Underground T4 : Verity
ch019
Chapitre 19
Debbie
Dix ans plus tôt…
Novembre 2009.
La porte se referme derrière moi, je me traîne jusqu’au matelas, posé à même le sol, et qui fait office de « lit » dans cette pièce de vingt mètres carrés.
Je m’allonge sur le ventre, ma robe rouge remontant sur le haut de mes cuisses lorsque je cale mon menton contre ma main ouverte. J’observe Gaylord préparer son sac de sport pour l’Underground. On doit partir dans dix minutes et il n’est toujours pas prêt. Je me demande d’ailleurs comment il réussit à être constamment en retard. Ça fait cinq ans que c’est le même cirque, tous les week-ends. Cinq ans qu’il s’apprête à la dernière minute.
— Tu as vu mon…
— Sweat ? terminé-je à sa place, en le récupérant sous l’oreiller. Tiens… Je ne comprends pas que tu ne sois pas plus organisé, bébé.
Il attrape son vêtement, puis l’enfile à même son torse, nu et musclé, dont la couleur claire me rappelle celle d’une tablette de chocolat blanc. Je bats des cils, amusée, tandis qu’il m’adresse un sourire enjôleur.
— Ça, c’est parce que j’adore quand tu t’occupes de moi.
— C’est une excuse pourrie, Lincoln !
Il se penche vers moi pour me voler un baiser.
— À quelle heure t’as dit à ma mère qu’on viendrait chercher, Cassey, demain ? me demande-t-il en changeant de sujet.
Je me redresse sur le lit, m’appuyant sur les coudes pour continuer de l’observer ranger tout son matériel dans son énorme sac, estampillé « Lord Rouge ».
— Fin de matinée, comme d’habitude. J’ai pris rendez-vous chez le médecin à onze heures trente. Il a le nez bouché, et il avait un peu de fièvre ce soir. Ça m’inquiète.
— 37,9 n’est pas considéré comme de la température, maman poule, me taquine-t-il.
— Quand on n'a même pas quatre mois, si…
— D’accord, me coupe-t-il d’un sourire. On verra avec le docteur.
— J’ai laissé du paracétamol à ta mère. Par contre, si la fièvre monte, je… je resterai avec Cassey demain soir. T’iras tout seul dans l’Underground, Gaylord, le préviens-je d’une voix que j’espère neutre.
J’ai à peine prononcé ces mots que ses mains se crispent sur les anses de son sac de sport. Aussitôt, son regard vert se braque sur mon visage. Ses boucles cuivrées tombent avec nonchalance sur son front, et ses yeux lui confèrent un air je-m’en-foutiste qui lui sied parfaitement bien au teint. Pourtant, là, tout de suite, il est tout sauf je-m’en-foutiste.
— Tout ira bien pour Cassey, ne t’en fais pas pour ça, Deb’.
— Je t’expose juste les faits pour que tu puisses… anticiper… C’est tout, précisé-je en me levant du matelas pour le rejoindre.
Je sais que Gaylord n’aime pas lorsque je ne l’accompagne pas dans l’Underground. Ça le rend nerveux. Nerveux, stressé et donc impulsif, bagarreur, à la limite de l’autosabotage. Il y a de quoi le canaliser… sport, drogue, alcool… fille. Pourtant, c’est de moi dont il a besoin. Mon ego est bien évidemment plus que flatté.
Cette place dans son cœur, dans sa vie, je la garde jalousement. Hors de question que je la cède. À quiconque. Néanmoins, parfois, il faut faire des choix… même si je déteste ça. Sauf que là, je choisis notre fils. Sans aucun doute possible.
— J’ai besoin de toi, Debbie, me dit-il presque suppliant, en glissant sa main dans mes cheveux.
Il referme sa paume contre ma nuque, puis me ramène tout contre lui. Je respire son odeur naturelle, parfait mélange entre son après-rasage à base d’eucalyptus et son gel douche au cèdre. Sa bouche trouve la mienne. Il m’embrasse avec ardeur, sa langue bravant la mienne. Je sais qu’il cherche à me faire plier. Ce n’est pas un baiser, c’est un affrontement. Dommage pour lui, nous ne sommes pas sur le ring. Ici, dans notre chambre, dans notre maison en ruines qui attend d’être rénovée, c’est moi qui gagne.
