Underground T4 : Verity
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Chapitre 1
Debbie
De nos jours…
Chicago, Illinois.
Mai 2019.
Assise à mon bureau depuis ce matin, avec seulement une mini salade verte dans l’estomac, gobée en guise de déjeuner, je relis pour la énième fois de la journée les contrats de travail des dix nouveaux employés que ma boîte d’import/export, McFly Business, vient d’embaucher pour la saison estivale. La responsable étant en congé maladie longue durée depuis trois mois, j’ai hérité de toutes ses missions. Certes, l’augmentation de salaire est appréciable, mais en tant qu’assistante des Ressources Humaines, j’avais déjà assez de boulot comme ça.
— Voilà. Direction les impressions, marmonné-je en validant les tirages grâce à un simple double-clic sur ma souris.
Je ferme aussitôt mes dossiers sur mon ordinateur, me laissant retomber sur ma chaise, la tête vers l’arrière. Terminé. Et il est sept heures du soir. Le calme qui règne dans tout le septième étage me confirme que cela fait un moment que mes collègues ont quitté les lieux. Je n’entends que quelques bribes de conversations, une ou deux personnes qui maltraitent leur clavier et le téléphone au standard qui sonne. Un vendredi comme un autre, au final. Seuls les acharnés du boulot ou ceux qui ne savent pas gérer un planning se trouvent coincés au bureau, la veille du week-end.
Fut un temps, j’aurais été dans la première catégorie. J'avais peur de rentrer chez moi, de me retrouver avec Cassey. Devoir affronter ses questions, la solitude, la dure réalité d’une mère célibataire bien que j’aie eu la chance d’être toujours bien entourée, grâce à ma belle-mère et à ma belle-soeur. Se réveiller dans un lit froid, ne pas partager de regards au petit déjeuner, ne pas se battre pour l’eau chaude sous la douche, c’est… ça manque. D’autant plus lorsque je m’évertue, depuis dix ans, à élever un homme. D’ici quelques années, mon fils en sera un, je n’ai donc pas le droit à l’erreur. C’est mon mantra : « garçon d’aujourd’hui bien éduqué, homme de demain bien élevé. »
Au loin, j’entends le téléphone de l’accueil arrêter de sonner.
À présent, si je reste tard au bureau, c’est en raison de mes responsabilités dans la boîte, pas parce que je ne veux pas rentrer chez moi. La boule que j’ai au ventre – depuis la mort de Gaylord, pour être exacte – s’affine de jour en jour. Mon côté féministe aurait aimé clamer haut et fort devoir un tel résultat à tous mes efforts personnels, mais ce n’est pas vrai. J’ai accepté de prendre un café, le jour d’un départ en week-end entre filles, avec un remède miracle, nommé Stanley Birmingham.
Honnêtement, jamais je n’aurais pensé qu’un gamin de vingt-six ans, alors que j’en avais presque trente-deux, aurait eu assez de cran, de couilles et de conscience pour m’accueillir avec tout le package que je me trimballe au cul depuis des années. À savoir, un enfant ; un ex, mort sur le ring de l’Underground ; des beaux-parents envahissants qui m’aiment comme si j’étais leur fille ; un passé plus que trouble avec Connor. D’ailleurs, la simple évocation de ce prénom me rend aussi hystérique qu’un chien dressé pour le combat. Bref.
Je m’humecte les lèvres et me redresse sur ma chaise. Tout en regardant le planning de lundi, je glisse mes doigts dans mes cheveux, tire sur l’élastique de mon chignon pour libérer ma longue chevelure caramel dont la couleur rappelle celle de mes pupilles. Je secoue la tête, puis me masse le crâne.
J’ai à peine le temps de savourer cet instant de calme que mon portable vibre entre les pages de mon agenda de travail, là où mes billets d’horoscope, en férue d’astrologie que je suis, y sont éparpillés. Comme à chaque fois que je reconnais la musique programmée pour le numéro de ma belle-mère, j’ai le cœur qui se serre. C’est d’une main tremblante que je prends l’appel :
— Oui, Helen ?
