léché combien de chatounettes ?
Jodie prend une grande inspiration, sans doute pour se contenir alors que je me mets à rire.
— Debbie, souffle-t-elle en se tournant vers ma belle-sœur, occupée à renouveler sa maternité en pouponnant ma fille. Il me semblait que tu devais rattraper l’éducation de ce connard. Qu’est-ce que t’as foutu depuis quatre mois, là, hein ?
— Il sait mettre le couvert, laver son linge, cuire des pâtes, prendre soin d’un enfant de dix ans, énumère-t-elle, pensive. Remplir une déclaration d'impôts, ranger une cuisine, vider le lave-vaisselle…
— EH ! s’insurge Stan.
— Et tondre une pelouse ! achève-t-elle. Le reste, il me faut plus de temps, désolée.
— C’est laquelle de pelouse qu’il tond ? demande Parker, un sourcil arqué, un petit sourire insolent sur la bouche.
— PARKER ! grondé-je.
— Quoi, encore ?!
— Tu m’as manqué, Oméga ! rit Stan en sautant sur son pote en mode jeune loup tout fou.
— Et dire que j’ai resigné pour huit mois de galère avec vous ! soupire Jodie, ses créoles argentées reflétant la lumière à chaque mouvement de sa tête.
Elle est déjà dépassée par l’attitude des garçons, et encore, Dennis n’arrive que demain matin avec Sabrina. Ma meilleure amie devait finir sa garde aujourd’hui. Après la finale à Vegas, ils sont partis un mois en vacances tous les deux au Brésil, puis elle a retrouvé un poste d’infirmière en traumatologie pour trois mois à l’hôpital de New York, pendant que Dennis perfectionnait ses talents de coentraîneur à la salle de sport d’Oméga, sur Hudson Street.
Quant au coach Anderson, lui, il nous rejoindra à Chicago lundi matin, paré pour la reprise de l’entraînement de son poulain. Il est encore en vacances. Avec une femme, il paraît. Personne n’a vraiment osé lui poser la question.
— Allez, arrête, tu nous adores, rappelle Stan, amusé.
— Ce qui me fait penser que je suis maso !
— Je crois que je vais vomir ! s’exclame soudainement Jack.
— Pas sur moi ! rétorque Parker.
Je lève les yeux au ciel.
Je ne sais pas pourquoi, mais cette saison promet d’être épique.
***
Assise sur le canapé, je vérifie les mails que j’ai reçus de ma boîte d’agent sportif, J&N’s, dont la maison mère est ici, à Chicago. J’ai ouvert une antenne, l’année dernière à New York et ça commence à marcher, notamment grâce à l’agent sénior que mon associé et moi avons recruté pour gérer les bureaux lorsque je suis soit à San Diego, soit à Chicago, ou en tournée.
San, accrochée à mon sein, prend tranquillement son petit déjeuner après avoir dormi cinq heures consécutives. Le bonheur ! Je me cale davantage contre les coussins car mine de rien, elle pèse son poids, cette demoiselle de treize mois. Heureusement, elle ne tète à présent que le matin parce que ses petites dents me torturent de plus en plus.
J’entends la porte d’entrée de l’appartement s’ouvrir, puis la voix de Jodie résonner.
— J’ai ramené des viennoiseries ! Vous êtes là ?
— Je suis dans le salon !
Elle me rejoint au moment où je change San de sein. Je repositionne bien ma poupette qui grogne timidement, pas contente d’avoir été dérangée pendant son petit déjeuner. À mes côtés, Jodie se vautre sur le canapé en velours bordeaux. Elle me tend un latte du café au coin de la rue, puis s’empiffre d’une brioche au chocolat.
— T’es toute seule ?
— Parker est allé retrouver Jack à l’hôtel. Ils sont partis courir ensemble, il y a déjà une heure et demie. Ils devraient bientôt rentrer.
— Profitons de cet instant de paix entre filles, alors, rit-elle, en laissant son regard vert se balader dans cet appartement qu’on loue pour l’été – puisqu’on a vendu celui de Parker, à Streeterville, l’année dernière, après tout ce qu’il s’était passé dedans, deux ans plus tôt. Il est pas mal cet appart’.
