Underground T4 : Verity
ch021
CHAPITRE 21
CONNOR
Dix ans plus tôt…
Novembre 2009.
Ma musique à fond dans les oreilles, j’extériorise. J’extériorise ma rage, en tapant aussi fort que je peux dans ce putain de punching-ball.
Je n’ai pas encore avoué à mes parents que j’avais écopé d’une semaine de renvoi. Mon agent de probation va faire la gueule, lundi matin. Quelle journée de merde ! Tout ça à cause de ce fils de pute d’Adams. Il s’en fout lui, d’être expulsé. Cette grosse merde n’a pas de life. Pas de parents, pas de famille, pas de sport, pas de gonzesse. Que dalle. Il passe son temps avec sa musique dans les oreilles, à baiser des meufs sans intérêt dans les chiottes du lycée. C’est pas à lui qu’on demande de rendre des comptes tous les quinze jours. Fait chier !
Mon père va m’arracher la tête des épaules, c’est certain. Déjà que Gaylord s’en est chargé à moitié. Il était tellement en colère quand je l’ai croisé dans l’allée du garage en rentrant – Vikki, planquée dans les buissons pour que personne ne la voie – qu’il n’arrivait même pas à s’exprimer. Il m’a juste ordonné de retourner à la maison, en silence, et qu’il s’occuperait de prévenir le daron, demain.
Seul point positif de cette sale journée, c’est ma petite heure de folie en compagnie de mademoiselle Memphis, dans ma chambre, avec, à la clef, la jolie vidéo que j’ai tournée via la webcam de mon ordinateur. Son cul tout blanc a pris bien cher. J’espère qu’il conservera les traces rouges de mes mains pendant plusieurs jours. C’est fou de voir à quel point une intello coincée aime autant se faire baiser. Sous ses jupes plissées, elle aime sucer, cette salope. Elle m’a fait venir deux fois dans sa bouche. Je sens que cette vidéo, je vais la regarder en boucle lorsque l’envie de sauter sur Debbie me ravagera. Ça devrait me calmer… au moins le temps de ma crise passagère. Debbie Briant m’obsède. J’y peux rien. Elle m’obnubile d’autant plus quand je vois l’attitude de Gaylord avec elle. Ce connard a un avion de chasse pour gonzesse, et il préfère quand même s’envoyer en l’air avec la tripotée de putes qui s’étalent sur les canapés de son club de strip-tease. C’est du gâchis. Si Debbie était à moi, je ne la traiterais pas comme une reine, mais comme une déesse. Sauf que le problème reste inchangé. Elle ne sera jamais à moi. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Même lui faire un gosse n’a pas suffi !
Je continue d’enrager contre mon punching-ball.
La salle de boxe est plongée dans la pénombre. L’obscurité m’aide étrangement à y voir plus clair. Faut que je me concentre sur Vikki… Sur sa bouche de petite traînée, occupée à tout avaler. Hélas, deux secondes après, c’est l’image de Debbie – toute belle dans sa robe à volants – qui s’incruste dans mon esprit. PUTAIN DE MERDE !
D’un geste empli de haine, je retire mes gants, les jette par terre avant de m’écrouler, essoufflé. Ça fait trois heures que je m’entraîne. Je suis lessivé. Il n’y a plus personne à cette heure tardive, un vendredi soir. Heureusement que Rudy m’a laissé un double des clefs pour que je puisse venir cogner quand je veux.
Bordel… trois heures à boxer et, pourtant, je déborde toujours autant d’énergie. Je me force tout de même à arrêter. Demain, c’est le grand jour… faut que je sois en forme pour mes premiers combats dans l’Underground. Je dois rencontrer deux fighters. Black Mask, un novice, tout comme moi, et Big Budd, un habitué de la ligue depuis presque quatre ans.
Gaylord m’a assuré que je pouvais les battre. Tous les deux. Que pour ça, je devais garder du jus dans les bras, ainsi que les neurones au clair. Donc pas de fumette, ni d’alcool vingt-quatre heures avant les combats. Dur dur de résister, surtout aujourd’hui. Néanmoins, je n’ai pas le choix. Si je veux gagner, faire mes preuves, je dois obéir. Même si ça me casse les couilles.