— Ah, Debbie, ma chérie. Enfin quelqu’un qui répond à son téléphone dans cette famille !
J’esquisse un sourire, me laissant de nouveau aller contre le dossier de mon fauteuil. Je connais Helen Lincoln depuis que j’ai seize ans. Depuis qu’un soir, Gaylord m’a embrassée sur le perron de leur maison, à Pill Hill. Malgré ce qu’il s’est passé entre les Lincoln et moi, je suis restée aux yeux d’Helen et Garbhan, leur belle-fille adorée sur qui ils peuvent compter et à qui ils peuvent se plaindre lorsque leurs deux autres enfants, Coleen et Gabe, décident d’agir comme « bon leur semble ». C’est juste que l’une a vingt-six ans, l’autre vingt-et-un, ils sont majeurs et vaccinés. D’autant plus qu’ils ont, à leur tour, une vie. Coleen ayant déménagé à New York, il y a deux ans, et ayant eu un bébé l’année dernière, la pilule reste difficile à avaler pour mon beau-père qui pensait que sa petite fille chérie demeurerait avec lui pour toujours.
— Je vous écoute, dis-je en coinçant mon téléphone entre mon oreille et mon épaule.
En vérité, je suis rassurée d’entendre que sa voix est aussi agacée. Ça signifie que mon beau-père se porte comme un charme. Depuis qu’on lui a diagnostiqué un cancer des poumons, il y a deux ans, j’ai peur qu’Helen m’appelle pour m’annoncer son décès. Honnêtement, je ne préfère pas envisager cette hypothèse. Je serais très affectée. Et je ne parle même pas de Cassey ou du reste de notre famille.
— Je me demande si on capte la 4G en Californie ! râle-t-elle au téléphone, ce qui me fait sourire.
— Coleen ne vous a toujours pas répondu pour dimanche midi ? C’est ça ?
— Cette enfant pense que je peux cuisiner pour dix personnes une heure avant de passer à table !
— Normalement, le déjeuner est maintenu. Elle m’en a encore parlé la semaine dernière. C’est juste qu’elle doit être occupée avec ses valises. Ils atterrissent demain matin à l’aéroport.
— Mmh…
J’imagine ma belle-mère en train de faire une petite moue. Déjà, quand Coleen a dit à ses parents qu’elle partait vivre à New York avec Parker, ç’a été le drame, mais lorsqu’elle leur a annoncé qu’ils avaient acheté une résidence secondaire à San Diego pour y aller de janvier à mai, entre deux saisons de free-fight… ç’a été explosif.
— Je dois vous laisser, Helen, je suis encore au bureau, m’excusé-je en commençant à ranger mes documents.
— À cette heure-là ?! s’égosille-t-elle. Alors que tu as deux hommes qui t’attendent à la maison ?
Je me retiens de lever les yeux au ciel.
— Stan et Cassey sont assez grands pour se gérer tous seuls, ne vous inquiétez pas. Ils ont pour mission de mettre la table et de préparer le dîner.
— Autrement dit, soirée pizza devant la télé.
Cette fois-ci, je ris doucement.
— Connaissant votre petit-fils, c’est certain. Il négocierait sa nouvelle PlayStation pour une pepperoni aux fromages devant la télévision.
— Ah, ça, j’imagine bien.
— À dimanche, Helen.
— À dimanche, ma chérie, me répond-elle avant de s’empresser d’ajouter quelques mots. Évidemment, Stan est le bienvenu, d’accord ? Je l’ai compté.
— Je lui dirai, merci beaucoup. Bonne soirée.
Je raccroche et range mon téléphone dans mon sac à main. Sa prévenance au sujet de Stan me touche énormément. Je devine combien ça ne doit pas être facile pour elle de me voir avec un autre homme que son fils.