Je confirme d’un mouvement de tête.
C’est vrai qu’il est bien. Situé dans le quartier de Lincoln Park, à seulement vingt minutes à pied de chez Debbie, l’appartement est très spacieux. Il y a une grande cuisine, parfaite pour Jack, ainsi qu’un immense salon qui donne sur une terrasse un peu ombragée. La suite parentale est au bout du couloir, et le logement compte trois chambres d’amis. Une est évidemment réservée à San et les deux autres sont, pour le moment, vacantes. Étant donné qu’on est à Chicago, et que San est plus grande, j’ai préféré anticiper une chambre pour Jodie ainsi qu’une pour Jack, me doutant que Stan, lui, resterait chez Debbie et que Dennis retournerait avec Sabrina à Bucktown, dans l’ancien appart que je partageais avec ma meilleure amie du temps de nos études à l’Université. D’ailleurs, je relis son dernier SMS sur mon portable.
#Bien arrivés à l’aéroport. Trop hâte de tous vous revoir surtout ma filleule d’amour. On vous retrouve chez tes parents. XO. S.
Je range mon téléphone au moment où San se redresse, toute repue. Je replace mon sein, puis l’assois sur le canapé entre Jodie et moi. Ses petites fesses ont à peine le temps de toucher le velours côtelé qu’elle se laisse glisser sur ses pieds pour partir à l'aventure.
— Elle est déjà au taquet ! rit Jodie.
— Toujours ! C’est pas la fille d’Oméga pour rien.
— Ah oui, parce que toi, c’est vrai, tu es aussi sage qu’une image, me lance-t-elle, un regard en coin.
J’esquisse un sourire. Pas faux.
— Et ton hôtel ? Il est bien ?
Avec San qui a un an, Jodie et Jack ont décidé de nous laisser en « famille », se prenant chacun une chambre à la Silver Tower, le superbe hôtel de luxe, à trois pâtés de maisons d’ici. Au début, Parker a été un peu déstabilisé de ne pas avoir toute son équipe sous le coude. Néanmoins, je pense que c’est mieux comme ça. Déjà que l’on trimballe San à droite, à gauche, je trouve ça préférable que l’on puisse être en « famille » en dehors de l’Underground et des entraînements d’Oméga. Et cela même si notre meute tient une place toute particulière dans nos cœurs.
— Il est génial. Il me coûte une blinde, mais rien à foutre. Je kiffe ! s’exclame Jodie. En plus, on a réservé une suite avec Jack. On a chacun une super chambre, et même une énorme terrasse avec de petits palmiers. On a dit qu’on se ferait une séance de yoga tous les matins.
— C’est top. Après, tu sais, il y a toujours deux chambres ici. Si jamais un soir, vous voulez rester, rappelé-je.
Jodie se lève du canapé pour récupérer San, occupée à escalader l’une des chaises de la salle à manger.
— Ouais, t’inquiète, je ne me gênerai pas !
Elle m’adresse un clin d'œil complice – ma fille sous le bras qui rit aux éclats – avant de s’arrêter brusquement, regardant tout autour d’elle, comme s’il manquait quelque chose. Comme s’il y avait quelque chose de gênant dans les murs beiges, sur la table en bois de châtaignier, ou au niveau des baies vitrées qui donnent accès à la terrasse et au jardin d’extérieur.
— Quoi ?
— Putain, ça me fait bizarre de ne pas voir de ring au milieu de votre salon.
— Ah…
Je souris, puis referme mon ordinateur, posé sur la table basse.
— J’ai choisi cet appartement parce qu’il y a une salle de sport privée tout équipée au rez-de-chaussée. Et une piscine au dernier étage, précisé-je. Je ne voulais pas que San puisse toucher à toutes les machines de musculation. C’est trop dangereux !
— Tu as raison.
— Je te presse un jus ? demandé-je en me levant, café à la main, pour m’en préparer un.
— Ouais, merci. Je mets San dans son parc ?
— Oui, elle adore. Je lui ai commandé un sac de boules en plastique. On l’a reçu il y a une heure. Laisse tomber, elle kiffe sa piscine à balles.