Je range mes gants et le reste de mes protections dans mon sac de sport, mes écouteurs toujours dans les oreilles, lorsque mon portable s’allume. C’est un SMS de Coleen, occupée à boxer, elle aussi, dans la salle du haut, là où les futures stars de la fédé s’entraînent quatre à cinq fois par semaine.
#Je fais de la récupération au rameur. J’ai encore un mile à faire. Ça me saoule ! Je te retrouve où ?
#Dehors, écris-je en m’allumant une clope.
Je tire sur la cigarette, recrachant ma fumée par le nez, lorsque sa réponse arrive.
#OK… T’es fâché ? Je suis désolée pour ce matin. Je pensais pas que Gaylord allait te tomber dessus.
J’esquisse un sourire. Tu parles, ma cocotte. Bien sûr qu’elle me fout les boules, Coleen, quand elle va se plaindre à son « grand frère chéri », mais elle reste ma petite sœur à moi aussi… Je tuerais pour elle.
#Fais ta récupération. Magne, j’ai la dalle. On ira manger un burger après si tu veux.
#Ouiiiii ! Miam ! Moi aussi, j’ai les crocs !
Tu m’étonnes ! J’ai pitié d’elle avec son régime « poisson-œufs-légumes » depuis plus de trois semaines.
La cigarette coincée entre mes lèvres, je passe mes mains dans mes cheveux bruns, puis ferme mon sac. Je le balance sur mon épaule, prêt à quitter la salle lorsqu’une voix rauque retentit derrière moi :
— Le Constrictor, c’est toi ?
J’arque un sourcil, étonné d’entendre ce surnom – mon surnom – en dehors de l’Underground. D’autant plus que je ne l’ai trouvé qu’il y a dix jours. En préparation du combat de demain soir, d’ailleurs !
— Je ne sais pas, réponds-je, méfiant. Qui le demande ?
— Moi.
Tapi dans l’ombre, un mec habillé en noir, la capuche baissée sur sa tête, se tient entre deux machines de muscu. Il a les mains enfoncées dans ses poches, un sac à dos pendouillant étrangement sur l’une de ses épaules. Son visage est dissimulé par la pénombre. Je n’aperçois que sa mâchoire, carrée, rongée par une fine barbe sombre tirant sur l’acajou.
— T’es qui ? questionné-je, pieds écartés, poings serrés.
Après un an de taule pour mineurs, si j’ai bien compris un truc, c’est celui-ci : toujours être prêt pour la baston. Ce gars-là m’est inconnu. Je me demande d’ailleurs comment il a réussi à entrer ici, et surtout, d’où il connaît mon nom de fight ? Il doit être lui-même combattant pour la ligue. Je ne vois que ça.
— Un mec qui a besoin que tu lui rendes un énorme service, me lance-t-il en dépliant son corps d’entre les machines.
Il est plutôt balèze, je l’avoue. Grand, carré. Une silhouette taillée pour la boxe. C’est un fighter, c’est sûr. Je m’attends à ce qu’il se rapproche de moi, néanmoins, il reste tapi dans l’ombre. Le peu de lumière présent dans la salle souligne à peine le tissu sombre de son sweat à capuche et le bout de ses bottes en cuir.
Je continue de serrer mes poings, ses mots faisant leur petit chemin dans mon crâne. Un service ? Il est sérieux ?
— Pourquoi je ferais ça ? Je ne te connais même pas ! ricané-je en récupérant ma clope entre mes doigts.
Je tire doucement dessus, plonge mon regard brun dans ce que j’imagine être ses yeux.
— C’est un service qui te fera empocher 20 000 $... me précise-t-il. Tu veux toujours pas ?
Quoi ?! C’est quoi cette arnaque encore ?
J’arque un sourcil, plus que méfiant.
— Si c’est pour me mettre à genoux et te sucer la bite, mec, tu peux rêver. Même pour 200 000 $, je ferais pas un truc pareil, préviens-je d’une voix plus que rocailleuse.
Certains ont essayé en taule… Ils se sont retrouvés avec la mâchoire fracassée sur le carrelage des douches, en mode Edward Norton dans la fameuse scène de American History X. D’ailleurs, c’est ce qui a allongé ma peine. De six mois, je suis passé à dix ! Juste pour une putain d’articulation fracturée et cinq dents en moins.
Le gars à la capuche incline la tête sur le côté. Il paraît se foutre de ma gueule. Je déteste ça !
