Underground T4 : Verity

Emilia Robinst · Chapitre 49 sur 62

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Underground T4 : Verity

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Chapitre 46

 

 

Debbie

 

Quarante-huit heures plus tard…

Allongée dans mon lit, je fixe mon plafond depuis une bonne heure.

À mes côtés, la respiration calme et paisible de Stan me rassure. J’ose un regard vers lui, dont le visage ainsi que le torse sont martelés d’hématomes et de zébrures. Lui et les autres ne sont rentrés de l’hôpital qu’hier soir, après vingt-quatre heures d’observation, et surtout, d’interrogatoire. Les forces de l’ordre les ont cuisinés. Même Gabe y a eu droit, après être passé au bloc opératoire pour la balle qui lui a explosé son épaule. Les flics voulaient connaître les moindres détails. J’imagine que retrouver six corps par terre, alors qu’ils n’avaient pas tiré une seule balle, a dû les interpeller. Honnêtement, je ne sais pas toute l’histoire.

Stan est resté très succinct quant à ses explications. Il m’a simplement assuré que la menace avait été écartée pour de bon. J’ignore qui a tué Black Mask, mais vu le regard de Coleen, je suis prête à parier que c’est Gaylord. Lui seul pouvait le faire… Difficile d’accuser un mort, en particulier quand il n’y a ni arme à feu ni empreintes. Il n’y a même pas de quoi rattacher tout ce bordel à Gaylord Lincoln ou à un règlement de compte privé. D’ailleurs, la véritable identité de leurs parents n’a pas été révélée ni évoquée.

Les flics ont innocenté Gabe à cause de sa blessure, puis Coleen sachant que l’angle de tir ne pouvait pas correspondre à quelqu’un de son gabarit. Les seuls suspects étaient Parker et Stan. Néanmoins, il n’existe aucune

preuve formelle contre eux et ils ont invoqué le cinquième amendement1. Les autorités ne risquent pas d’avoir le fin mot de l’histoire.

Finalement, c’est encore ma belle-sœur qui nous a tous sortis de la merde. Elle a remanié ce bordel en mentionnant la rivalité entre Oméga et Black Mask, dans l’Underground.

Coleen a accusé Gary Joyce d’avoir voulu se venger personnellement de ne pas avoir réussi à battre Parker Adams. C’est peut-être tiré par les cheveux, cependant quand on connaît la violence des combats de free-fight, on peut aisément imaginer qu’un tel débordement puisse se produire. D’autant plus que, d’après les informations que j’ai eues, ces connards de l’IRA se sont flingués dans la cohue, causant leur perte. En ce qui concerne ceux qui manquaient à l’appel, ils n’ont pas encore été retrouvés. Je pense qu’ils ne le seront jamais. Comme dit Parker, « une fois l’Alpha buté, le reste de la meute s’éparpille ». On ne devrait plus en entendre parler.

Garbhan et Helen sont passés à l’hôpital, hier matin. J’ai vu ma belle-mère dans tous ses états lorsqu’on lui a annoncé que son plus jeune fils était actuellement sur la table d’opération. Mon beau-père, lui, était dans une colère froide malgré un regard fier quand Coleen lui a raconté qu’il s’était interposé pour la protéger, elle… En un sens, c’est exact, Gabe a vraiment protégé l’un des siens.

En raison de tout ce bordel, Parker a déjà indiqué qu’il ne combattrait pas dans l’Under, vendredi et samedi. Il se rattrapera plus tard. Selon lui, le plus important, c’est que son équipe souffle et reprenne des forces. Avec Coleen, ils décollent aujourd’hui pour récupérer San, dans l’Oregon. Je pense qu’ils y resteront la semaine. Parker a demandé au coach Anderson de le rejoindre là-bas. Je crois qu’il aimerait bien lui présenter sa mère. C’est un peu son père de substitution, il compte probablement sur lui afin de l’aider à évacuer les derniers évènements, à se concentrer sur la prochaine tournée. Dennis et Sabrina en profitent aussi pour s’évader quelques jours, tout comme Jodie, qui rentre au Texas pour le week-end. Jack, lui, préfère glander, à Chicago, avec Stan et moi. Les pauvres, avec tout ce remue-ménage, ils n’ont pas eu une minute à eux non plus. Heureusement qu’ils restent tous soudés. Une vraie meute.