Avec lassitude, je me frotte le front, la migraine pointant le bout de son nez, comme à chaque fois que j’essaie de démêler les nœuds trop serrés que les frères Lincoln ont noués entre chaque neurone de mon cerveau. J’ai trop de mauvais souvenirs. Trop de stress, de peur. Trop de craintes. Tout ça a balayé la joie et l’innocence de mes vingt ans. Parfois, je me sens si usée, lasse, que j’ai l’impression d’avoir cinquante-cinq ans, et pas trente-trois.
Je soupire, puis défais les deux premiers boutons de mon chemisier blanc, accentuant ainsi mon décolleté, ce qui m’importe peu. Mon poste m’accorde le droit à un petit bureau privé dont les baies vitrées, accompagnées de stores, donnent sur l’open space.
Je range mes affaires tout en préparant mes dossiers pour lundi matin – c’est mon côté organisé – me forçant à mettre Gaylord Lincoln dans un coin de ma tête. Mon téléphone bipe alors, signe que je viens de recevoir un nouveau message. De la part de Stan. Mon cœur s’emballe aussitôt.
# À quelle heure tu rentres, ce soir ?
J’esquisse un sourire, attrapant mon portable de mes deux mains, les coudes en appui sur mon bureau, là où des documents et des contrats y sont éparpillés.
#Pourquoi ? Tu veux savoir quand ta maîtresse doit partir ? tapé-je, amusée.
#Je pourrais faire une blague sur Cassey, mais je passerais soit pour un gros pédophile, soit pour un mec qui n’aime pas le fils de sa nana !
Je lève les yeux au ciel. Il exagère. C’est sans doute pour ça que je l’aime. Pour sa spontanéité, aussi. Son insouciance. Le fait qu’avec lui, rien n’est jamais « grave ».
#Je viens tout juste de terminer. Le temps que je mette un peu d’ordre dans mes documents, après je rentre.
#On s’en cogne de tes docs.
Je me mordille la lèvre inférieure et croise ma jambe droite par-dessus la gauche tout en lui écrivant un nouveau message.
#T’es si pressé de me voir ?
#Ouais… 💦🍆
J’éclate de rire. Cet homme a un problème !
#T’es pas sérieux ?
#Je ne vois pas comment je peux être plus sérieux. Ah si… 💦🍆👅 🍑🔞… ça me paraît clair, non ?
En effet, une langue et une pêche, doublées d’une aubergine mouillée… Le programme de la soirée après avoir couché Cassey me semble plutôt évident.
#Tu veux une salade de fruits pour le dessert ? proposé-je en souriant à ma propre plaisanterie.
#Seulement si je peux croquer ta cerise 😙🍒
Il est incorrigible !
#T’as déjà pensé à consulter un sexologue ?
#Tu es ma meilleure thérapeute, trésor.
Sur mes lèvres rosées, mon sourire s’agrandit un peu plus alors que mes pommettes se colorent légèrement. Je ne sais pas si c’est un compliment, mais mon petit ego décide de le prendre comme tel. Je ne me rappelle pas avoir reçu autant de compliments que depuis que je partage ma vie avec Stan. Aussi bien au lit qu’au quotidien. Même si j’ai encore beaucoup de mal à les accepter. Séquelles d’une première relation basée sur l’adrénaline, l’addiction ainsi que la dissociation entre Amour et Sexe, on va dire.
#OK… je vais faire comme si tu ne m’avais jamais envoyé ces émoticônes perverses et je vais retourner à mes dossiers. Bye !
#À tout à l’heure… 😍
Je me pince les lèvres afin de m’empêcher de sourire comme une idiote. Je dois dire que ça ne fonctionne pas très bien puisque je sens les coins de ma bouche trembloter avant de remonter sur mes joues.
— C’est quoi ce sourire coquin ?
Comme une adolescente prise en pleine bêtise, je m’empresse de ranger mon portable avant de me retourner vers Leslie, mon amie et collègue de travail depuis plusieurs années maintenant. Qu’est-ce qu’elle fait encore ici ?
— Je n’ai pas de sourire coquin.
— Vraiment ? me demande-t-elle, les bouclettes de son carré blond, retenues par des pinces en forme de papillons sur le dessus de son crâne, battant contre ses tempes à chaque mouvement de tête.