— Ton fils aussi a besoin de moi, soufflé-je contre ses lèvres. De toute façon, on n’y est pas. Si ça se trouve, le médecin va nous dire que tout va bien. On réfléchira un peu mieux demain, d’accord ?
Devant mon air sérieux et sans appel – pour une fois –, Gaylord acquiesce. Il ne cherche pas à me faire changer d’avis. Il doit se douter que c’est peine perdue. Et puis, ce n’est pas un caprice de ma part. Il s’agit de la santé de notre fils. J’adore accompagner Gaylord dans l’Under, c’est vrai. Mais, ce n’est pas plus important que l’amour que je porte à Cassey.
— Termine de préparer ton sac, je redescends à la cuisine… enfin… dans cette pièce qu’on appelle cuisine, et qui ressemble plus à un garage, lâché-je non sans lui accorder un petit regard de reproche.
Ça fait six mois que l’on a acheté cette baraque, même si le mot « acheté » n’est pas vraiment celui que j’emploierais. Les aménagements vont nous coûter 250 000 $ et même si on les a sur notre compte en banque – du moins de manière « virtuelle », je n’oublie pas que Gaylord doit les « rembourser » en combattant pour la ligue… – il reste encore à embaucher tout un tas de personnes pour ce chantier. Plomberie, électricité, charpente… il y a du boulot.
— On laisse passer l’automne, bébé, après, promis, je m’occupe des travaux, d’accord ? me rassure Gaylord. C’est juste que là, ce n’est pas le bon moment. J’ai plein de combats prévus, des… des trucs à régler avec Rudy et les bookmakers. Tu les connais, ces vautours ! Ils me mettent la pression concernant l’argent que j’ai emprunté, je déteste ça.
— Je sais, soupiré-je.
J’ai envie de hurler, néanmoins, ce n’est pas l’heure pour jouer à la gamine capricieuse. J’ai un homme, un bébé, un toit au-dessus de ma tête, je ne suis clairement pas en mesure de me plaindre.
En réalité, la seule chose qui m’inquiète, c’est cette histoire de dette. Je ne suis pas certaine que cela soit une si bonne idée que ça d’avoir emprunté une telle somme contre des combats à gagner. Pour moi, Gaylord a signé avec le diable en acceptant cet accord. Si je l’avais su plus tôt, j’aurais tout fait pour qu’il refuse la proposition. Malheureusement, j’ai appris la vérité bien trop tard.
— Je suis juste impatiente que la maison soit rénovée. J’ai hâte de voir Cassey y faire ses premiers pas. C’est tout, dis-je d’une voix que je veux dégagée.
— Tout sera exactement comme dans vos rêves, Déesse de ma vie, me répond-il, charmeur, en se penchant pour m’embrasser de nouveau. Je vous le promets.
Il m’enserre la taille de ses gros bras musclés tandis que je lui adresse un petit sourire amoureux. De mon pouce, je viens écarter quelques-unes de ses bouclettes, puis je redescends sur l’arête de son nez, cassé un nombre incalculable de fois à la boxe, avant de finir sur sa bouche, encore humide de notre baiser.
— Je t’aime, Gaylord…
— Je t’aime aussi, bébé.
Je m’échappe doucement de son étreinte.
— Allez… termine de te préparer.
Je m’apprête à tourner les talons lorsque son téléphone portable se met à sonner. Le nom qui s’y affiche me fait immédiatement voir rouge. Encore plus rouge que son sweat, que ma robe ou que son sac de sport. Encore plus que les trois réunis même.
Pourquoi cette salope de Tiffany continue-t-elle de lui téléphoner ?!
Gaylord suit mes yeux, toujours rivés sur son écran tactile. Je l’entends soupirer. La seconde d’après, il a rejeté l’appel et rangé son mobile dans sa poche.
Mon regard énervé rencontre le sien, blasé.
— Je croyais que c’était fini votre arrangement… C’est ce dont on a parlé hier, non ? attaqué-je en premier.
Je suis de moins en moins conciliante, je m’en rends compte. Je n’arrive pas à faire autrement. Cette fille… Elle me ressort par les trous de nez, comme disait ma grand-mère. Paix à son âme.
— En effet, me répond-il. C’est d’ailleurs terminé.
— Pourquoi elle t’appelle, alors ?
— Parce que je ne lui ai pas encore annoncé, me dit-il en haussant une épaule, l’air de rien.
— T’es sérieux ?! m’exclamé-je, les poings sur les hanches. Pourquoi ?