— C’est rien de sexuel. C’est même rien du tout, en fait.
Comment ça, « rien du tout » ? Il se paye ma tête. C’est quoi ce plan de merde ? Une caméra cachée ?!
— Bon, mec, écoute, je sais pas qui t’es, rétorqué-je, plus qu’agacé, et j’en ai clairement rien à branler. Dégage d’ici !
— J’ai besoin que tu laisses ta place sur le ring de l’Underground, me dit-il, les mains toujours enfoncées dans ses poches. J’ai cru comprendre que tu combattais demain soir, c’est ça ?
— Ouais, pourquoi ? Tu veux la mienne ? questionné-je, intrigué.
— Pas la tienne, non. Le gars que tu dois affronter, c’est moi. Et moi, je dois battre le Lord Rouge.
Je retiens un soupir, croisant mes bras sur mon torse. Les sourcils froncés, je me pose mille interrogations. Sérieux… c’est quoi ce plan, encore ?! Lui, combattre contre Gaylord ?
— Pourquoi ? demandé-je.
— C’est perso, me dit-il en inclinant la tête de l’autre côté.
Il agite sa jambe droite. Tiens, serait-on nerveux ?
— Moi aussi, c’est perso, répliqué-je, le regard noir. Je me suis entraîné dur pour ce combat. Crois-moi, je suis capable de le gagner.
— J’ai besoin de combattre contre le Lord Rouge, répète-t-il avec une impatience à peine dissimulée. J’ai un très vieux truc à régler avec lui.
— Ah oui ?! Il a baisé ta meuf, c’est ça, et tu veux te venger, toi aussi ?
— Non, c’est pas ça !
— C’est quoi alors ?! m’énervé-je en haussant le ton.
Pour simple réponse, il balance son sac à dos à mes pieds. Ouvert, il regorge d’une quantité astronomique d’argent, des billets de 50 $ bien rangés, retenus par des élastiques. Putain de merde. J’ai jamais vu autant de fric de ma vie ! Y a vraiment 20 000 $ là-dedans, sérieux ?
Évidemment, je pense à tout ce que je pourrais faire avec cette tune. Prendre le large… gagner mon indépendance. Seul. Sans ma famille. Avoir mon « chez-moi ». Avoir ma propre vie. Ça serait un bon début. Cesser d’entendre mon père et mon frère me faire la morale à longueur de journée.
— Tu veux cet argent, oui ou merde ? me lance Sweat à Capuche en un petit grognement.
J’arque un sourcil, mon regard slalome entre lui et le sac à dos, rempli de fric. Putain… c’est tentant. Carrément tentant !
— Même si je me désiste, commencé-je prudemment, qui te dit que c’est le Lord Rouge qui prendra ma place ? Des tas de mecs veulent monter sur le ring de l’Under.
— C’est pas dans votre règlement ? S’il y en a qui renonce, c’est le champion du coin qui prend sa place. Et le champion du coin, c’est Gaylord Lincoln, non ?
J’enfouis ma main dans mes cheveux, le regard pensif. Y a un loup… je le sens. C’est pas net toute cette histoire.
— Ouais… c’est ce qui se passe, ouais…
Je le dévisage un moment, longeant sa silhouette toujours tapie dans la pénombre.
— Mec, reprends-je, un sourcil arqué. Tu sais qui je suis ? En vrai, je veux dire.
— Le Constrictor ? me répond-il de but en blanc. Qui t’es en vrai, j’en ai rien à battre. Ce que je veux, c’est combattre contre Lincoln. Et gagner !
Je vois… donc il ignore que je suis un Lincoln. Encore moins que je suis le petit frère de Gaylord.
Putain… 20 000 $... c’est de l’argent tellement facile, bordel !
— Non, désolé, je ne peux pas faire ça, marmonné-je en soupirant, l’esprit tiraillé entre ma fierté et ma cupidité. J’ai galéré pour avoir ma place sur le ring demain. T’as qu’à l’attendre à la sortie de l’Under. Règle ton problème avec lui, mais ne compte pas sur moi.
Je récupère mon sac de sport, puis avance de quelques pas, prêt à quitter cet endroit.
— 30 000 $ ? j’entends derrière moi. C’est beaucoup d’argent. Crois-moi, là d’où je viens, ça représente énormément de tune.