Du haut de ses quarante ans, avec ses longues jupes colorées, ses bracelets dorés aux poignets, Leslie Hartmann est un mélange parfait entre une hippie du dimanche et une diseuse de bonne aventure.
— Vraiment ! insisté-je en fermant mon agenda d’une main distraite. D’ailleurs, qu’est-ce que tu fais encore là, toi ?
— Everton voulait le planning des livraisons des deux prochaines semaines avant ce soir, huit heures… J’ai pas eu trop le choix.
Nous nous échangeons un regard entendu. Ronan Everton est le directeur adjoint de la plateforme. C’est un accro du boulot, un peu «vieux beau» sur les bords, avec une tendance à penser que le meilleur job que puisse avoir une femme, c’est assistante de direction. Si je suis sa logique, je dois m’estimer chanceuse d’avoir un tel poste à même pas la quarantaine !
— Tu m’étonnes, raillé-je.
— Je suis passée aux impressions pour ces satanés plannings, je t’ai ramené ça, ma belle, m’informe-t-elle en me tendant les contrats de travail. Ça t’économisera quelques pas, et quelques ampoules.
Son gloussement accompagne son regard, rivé sur mes escarpins vernis et mes talons de neuf centimètres.
— On ne dirait pas, mais elles sont confortables ! dis-je en me mettant debout, ma jupe crayon noire enserrant mes cuisses.
Je l’époussette par réflexe alors que j’entends Leslie reprendre :
— Alors, ce sourire ? Ça n’a rien à voir avec le beau gosse qui te sert de mec depuis deux ans ?
Je ne réponds pas, faisant mine d’être occupée à récupérer ma veste de tailleur, jaune pastel, et mon sac à main en cuir. Je suis discrète sur ma vie. Ma vie privée encore plus. Et aussi étrange que cela puisse paraître, Stan est mon jardin secret.
— Bingo ! chantonne-t-elle face à mon mutisme.
— Ça ne fait pas deux ans que je suis avec Stan, précisé-je malgré tout.
J’éteins ma lampe de bureau, puis quitte mon espace de travail, accompagnée de Leslie. Mes hauts talons claquent sur le sol carrelé, mon pas résonnant alors dans tout l’open space. Mon regard se porte sur les grandes fenêtres du septième étage et sur le soleil qui amorce sa descente vers l’horizon, baignant ainsi Chicago d’une douce lueur orangée.
Je ne peux m’empêcher de repenser aux émoticônes de Stan. L’envie de glousser comme une gamine de seize ans me reprend, sauf que cette fois-ci, je me retiens. J’adore Leslie, par contre, je déteste son «troisième œil», celui qui semble tout voir.
— Oh… et ça fait combien de temps, alors ? enchaîne-t-elle, pendant que nous nous dirigeons, toutes les deux, vers le hall d’entrée.
D’un œil distrait, je constate que les habituels tableaux d’Art graphique noir et gris s’habillent de jolies couleurs ocre en raison du timide coucher de soleil.
— Euh…
Je calcule à la va-vite, pensive.
Eh bien, si… ça fait deux ans. Enfin, à la fin de l’été.
Le regard coulant que m’adresse Leslie me rabat le caquet.
Deux ans déjà… Ça passe vite. Je m’étonne encore que l’on ait survécu à notre première année puisqu’une relation à distance, huit mois de l’année, n’aide pas forcément à avancer. Je ne m’attendais pas à ce qu’il retourne à New York après la première victoire d’Oméga à Vegas face à Connor. Naïvement, j’avais pensé qu’il résiderait, ici, à Chicago. Avec moi. Pour moi. Cependant, Stanley Birmingham est un électron libre. En particulier quand personne ne le retient… et, dans cette histoire, je suis la seule fautive. Après tout, si je souhaitais qu’il reste, je n’avais qu’à le lui dire, je n’avais qu’à lui avouer que ma vie, que notre vie avec Cassey, avait revêtu un sens, un tournant important avec sa présence. Cependant, je ne voulais rien lui imposer. Alors, je l’ai laissé partir… Il a séjourné avec nous à Chicago le temps de la coupure hivernale, avant de retourner chez lui lors de la présaison puisque Parker a repris le free-fight sous ses anciennes couleurs, celles de New York, gagnant ainsi pour la seconde fois consécutive le titre de champion de l’Underground en catégorie poids lourds.