— Comme tu l’as mentionné, on en a parlé hier, je n’ai pas eu le temps de le lui dire.
Son ton, calme, serein, m’exaspère plus qu’autre chose. Il paraît si… détaché de la situation, comme si Tiffany n’avait vraiment aucune importance pour lui – et je sais que c’est le cas – cependant, moi, je ne le suis absolument pas. Calme et sereine. Je prends son appel comme une déclaration de guerre. Je suis sa femme. Elle, une vulgaire maîtresse. Point.
— T’aurais pu lui envoyer un SMS, rétorqué-je, un sourcil arqué. Après tout, c’est que du sexe, non ? J’ai l’impression que t’en fais un truc… privé.
— Privé ? répète-t-il, surpris. Qu’est-ce que tu racontes, Debbie ?! C’est n’importe quoi. Y a rien de privé entre Tiffany et moi. C’est juste du sexe, de la détente. C’est tout. Je ne vois pas pourquoi t’es jalouse, ma puce.
Il me regarde comme si j’étais folle. Comme si je découvrais notre fonctionnement, comme si je découvrais son fonctionnement.
— Je ne sais pas… Peut-être parce que c’est elle que tu baises après un combat ?
Je me tais presque aussitôt, n’en revenant pas d’avoir dit une telle chose.
J’ai la gorge serrée, l’estomac noué. Je m’attends à ce que Gaylord s’énerve, mais ce n’est pas le cas. Enfin… pas vraiment. Son air passe de charmeur à sévère.
— Oui… je la baise comme une pute. C’est ça que tu veux qu’on fasse ? C’est ça que tu veux qu’on soit ?
Non…
— C’est pas ce que je demande, marmonné-je en baissant les yeux.
— Qu’est-ce que tu demandes alors ? soupire-t-il d’une voix plus douce, plus mesurée. Dis-moi…
Je demande que tu arrêtes… que tu arrêtes tout et que tu ne sois qu’à moi.
— Que tu me simplifies la tâche, dis-je à la place. Je ne souhaite rien voir, rien savoir de ces filles… et je ne peux pas y arriver si elles t’appellent sur ton téléphone perso. Non ? T’es pas d’accord avec ça ?
— Tu envisages vraiment d’avoir cette discussion maintenant ?
OUI !
— Non… Je veux que ça s’arrête entre Tiffany et toi. Visiblement, votre arrangement n’est pas aussi clair dans son esprit qu’il l’est dans le tien.
— Très bien. Je vais la prévenir que tout est terminé. Ça te convient ? me demande-t-il en avançant vers moi.
Il me caresse doucement le bras, de l’épaule jusqu’au poignet. Je sais que je devrais camper sur mes positions, pourtant je n’y arrive pas. Au lieu de lui dire « non, ça ne me convient pas », je hoche timidement la tête.
— Oui….
— Ces filles-là ne comptent pas. Ce sont des distractions, rien de plus. Un moyen de relâcher la pression. Allez… fais pas cette tête, mon amour. Je termine la saison, après je m’occupe de notre maison.
— Promis ?
— Promis ! Moi aussi, j’ai hâte de voir nos enfants y grandir. Par contre, en attendant, j’ai des combats à gagner ce soir, et une fois que ça sera fait, on pourrait retourner au Salon, juste tous les deux, histoire de… tu sais… se divertir un peu, me propose-t-il, en faisant glisser sa large main entre mes reins, jusqu’à mes fesses.
J’esquisse un sourire taquin malgré mes entrailles qui se serrent.
Il n’y a que Gaylord qui « s’amuse » dans ce putain de club libertin. Moi, j’ai l’impression d’être le jackpot de tout le monde. Aussi bien mec que nana. Ma seule chance de m’amuser, c’est d’user et abuser de la boisson. Ce que j’ai fait hier soir. Là, oui, je m’éclate comme une folle avec mon homme, même s’il y a une autre fille entre nous deux.
Après, le réveil est compliqué à gérer. Bien souvent, je regrette. Néanmoins je recommence à chaque fois. C’est une addiction. Je suis incapable de refuser quoi que ce soit à Gaylord. Honnêtement, je suis aussi incapable de savoir ce que je veux.
J’adore lorsqu’il me regarde avec passion… comme si j’étais une déesse… la déesse de l’amour et du sexe pour être exact. Même si ça signifie devoir essuyer les revers de cet adjectif si orgueilleux.
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