Elle la dépose à l’intérieur, puis me rejoint dans la cuisine, là où je peux surveiller ma fille grâce au miroir accroché au mur, et qui reflète l’intégralité du salon.
— C’est cool que tes parents nous aient tous invités pour le déjeuner, me dit Jodie.
— J’avoue, souris-je en lui tendant un verre de jus de fruits bien frais. Ma mère n’est pas bête. Elle sait qu’avec la saison qui commence, si elle veut nous voir, San et moi, elle doit ménager la chèvre et le chou. En vous conviant tous, ça lui permet de s’assurer que Parker ne s’entraînera pas et donc, que je serai disponible pour elle.
— C’est une maligne, ta mère, C.
— Ouais, ris-je. Ça lui fait quand même plaisir de vous recevoir.
La porte d’entrée s’ouvre de nouveau. J’entends les voix de Parker et de Jack chatouiller mes tympans, puis, dix secondes après, ce sont les bras de mon homme qui chatouillent ma taille lorsqu’il m’enlace par derrière. Son odeur de transpiration, mélangée à celle de savon, qui se dégage de ses boucles brunes, accélère les battements de mon cœur. En réponse à son étreinte, mon corps se cambre timidement, mon dos frottant son torse, au moment où il dépose un baiser sur ma tempe.
— T’es sacrément mignonne dans ta petite robe jaune.
— Je l’ai mise spécialement pour toi, ce matin, avoué-je en me retournant vers lui.
Il caresse ma pommette du dos de la main, puis son index court jusqu’à mon menton pour relever ma tête vers lui.
— Embrasse-moi, bébé.
J’obéis, non sans un sourire amoureux. Je pose mes lèvres sur les siennes pour l’embrasser passionnément, entremêlant ma langue avec la sienne. Par réflexe, j’appuie ma main sur sa poitrine, là où son cœur bat contre ma paume. Là où son tee-shirt, mouillé de sueur, colle à son torse.
— Je vais prendre une douche, me dit-il après avoir rompu notre baiser. À quelle heure doit-on être chez tes parents ?
— Midi, lui réponds-je. Dennis et Sabrina nous rejoignent là-bas. Ça te laisse une heure pour de la muscu, si tu veux.
En vrai, aucun de ses muscles n’en a besoin, mais Oméga tourne en rond depuis déjà trois semaines. Son coach lui manque, sa meute aussi. Sans parler de l’Underground. Ce n’est qu’une question de temps avant que je ne cohabite qu’avec mon mâle. Et plus vraiment avec mon homme.
***
Chez mes parents, rien n’a changé depuis Noël, dernière fois où je suis venue à Chicago, lorsqu’une des dates de la tournée, à Milwaukee, nous a permis de faire un saut ici.
Il y a toujours les mêmes murs blancs, les mêmes photographies de l’Irlande, les mêmes canapés verts.
En revanche, eux ont bien changé. Je les trouve… je ne sais pas… fatigués ? Les métastases de mon père n'arrangent pas la situation, c’est vrai. Il a pas mal maigri en deux ans. Presque trente kilos de perdus. Il doit faire le poids de Gabe, mon petit frère, alors qu’avant, il avoisinait le quintal, comme Parker.
Ma mère, elle, paraît tendue, un peu ailleurs. À coup sûr, elle s’est mis la pression pour ce déjeuner. Le seul moment où je la trouve apaisée, c’est lorsqu’elle a ma fille dans les bras pour la câliner en parfaite grand-mère gâteuse qu’elle est. À ce moment-là, j’ai l’impression qu’elle ne pense à rien d’autre. Qu’elle ne pense pas à son aîné, mort sur le ring, un soir de novembre, à son cadet qui est en train de foutre sa vie en l’air, à moi, partie vivre à San Diego, ni à Gabe, qui ne sait toujours pas quoi faire de sa peau à vingt-et-un ans.
Assise sur le canapé, je grignote un petit pain salé, l’esprit distrait.
Étant donné le nombre d’invités, ma mère a organisé une sorte de buffet qui nous permet de ne pas être coincés à table. Je termine ma bouchée, mon regard occupé à détailler les différents membres de ma famille.