N’arrivant plus à tenir en place, je m’extirpe en silence du lit. Maintenant que les menaces sont écartées, on est revenus à la maison. Ça fait du bien d’être de retour même si, je dois l’admettre, cette baraque commence à me rendre folle. J’en peux plus. Je me pose de sérieuses questions quant à ma vie – à nos vies, avec mon fils. Depuis déjà des semaines, une idée se forme dans mon esprit. Elle s’est concrétisée ces derniers jours, avec le retour de Gaylord. Il est temps que je surmonte l’obstacle devant moi.

Dans la penderie, je récupère une chemise blanche. Je l’enfile difficilement à cause de mon épaule gauche strappée par les mains magiques de Jodie avant de me glisser dans un short en jean. Je laisse mes cheveux au vent, venant embrasser doucement Stan sur le front.

— Je reviens, mon amour, lui chuchoté-je bien qu’il soit toujours en train de dormir.

J’attrape mon portable sur la table de chevet, puis quitte la chambre à pas feutrés.

Dans la cuisine, je me prépare un café tout en lisant une énième fois le SMS que j’ai reçu. Il est de Gaylord.

#Je pars demain. J’ai besoin de te voir une dernière fois. STP. Me refuse pas ça. G.

Il me l’a envoyé hier soir, après que Coleen et lui se sont fait leurs adieux. Je n’ose imaginer l’état de ma belle-sœur, même si je peux compter sur Parker pour bien s’occuper d’elle et l’épauler dans cette situation.

Je n’ai pas répondu. Parce que… je ne savais pas ce que je voulais vraiment. Maintenant, je le sais.

#OK, écris-je simplement. Rendez-vous dans 30 min sous le grand chêne ?

Il lit mon message dans la minute qui suit mon envoi. Sa réponse, elle, arrive dans la foulée.

#Merci.

Avec un soupir, le cœur serré, je range mon portable dans mon sac, bois mon café en quelques gorgées, puis récupère les clefs de la voiture de Stan dans la poche de sa veste. Quelques minutes après, j’ai déjà engagé son Range Rover sur la route, remontant Lincoln Park, direction le square de Pill Hill où, avec Gaylord, adolescents, on avait l’habitude de se retrouver le soir, en cachette, pour s’embrasser jusqu’à pas d’heures. On refaisait le monde en se gavant de cochonneries. Je ne pensais pas revenir ici, un jour. Encore moins à ce stade de ma vie.

Aux alentours de huit heures, je me gare le long du square. Je sors de la voiture, me dirige, nerveuse, vers le grand chêne. Cet endroit, baigné des premières lueurs du jour, est plutôt paisible.

Je repère facilement Gaylord, assis sur l’une des tables de pique-nique en bois, près de l’arbre, où nos initiales doivent encore être taillées dans l’écorce, comme celles de centaines de couples.

Il est toujours habillé pareil. Un jean et sa veste en cuir sur le dos. Les cheveux un peu dans les yeux, le regard pensif, la barbe mal rasée, il bronche à peine lorsque je prends place à ses côtés, posant mes pieds chaussés d’une paire de bottines en daim, sur le rebord du banc.

— Je ne me rappelle plus le nombre de fois où on est venus ici, tous les deux, soupire-t-il en se tournant enfin vers moi, son regard vert s’accrochant au mien.

Je hausse une épaule, pensive moi aussi.

— Bien trop, j’imagine. Surtout quand on était censés être en cours, relevé-je, un sourcil arqué, ce qui le fait rire.

— L’école n’a jamais été mon truc. Alors que toi… tu bosses à la direction des Ressources humaines d’une grosse boîte, c’est plutôt classe.

— Je vais démissionner, lâché-je d’un coup.

L’air surpris, il cale ses coudes contre ses cuisses.

— Pourquoi ?

Je m’humecte les lèvres, inclinant la tête sur le côté.

— Stan rentre chez lui, à New York. Il veut que je le suive, que Cassey et moi, on déménage là-bas. Avec lui… murmuré-je en contemplant la montée du soleil dans le ciel. Et je vais accepter.

Il ne dit rien, pourtant, son regard me brûle le visage.

— Je compte vendre la baraque, inscrire Cassey dans une super école et emménager à New York pour la rentrée de septembre.

— C’est dans six semaines, relève-t-il.

— Et ?

— Et… rien. Rien du tout, souffle-t-il, les lèvres pincées.