— Bah, pourquoi tu la gardes pas, hein, cette tune ?! répliqué-je en lui jetant un regard mauvais par-dessus mon épaule.
— Ce que je recherche a plus de valeur que des billets, me lance-t-il en me montrant d’un coup de tête le sac à dos, toujours ouvert par terre.
— J’imagine que ce n’est pas de l’argent réglo, c’est ça ?
— Je te déconseille de les mettre en banque.
Je ne demande pas comment il a eu cet argent. J’ai déjà ma petite idée. Braquage ou recel, à voir. À moins que ça soit des faux billets... après, qu’importe ! Je saurais quoi en faire même s’ils sont falsifiés. Quand on s’adresses aux bonnes personnes, cet argent peut facilement être utilisable.
— Alors ?! s’impatiente-t-il. 30 000 $ pour juste te désister, c’est plutôt pas mal comme marché, non ?
Il sort de sa veste une nouvelle liasse. Cette fois-ci, c’est un paquet de 100 $... j’hallucine.
— C’est ma dernière offre. J’ai plus rien d’autre à te proposer.
— C’est quoi ton nom ? m’enquiers-je à la place, ma langue frôlant ma lèvre supérieure.
— Gary.
Je hoche la tête. Gary… Je n’en connais aucun. Autant que je sache, Gaylord non plus.
— Connor…
— Enchanté, Connor… Marché conclu ? me demande-t-il, un sourire narquois apparaissant sur le bas de son visage.
Fait chier, merde ! Je devrais dire non, je le sais… mais on parle de 30 000 $, là. Ce n’est pas rien !
— OK… Mais personne ne doit connaître notre arrangement, c’est compris ? dis-je, les yeux plissés, alors qu’il pousse du bout du pied le sac à dos et la liasse de 100 $ sur quelques centimètres vers moi. Ne me mets pas une douille parce que je te jure que je te retrouverai pour te botter le cul. Crois-moi, je fais pas les choses à moitié.
— Parfaitement compris, Connor. Assure-toi juste que cela soit bien Gaylord Lincoln qui te remplace demain soir.
— Ça sera fait.
Ça sera même plutôt facile à faire. Après tout, le Lord Rouge est mon grand frère… Un grand frère est capable de tout pour sauver le cul de son petit frère. Gaylord a ses défauts, certes, cependant il est loyal à sa famille. Si je lui dis que j’ai la trouille, il prendra ma place pour que les bookmakers me foutent la paix, et comme Gaylord est le champion, qu’il gagne toujours, ces suceurs de sang seront plus que ravis pour leur portefeuille de le voir triompher !
Sans demander son reste, le mec tire un peu plus sur sa capuche, puis quitte sa cachette. Il me tourne le dos avec une assurance déconcertante avant de s’échapper par la sortie de derrière, celle qui mène aux poubelles, me laissant ainsi seul avec 30 000 $.
Je me masse la nuque, nerveux, m’empressant de ramasser les liasses, une à une, pour les fourrer en vrac dans mon sac de sport, entre mes gants et mes bandes de frappes. J’en reviens toujours pas… 30 000 $. À moi l’indépendance, bordel !
Quittant à mon tour la salle d’entraînement, je m’allume une seconde cigarette en passant le pas de la porte, atterrissant dans la nuit froide de Chicago.
Je rejoins Coleen, qui m’attend à seulement vingt mètres. Habillée d’un legging noir et d’une doudoune turquoise, elle est assise sur le banc, près de l’arrêt de bus. Ses doigts pianotent à toute vitesse sur son téléphone. Le sourire niais qu’elle a sur les lèvres me signale qu’elle discute avec un mec… Dès que je m’approche d’elle, son portable se retrouve prisonnier de sa poche. Ni vu ni connu. Bah, voyons… Note à moi-même, trouver le connard qui envoie des mots doux à ma sœur, et lui arracher la tête.
— Maxi burger au bacon, alors ? me lance-t-elle, des étoiles plein les yeux.
— Si tu veux, dis-je en sortant les clefs de la bagnole. Monte !
— Cool ! Merci, Conny.
Je jette mon sac de sport sur le siège arrière, puis démarre la voiture au moment où Coleen enclenche sa ceinture. Putain… 30 000 $... c’est tellement ouf que je me croirais dans un rêve éveillé. Pourtant, le poids étrange que je sens naître dans mon estomac est bel et bien réel.
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