Mon père et Parker sont debout près de la cheminée, en pleine conversation. J’imagine le sujet : la nouvelle saison de free-fight. Bien que mon père se soit enfin décidé à « accepter » Parker et notre histoire, il n’en reste pas moins pinçant. Il ne loupe jamais le coche pour asticoter mon homme bien qu’il se refuse toujours un quelconque lien avec la ligue. J’aime mon père, vraiment, mais il est pénible. Parker, lui, est exceptionnellement patient. Je sais qu’il le fait pour moi. Et pour notre fille. Heureusement que sa mère n’est pas aussi difficile avec moi. C’est même le contraire, elle met toujours les petits plats dans les grands. C’est trop, parfois. Je lui ai déjà fait la remarque au début de l’année, quand on est partis un week-end, chez elle et son mari, dans l’Oregon. Je lui ai assuré qu’elle n’avait pas besoin d’en faire autant, et qu’elle pouvait demander à voir San dès qu’elle le voulait. Je n’ai pas prêté attention au grognement de Parker à ce moment-là. Ma fille semble aussi à l’aise avec ma mère qu’avec ma belle-mère. En plus, Lucie lui parle espagnol – puisque Parker s’y refuse – donc c’est encore mieux. J’espère juste que lorsque les premières prises de tête avec ma fille surviendront, elle ne prendra pas un malin plaisir à m’insulter en espagnol. Je ne comprendrais rien du tout !
Je croise mes jambes avant de lisser le bas de ma robe sur mes cuisses.
À ma droite, Jodie est en grande discussion avec Dennis.
Lui et Sabrina sont arrivés il y a à peu près une heure. Avec un joli œil au beurre noir. Petit cadeau de ma meilleure amie. Ces deux imbéciles se sont chamaillés en cours de sport – Dennis voulant absolument que Sabrina sache se défendre – et elle a frappé avant qu’il se mette en position, lui rompant par la même occasion un vaisseau dans l’œil. Mis à part ça et son hématome bicolore, tout va bien. Ses cheveux blonds, mi-longs à présent, ses yeux bleu clair et sa peau hâlée lui donnent toujours l’air d’un surfeur californien. Avec le physique d’un joueur de baseball au poste de lanceur ! C’est son sport de prédilection.
Ma meilleure amie, elle, est assise en tailleur sur le tapis du salon. Elle a la coupe de cheveux de Halle Berry dans Catwoman, avec les mêmes mèches couleur miel. Entourée de Cassey et San, elle semble aussi à l’aise qu’un poisson dans l’eau. Sur ses genoux, ma fille babille de plus en plus tandis que mon neveu l’aide à assembler son puzzle, constitué de seulement quatre pièces.
— Fais gaffe, j’entends sur ma droite. Dans moins d’un an, ça sera ton gamin qu’elle aura sur les genoux.
Face aux paroles de Jodie, Dennis s’étrangle avec sa bière, ce qui me provoque un sourire. Je ne peux m’empêcher de lui lancer un petit regard en coin, ce qui le fait davantage blêmir.
— Quoi ? Sabrina t’a dit quelque chose ? s’inquiète-t-il en se tournant vers moi alors que Jodie contient son rire.
Je me pince les lèvres, faussement pensive.
— Si Sabrina m’a dit quelque chose ?
Bien sûr qu’elle veut des enfants. Juste pas tout de suite. Déjà parce que, contrairement à moi, mêler ses enfants à l’Underground ne lui convient pas forcément. Ensuite, je ne suis pas certaine que Dennis soit prêt. Non pas que Parker l’ait été, mais selon Sabrina, son petit ami a encore quelques problématiques d’enfance à régler chez sa psy. J’imagine que c’est normal lorsque l’on est né sous X, puis confié à l’adoption pour, au final, enchaîner onze familles… dont trois en commun avec celles de Parker de leur dix à dix-huit ans, l’âge auquel ils quittent le système. Le premier en allant à l’Université, le second en s’exilant dans les rues de New York.
— Elle m’a affirmé que si elle n’était pas enceinte d’ici la fin de l’été, elle te quitterait, réponds-je, en me retenant de rire.