On reste assis l’un à côté de l’autre, à regarder le soleil éveiller Chicago. Au bout d’un moment, Gaylord est le premier à briser le silence.

— Ce mec, tu l’aimes ? me demande-t-il, tout bas.

J’esquisse un sourire, peu surprise par sa question.

— Oui, je l’aime, réponds-je avec une fermeté qui m’étonne moi-même. Stan est un homme exceptionnel, Gaylord. Il est… capable de soulever des montagnes pour une cause qui lui tient à cœur. Sa patience et son acharnement dans notre couple devraient lui valoir une médaille d’or, d’ailleurs.

— Pourquoi j’ai l’impression qu’il y a un « mais » ? me lance-t-il.

— Il n’y a pas de « mais », répliqué-je. Il n’y en a jamais eu avec lui.

Étouffant un rire nerveux, il se tourne vers moi au moment où je pivote face à lui. Les yeux dans les yeux, le règlement de compte a enfin sonné.

— Ça, c’est qu’il y en avait avec moi… comprend-il, en arquant un sourcil. Tu veux que je t’enlève tes chaînes, c’est bien ce que tu m’as dit ?

— Oui.

— T’es une grande fille, Debbie, me rappelle-t-il. T’es même devenue une sacrée femme, donc… libère-toi toute seule. Je ne ferai pas le boulot à ta place. Je t’écoute, quels étaient les « mais » dans notre relation ?

Il se fout de moi ? Je prends une profonde inspiration ce qui l’amuse. Il va vite déchanter quand il va entendre tout ce que j’ai sur le cœur.

— Sérieusement, Gaylord, tu crois que j’aimais passer au second plan ? lâché-je d’une voix rauque.

— Commence pas, t’es jamais passé au second plan, Debbie.

— Si, tout le temps ! attaqué-je. Sauf qu’on n’avait pas la même notion de premier et second plan. Je… j’aurais été prête à aller jusqu’au bout du monde pour toi.

— Moi aussi, réplique-t-il.

— La destination ne compte pas, c’est le chemin qui a de l’importance, le coupé-je. Et on était plus sur le même chemin.

Je me racle la gorge, m’essuyant nerveusement les mains sur mes cuisses.

— Je voulais être la seule à tes yeux, murmuré-je. Que tu prennes conscience de ce qui t’attendait à la maison, qu’on… qu’on était une famille. Mais, l’Underground était ta priorité. J’avais envie de passer du temps avec toi, mais on devait toujours se farcir ton équipe. J’aurais aimé qu’on fasse l’amour régulièrement tous les deux, mais on se retrouvait très souvent à trois, quatre ou cinq, enchaîné-je. Je suis désolée, Gaylord, ce n’est pas sain comme mode de fonctionnement… surtout quand cette situation ne convient qu’à une seule personne, ajouté-je d’un ton accablé.

Comme si j’avais tiré l’alarme incendie dans sa tête, je vois ses traits se crisper.

— Attends, je ne t’ai jamais forcée à faire quoi que ce soit !

— J’ai pas dit ça ! le coupé-je, une nouvelle fois. C’est moi que je forçais… La plupart du temps, c’était bien. Néanmoins, mon mal-être prenait de plus en plus d’ampleur dans mon cœur. Je voulais être la seule… de toutes les manières possibles, dans tous les domaines. Ça devenait trop dur de te partager, c’était… ça me faisait tellement mal…

Mes yeux s’humidifient, ma gorge, elle, se noue petit à petit. Face à moi, Gaylord secoue tristement la tête, se passant une main dans les cheveux.

— Au début, ça allait… puis tout s’est complexifié. Peut-être parce qu’on était jeunes, aussi, qu’on manquait de recul. Là, à nos âges, est-ce que tu… est-ce que tu t’en rends compte ? demandé-je, des larmes plein les yeux. Ta femme s’appelle Marina, c’est bien ça ?

— Ouais…

— OK, est-ce que tu imagines partager Marina, aujourd’hui ? Est-ce que tu imagines la voir entre deux mecs ou avec une femme ? Peut-être que oui, hein, je ne te juge pas, chacun fait ce qu’il veut, ajouté-je en toute sincérité, mais est-ce que tu te verrais lui imposer ça parce que toi, t’en as envie ? T’aimerais pas savoir si elle aussi, ça lui plaît ?

À sa mâchoire carrée, si serrée qu’une petite artère pulsatile juste en avant de son oreille ressort, je devine le poids de mes questions.