L’année dernière, je n’ai donc vu Stan que quatre mois de l’année. Je me suis déplacée plusieurs fois à New York, puis sur quelques dates importantes de la tournée, certes, mais c’est tout.
Cette année aurait dû être similaire à la précédente. Sauf que les médecins ont diagnostiqué de nouvelles métastases à mon beau-père, notamment au niveau de la colonne vertébrale, poussant Coleen et Parker à rentrer sur Chicago afin que ma belle-sœur puisse être plus proche de ses parents et pouvoir ainsi les soutenir. Oméga combattra donc cette saison sous la bannière illinoise, faisant revenir – ou rester pour Stan – son équipe ici, jusqu’en septembre, début de la tournée de free-fight. À la différence d’il y a deux ans, Connor Lincoln ne sera pas là pour les – nous – emmerder. Après la victoire d’Oméga à Vegas, et tout ce qu’il s’est déroulé avec Coleen, mon connard de beau-frère a été radié de la ligue. Enfin radié… honnêtement, personne ne sait ce qu’il s’est vraiment passé. Connor a dû frôler la crise cardiaque à cause de sa défaite, toutes ses magouilles ont dû lui retomber sur la gueule.
Pour avoir expérimenté un peu les dessous plus que sombres de la ligue Underground, les dirigeants ont dû lui serrer la vis. Certaines rumeurs disent que depuis deux ans, ce connard a quitté le monde du free-fight en faveur de celui, moins reluisant, du street-fight. On pourrait penser qu’il s’agit de deux univers similaires, néanmoins ce n’est pas le cas. Le street-fight ne connaît aucune règle. «Combattre ou Mourir» pourrait leur servir de devise, j’imagine. Enfin bref… aucun de nous n’a voulu savoir ce qu’il était advenu de Connor. Même mes beaux-parents ont tiré un trait sur leur fils.
En attendant, grâce – mon Dieu, c’est moche de «profiter» du malheur des autres – aux métastases de mon beau-père, Stan va rester avec moi trois mois supplémentaires. Et ça, ça me rend heureuse. Je l’aurais été davantage, si le père de Coleen n’avait pas été malade, évidemment.
— Tu comptes l’emmener au dîner de la boîte, à la fin du mois ? me demande Leslie, d’un sourire malicieux. Histoire, tu sais… de nous le présenter officiellement.
Je me pince les lèvres tout en haussant les épaules. Je n’en ai aucune idée. L’année dernière, je n’ai pas eu besoin d’y réfléchir, car il n’était pas sur Chicago et je n’étais pas certaine d’en avoir envie alors que là… La question se pose vraiment. Vais-je lui demander de venir avec moi ? Je l’ignore. Notre relation passerait sans doute un nouveau cap, et je ne sais pas encore si c’est une bonne ou une mauvaise chose.
— On verra bien, réponds-je en essayant de paraître la plus détachée possible.
J’ai beau avoir de véritables sentiments à son égard, j’ai déjà été addicte à un mec par le passé et avec le recul, aujourd’hui, je peux dire que ce n’est pas sain. Lorsque j’étais avec Gaylord, je n’étais pas moi-même. J’ai accepté plus que ce que j’aurais dû, fermé les yeux sur trop de choses, tiré un trait sur certains de mes principes. J’étais amoureuse, c’est vrai…, mais ce sentiment n’excuse pas tout. Après son décès, après le douloureux retour à la réalité, je me suis fixé comme règle de ne plus jamais dépendre d’un homme. Peu importe sur quel plan. Et Stan n’est pas mon exception. Je peux, je dois pouvoir vivre sans lui.
— Après, si le dîner tombe un samedi soir, ça ne sera pas possible, précisé-je à Leslie quand nous nous arrêtons face aux ascenseurs. Il est indisponible les week-ends.