Son visage se décompose à la vitesse de la lumière.
— La fin de l’été ?! s’égosille-t-il. De cet été, là ? Celui-là ?
— Non, dans trois ou quatre ans !
Il s’apprête à s’exclamer à nouveau avant de se stopper, la bouche grande ouverte.
— Pfff… tu te crois drôle ? me lance-t-il, comprenant enfin que je me moque de lui.
— Oui.
Il bougonne dans sa barbe, nous traitant, Jodie et moi, de gamines immatures, puis se lève pour aller se chercher une bière.
— Cette année, j’ai décidé que Dennis Reed serait ma nouvelle victime, me confie Jodie, un sourire amusé sur les lèvres.
— Pas certaine que Stan change de victime, par contre. Tu resteras toujours la sienne.
— Je sais, ce mec est secrètement amoureux de moi depuis tout ce temps, me répond-elle, faussement désabusée tandis que j’éclate de rire, bientôt suivie par le sien.
— Tu parles…
D’un mouvement de tête, je lui montre Stan avec ma belle-sœur, posés près de la fenêtre, de l’autre côté du salon. Ils sont en pleine roucoulade si j’en crois les joues un peu roses de Debbie et la main de Stan qui glisse de son poignet à son épaule, en une douce caresse, avant qu’il ne se penche vers son visage pour l’embrasser sur la tempe.
J’avoue que ça me fait bizarre de voir Debbie avec Stan chez mes parents. Mais en un sens, je suis tellement heureuse pour eux que j’essaie de ne pas y prêter attention.
Ma belle-sœur en a vraiment chié dans la vie. Orpheline à dix ans, elle a vécu chez sa grand-mère, ici à Chicago, là où elle a ensuite rencontré Gaylord. Quand j’étais adolescente, je pensais que leur amour était parfait. Puis, j’ai grandi, j’ai appris des choses, des trucs que j’aurais préféré ne jamais savoir. Mon grand frère chéri ne m’apparaît plus comme le mec cool et le plus parfait du monde. Tout comme Debbie ne me paraît plus comme la nana sûre d’elle. Leur relation avait ses défauts, et à présent, Stan est le vent de fraîcheur qu’elle attendait depuis plus de dix ans. Et, il adore Cassey, ce qui ne gâche rien au tableau. Au contraire. Ça pèse lourd dans la balance.
Accompagnée de Jack, ma mère arrive dans le salon, les bras chargés d’un énorme plateau de cupcakes au citron, avec nappage glacé. Ils s’échangent leurs recettes, c’est sûr. Jack, il y a que la bouffe qui l’intéresse. J’exagère. Un peu. Quant à ma mère, c’est une remarquable femme d’intérieur qui est toujours bien apprêtée – il n’y a qu’à analyser sa jolie robe portefeuille, son brushing impeccable et son collier de perles autour du cou – et qui aime que sa maison soit rangée à la perfection.
— Essayez les clous de girofle, vous verrez, explique Jack, ses cheveux en bataille sur sa tête – il a bien meilleure mine qu’hier soir. Ça donne du relief au pot-au-feu. Vous m’en direz des nouvelles.
Ma mère sourit, avant de lui rendre la pareille sur l’utilisation du cumin pour assaisonner l’épaule d’agneau.
Lorsqu’elle repart avec les assiettes sales, je me lève du canapé pour l’aider en cuisine et ainsi m’isoler un peu avec elle.
— Papa a l’air en forme, dis-je en refermant la porte derrière moi.
— Oui, ça va, me sourit-elle en ouvrant le lave-vaisselle. Il réagit plutôt bien à la radiothérapie. Les médecins paraissent satisfaits.
— Génial, murmuré-je en mettant les plats dans le lavabo pour les laver à la main. Et toi ? Ça va ?
— Oui, pourquoi ? me répond-elle, un brin sur la défensive, en se redressant. Je n’en ai pas l’air ?
— Si, si… c’est juste que… je ne sais pas. On dirait que tu es ailleurs, c’est tout.