— Pourquoi, tu ne me l’as pas dit ? me demande-t-il. Avec ces mots, de manière claire. Je… j’aurais compris.

— Je n’y arrivais pas, m’excusé-je presque, tout en reniflant. J’avais vingt-deux ans, je ne savais pas qu’on pouvait procéder différemment. Je pensais que notre relation était normale… Quand j’ai rencontré Stan, il y a deux ans, je… lui aussi faisait ça, avoué-je, gênée. Il passait ses pauses dans des clubs libertins, avec sa copine de l’époque. J’ai tout de suite mis des barrières. Je lui ai imposé mes limites et il les a acceptées. Je ne voulais pas redevenir un trophée féminin qu’on exhibe dans des salons privés au milieu d’une fête alcoolisée. Il a changé pour moi… tout comme toi, pour Marina…

— Qu’est-ce qui te fait dire ça, hein ? me lance-t-il, sur la défensive.

Je tends la main afin de caresser cette fameuse artère sur sa joue.

— Je te connais bien, Gaylord. T’es sur les nerfs… Tu sais que j’ai raison. Sur toute la ligne. Toi et moi, on n’était pas faits pour être ensemble…

Putain… ça me fait tellement mal de lui avouer ça. Pourtant, je le pense vraiment. On aurait fini par exploser. Certains couples ne sont pas faits pour durer.

Je retire ma main qu’il rattrape, entremêlant ses doigts aux miens.

— T’étais si malheureuse avec moi ? veut-il savoir en levant ses grands yeux verts, baignés de pleurs, vers mon visage.

Le barrage de mes paupières n’arrive plus à contenir les miennes. Mes larmes roulent sur mes joues et sans réfléchir une seconde de plus, je prends Gaylord dans mes bras, du moins, du mieux que je le peux en raison de mon épaule gauche toujours meurtrie. Mon nez s’enfonce dans ses cheveux, je le serre contre moi, pleurant silencieusement. Ses bras se referment avec dureté, désespoir aussi, au creux de mes reins. Son cœur choque le mien, c’est… presque rassurant. Comme un souvenir d’enfance. Une mélodie que l’on aurait oubliée, mais que l’on aime se rappeler. Parfois.

— J’étais heureuse avec toi, Gaylord, avoué-je. Je ne regrette rien, si ce n’est de ne pas avoir su exprimer ce que je ressentais. Je t’ai vraiment aimé, tu sais…

— Moi aussi, je t’ai vraiment aimée, Deb’, me dit-il, son visage caché dans mes cheveux, sa voix si basse qu’elle paraît sur le point de se rompre. Je… j’ai pris ton amour comme acquis et ta force pour une dépendance infaillible. Je suis tellement désolé. Pour tout, pour… pour notre vie, pour la maison, pour l’Underground. Pour tout. J’espère que, un jour, tu pourras me pardonner… parce que je n’ai pas menti en disant que je pensais, à ce moment-là, faire ça pour toi et pour notre fils.

Pour notre fils…

Dans ma tête, c’est la pagaille. Encore plus lorsque je me dégage des bras de Gaylord et que ma main se retrouve sur sa joue droite un court instant, comme une légère caresse. Il doit savoir…

— Si on a eu Cassey, c’est qu’on était quand même heureux, non ? me demande-t-il, ses yeux humides fouillant les miens à la recherche d’une réponse positive.

Il doit absolument le savoir…

— Gaylord, je… je dois t’avouer quelque chose à propos de Cassey, chuchoté-je, nos mains toujours l’une contre l’autre. Je…

— Qu’est-ce qu’il y a ? s’inquiète-t-il. Il va bien, hein ?

— Bien sûr, le rassuré-je. Je voudrais juste te parler de quelque chose qui me ronge… qui me ronge depuis presque dix ans, que je n’ai jamais pu te confier parce que…

— Parce que tu pensais que j’étais mort, termine-t-il.

— Ouais, reniflé-je.

Je retire ma main de la sienne. Comment est-ce que je peux lui annoncer ça ? Sur son propre frère, en plus ?

— Debbie ?

Je relève la tête vers Gaylord et son air inquiet, puis prends une nouvelle inspiration.

— Ce que je vais te dire ne change en rien ce que je ressentais pour toi, ni même ce que tu es pour Cassey, ce que tu représentes pour lui, mais…

Je vais vomir.