— Ah, c’est vrai, tu me l’as déjà dit. C’est à cause de son travail, c’est ça ?
— Exactement, confirmé-je en appuyant sur le bouton. Il bosse dans le sport, son planning est… très chargé.
— MMA ? me demande Leslie en tentant de se souvenir des rares détails que j’ai dévoilés sur Stan.
Et pourtant, elle fait partie des personnes qui en savent le plus sur moi.
— Oui. Free-fight pour être juste. Il est training partner. Il travaille pour l’actuel champion en poids lourds. Parker Adams, t’en as peut-être déjà entendu parler ? Il revient cette année sur Chicago.
Les yeux de Leslie doublent de volume dès que je balance le nom de mon «beau-frère».
— Parker Adams… Oméga, tu veux dire ?
— Euh… oui.
— T’es pas sérieuse ?! s’exclame Leslie, hystérique, en remettant ses lunettes sur son nez. Bien sûr que j’en ai entendu parler. C’est le beau gosse qui a posé pour les caleçons de la marque Trouble Makers ? J’ai vu sa photo dans le métro… J’ai eu un coup de chaud, je ne t’explique même pas. J’ai cru que j’étais ménopausée avant l’heure !
Je ne peux me retenir de sourire.
— C’est lui, approuvé-je, en me remémorant la tête de Parker lorsque Coleen lui a dégoté ce contrat publicitaire, il y a quelques mois.
On ne peut pas dire que Parker Adams soit le genre de gars qui aime s’exhiber. Néanmoins, ça fait partie de la vie d’un champion. Puis, c’est aussi les risques quand sa nana et son agent sportif ne sont qu’une seule et même personne.
— C’est ton mec qui l’entraîne ? Sérieusement ?! s’étonne-t-elle avant de me dévisager des pieds à la tête. Putain… il doit vraiment assurer !
J’acquiesce de la tête, assez timidement, je dois l’avouer.
— Oui, il assure.
L’ascenseur arrive enfin, ouvrant ses lourdes portes devant moi, m’invitant à pénétrer dans la cabine métallique.
— Passe un bon week-end, Leslie. Et ne te laisse pas bouffer par Everton, lui conseillé-je. Tu sais que sous ses airs faussement aimables, c’est un imbécile doublé d’un misogyne. Je te rappelle quand même qu’il se permet de commenter la tenue vestimentaire de toutes ses stagiaires. De toutes les femmes qui bossent dans ce service, quand j’y repense.
Sa remarque d’il y a trois semaines me reste encore en travers de la gorge…
« Jolie jupe, mademoiselle Briant, cette petite couleur rose cochonne vous va comme un gant… »
Crétin !
S’il avait osé dire un truc comme ça à ma belle-sœur, elle lui aurait fait bouffer sa cravate. Ce n’est pas mon cas. Je suis Balance, pas Verseau. Et nous, les Balances, sommes des personnes douces, affectueuses, qui n’aimons pas le conflit. Ce qui est assez étonnant quand on connaît ma situation amoureuse. Gaylord était Bélier, et Stan est Lion. Inutile de faire un dessin. Je suis irrémédiablement attirée par les forts caractères. Connor aussi est Bélier, mais ça… je ne veux même pas aborder le sujet !
Leslie lève les yeux au ciel.
— Il est insupportable. Raison de plus pour emmener Stan à la soirée. Histoire que ton mec le remette un peu à sa place, hein. Ça ne lui ferait pas de mal.
Je lui adresse une moue.
— C’est à moi de le faire, pas à lui, souligné-je. Bon week-end. À lundi.
— À lundi, ma belle. Prends soin de toi, embrasse ton petit homme pour moi, me dit-elle, tout sourire, en faisant référence à Cassey.
Je la salue d’un mouvement de la main, puis appuie sur le bouton du deuxième sous-sol, là où ma voiture est garée. Lorsque les portes de l'ascenseur se referment, je n’ai plus qu’une seule envie : retrouver mon petit homme et mon homme.
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