— J’ai quelques insomnies en ce moment, rien de bien méchant, me rassure-t-elle en me caressant doucement la joue avant de retourner à la vaisselle. Et toi, ma fille, comment vas-tu ?
— Bien, souris-je. On vient de passer de superbes mois à San Diego et nos vacances à Hawaï étaient géniales. Je suis prête pour reprendre le travail !
La hanche posée contre le rebord d’un des meubles, ma mère s'essuie les mains avec un torchon. Son regard chocolaté me détaille de la tête aux pieds.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je ne t’ai pas vue boire d’alcool ce midi…
Je ris avant de lever les yeux au ciel.
— Je ne suis pas enceinte. Mais alors pas du tout ! lâché-je avant de resserrer ma queue-de-cheval sur le sommet de la tête. Quand bien même, où serait le problème ? Je pense qu’avec Parker, on a assez prouvé à tout le monde qu’on était aptes à être parents, non ?
— Bien sûr, je ne disais pas ça pour ça, me rassure-t-elle. C’était juste une question, et je… c’est tout. Rien d’autre.
Ses joues virent au rose et son regard se soustrait au mien. Elle paraît gênée ce qui me fait arquer un sourcil.
— Attends… t’aimerais bien que je sois enceinte ?
— C’est ta vie, Coleen, tu fais absolument ce que tu veux.
— C’est pas une réponse ça, ris-je. T’aimerais bien être encore grand-mère, c’est ça ?
— Non, c’est juste que je suis passée à côté de ta première grossesse donc je… je n’aimerais pas louper la suivante.
— La faute à qui ? rappelé-je d’un ton timide en ancrant mon regard dans le sien.
— À nous deux, me répond-elle simplement ce qui, en un sens, est vrai.
Elle ne voulait pas entendre raison sur Parker, le jugeant dangereux pour moi à cause du ramassis de conneries qu’ont raconté des journalistes lorsqu’il avait vingt ans, qu’il était jeune, impulsif et caractériel – bien plus qu'aujourd'hui. Et moi, je me suis sentie obligée de séparer ma famille initiale de celle que j’étais en train de créer avec mon homme.
Nous sommes toutes les deux à blâmer pour cette mauvaise passe. Heureusement, nous avons mis ça au clair et à présent, il n’y a plus de rancœur, plus de non-dits, plus de mensonges. Rien du tout.
— Je te promets, Maman, que si je retombe un jour enceinte, tu seras la première personne au courant, juré-je en lui souriant, ce qui semble la ravir.
— C’est vrai ?
— Oui… je te le dirai même avant de l’annoncer à Parker. Ça sera un moment privilégié entre une mère et sa fille.
Elle m’attrape la main pour la tapoter tendrement, un sourire aux lèvres.
Au loin, on entend quelques éclats de rire qui proviennent du salon, puis la voix de Cassey, même si on ne discerne pas ses paroles.
— La maternité te va bien, Coleen. Vraiment, me confie ma mère. Tu es plus calme, plus sereine, plus réfléchie.
— Tu trouves ?
— Oui. Je suis heureuse pour toi. Parker est un homme bien, tu avais raison. C’est un bon mari.
— On n’est pas mariés, Maman, la coupé-je.
— Tss-tss, c’est pareil, réplique-t-elle en levant les yeux au ciel. Le mariage, c’est quoi ? Un bout de papier, c’est tout. Parker est un bon mari et c’est un excellent père. Puis, San, elle est… extraordinaire. Elle a hérité du meilleur de ses parents.
— Ah… tu veux dire comme moi avec Papa et toi ?
— Un peu, bien que tu aies quand même pris une bonne partie de mon côté.
— Telle mère, telle fille, c’est pas ce qu’on affirme ? réponds-je, tout sourire.
— Peut-être. Allez, viens m’aider, il y a de la glace au congélateur. Saveur passion, c’est la préférée de Cassey.
Mon cœur se serre soudainement. Fruit de la passion, c’est aussi le goût favori de Connor… mais ça, je ne le lui rappelle pas. Vu l’état de ses mains, déformées par l’arthrose, qui se crispent sur ce foutu pot de crème glacé, j’imagine qu’elle s’en souvient.
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