— Cassey n’est pas ton fils…

Mon timbre est si rauque, si haché, que je le reconnais à peine. En face de moi, Gaylord paraît sous le choc. Complètement. Dans ses yeux, je vois que son esprit tourne à vive allure.

— Attends, je ne comprends pas… m’arrête-t-il, d’une voix tremblante. Il… il me ressemble quand même vachement, il… il a toutes les caractéristiques des Lincoln, je…

Soudain, il se stoppe. Son visage, surpris, passe à… dégoûté.

— T’as couché avec Connor ?

— Pas vraiment, dis-je du bout des lèvres, les yeux débordant de larmes. Je… on venait de se disputer tous les deux, et… je désirais parler à quelqu’un. Je suis allée le voir, pensant qu’il allait m’écouter, mais je me suis retrouvée à boire… Je ne savais plus ce que je faisais. Il m’a fait terminer la bouteille de vodka, puis quand j’ai compris que j’étais en train de faire une connerie, je… je voulais tout arrêter, je te le jure…

Je pleure tellement que je n’arrive presque plus à respirer. Ma poitrine me brûle, j’ai des relents de vodka, l’esprit confus, les entrailles serrées.

— J’ai essayé de résister, de dire non… Avec l’alcool, je ne parvenais pas à penser, à m’exprimer. Il a profité de la situation, j’arrivais pas à le repousser… sangloté-je. Il était si… si lourd, si fort. Je… j’ai appris ma grossesse quelques semaines après, et les dates coïncidaient. Je suis désolée, Gaylord, je ne pouvais pas te l’avouer.

Je continue de pleurer, le cœur meurtri. En revanche, mon âme semble plus légère, surtout quand Gaylord me ramène contre lui en me serrant encore plus fort que tout à l’heure. Son parfum à base de cèdre m’enveloppe comme un vieux doudou. Je me terre à ses côtés, tout en sanglotant. Il me garde contre lui pendant de très longues minutes, jusqu’à ce que mes larmes se tarissent, jusqu’à ce que ma respiration s’apaise, que mon rythme cardiaque diminue. Même après tout ça, je reste dans ses bras.

Lorsqu’il m’embrasse durement le front, je sais, au fond de moi, que j’ai eu raison de confesser cette vérité qui me bouffe.

— Je…

— Ne dis rien, le coupé-je, la gorge serrée, sans oser le regarder. S’il te plaît… je n’ai pas le courage d’en parler davantage.

Il obéit à ma demande, m’enlaçant plus fortement. Je respire son odeur, écoute sa respiration. Cette jolie mélodie touche presque à sa fin. Bientôt, elle ne sera plus qu’un souvenir. Agréable, certes, mais un souvenir tout de même. Et c’est mieux ainsi.

Au bout d’un moment, il rompt notre étreinte, ses deux mains englobant mes épaules.

— Ça… ça ne change rien, Debbie, murmure-t-il, la gorge nouée, lui aussi, les yeux floutés de larmes. Dans ma tête, Cassey restera mon fils…

— Stan a demandé à adopter Cassey… et j’ai accepté… confié-je, d’une voix douce.

Il bat des cils, confus.

— OK…

Ça fait beaucoup pour un seul homme, j’en suis consciente. Même pour lui. Il boit la tasse. Je le sais. Je ne peux simplement pas faire autrement.

— Debbie… souffle-t-il. Regarde-moi, ma belle…

Je lève timidement le visage vers lui.

— Les… les chaînes dont tu te plains, tu ne les as plus… Au fond de toi, tu le sais, commence-t-il. Tu n’aurais jamais eu la force de m’avouer tout ça, sinon. Donc… tu vas faire ce que tu avais prévu. Tu vas rentrer chez toi, dire à ton mec que tu l’aimes, tu vends cette baraque, tu récupères tes affaires, et avec notre fils, vous vous barrez, tous les trois, à New York. Quittez Chicago, me souffle-t-il. Y a plus rien, ici, pour vous. T’as un gars visiblement super, qui gère beaucoup mieux ses émotions et l’Under que moi, qui est prêt à tous les sacrifices vous concernant, alors… vas-y, m’encourage-t-il. Cassez-vous de là. Je me doute que tu te fous de mon avis, mais je pense que tu as fait le bon choix, Debbie. Tu mérites ce qu’il y a de mieux dans la vie. Et c’est Stan qui va pouvoir te le donner.

Il s’arrête au beau milieu de sa tirade.

— Il… il sait pour… pour Cassey ? reprend-il avec une délicatesse qui me touche.

— Oui, bien sûr.

— Raison de plus. Ne reste pas là. C’est lui que tu dois suivre jusqu’au bout du monde… Ne te punis pas, me chuchote-t-il en me caressant les cheveux.

Je glisse ma main contre la sienne, la pressant fortement. Aujourd’hui, je me rends compte à quel point j’ai attendu ces mots. Gaylord a raison. Je n’ai pas besoin qu’il me dise quoi faire, car je le savais déjà. En revanche, ça me touche que lui me les dise. Ça me réconcilie avec mon passé, avec la « moi » que j’étais à vingt-deux ans.

— Tiens, me dit-il en ouvrant ma paume afin d’y déposer sa gourmette en or, celle que je n’avais jamais retrouvée après sa mort. C’est une des rares choses que j’ai pu garder… Je… je voudrais que tu la donnes à Cassey. Pour son prochain anniversaire. Dis-lui que je l’aimais. Plus que tout.

Je referme mes doigts sur cette chaîne, puis essuie mes yeux ainsi que mes joues. Je renifle, me racle la gorge avant d’acquiescer vaguement de la tête.

— Il sera super content… Tes parents lui ont déjà offert ta médaille de boxe, pour ses huit ans. Il était aussi heureux qu’un coq dans une basse-cour, chuchoté-je.

Gaylord sourit doucement, avec fierté, avant de se passer la langue sur les lèvres.

— Je te fais confiance, Debbie… ne le laisse pas devenir comme Connor… Ne le laisse pas foutre sa vie en l’air, même quand il aura dix-sept ans et qu’il sera tellement insupportable que tu ne voudras que l’encadrer au mur.

Je me mets à rire malgré la gravité de la situation.

— Aucune chance, je veille au grain et… ta sœur aussi, t’inquiète pas pour ça.

Je range la gourmette dans ma poche avant de ramener mes cheveux sur mon épaule gauche.

— Tu… tu devrais y aller…

— Je te raccompagne jusqu’à ta voiture, me dit-il simplement en m’aidant à descendre de la table de pique-nique.

On sort du square en silence.

Lorsque j’ouvre ma portière, je ne peux m’empêcher de lui poser la question qui me taraude depuis deux jours.

— C’est toi qui as tué Black Mask ?

Il se pince les lèvres pour simple réponse.

— À quoi ça te servirait de le savoir ? esquive-t-il en enfonçant ses mains dans ses poches.

— À rien, soupiré-je. Promets-moi que tu… que tu iras voir quelqu’un pour parler de tout ça, hein ?

— Tu veux que j’aille consulter un psy pour dire que j’ai descendu mon frère jumeau alors qu’il pensait m’avoir tué lui-même, il y a dix ans ? me lance Gaylord, presque amusé.

Je ne réponds pas. Dit comme ça, c’est vrai que c’est très étrange. Je soupire, mes doigts caressant furtivement sa joue en un geste tendre.

— Je t’aime, Debbie… Prends soin de toi, d’accord ?

— Toi aussi, chuchoté-je. Je ne suis pas la seule à mériter le bonheur. 

Je me hisse sur la pointe des pieds, puis l’embrasse doucement sur la bouche. C’est doux, léger. Un ultime baiser. Celui que l’on aurait dû avoir il y a dix ans.

— Je te pardonne, Gaylord. Pour tout. Adieu…

— Adieu, Debbie.

Je m’installe sur mon siège alors qu’il claque la portière. Je démarre la seconde d’après. Je disparais dans la circulation sans un regard dans mon rétroviseur. Je me contente de fixer la route, de fixer l’avenir qui croise ses pièces, juste sous moi pour continuer de me faire avancer. Et ce chemin, je sais où il me mène.

***

Quand je rentre à la maison, il est plus de dix heures.

Dès que j’ouvre la porte, je suis surprise de voir Stan, assis au milieu de l’escalier, habillé d’un tee-shirt noir et d’un simple jean délavé. Les jambes écartées, les coudes en appui sur ses cuisses, il paraît plus que tendu.

La gorge un peu nouée, je dépose mon sac sur le meuble de l’entrée, gardant la liasse de papier que j’ai sous le bras. Je m’avance de quelques pas vers lui.

— T’es déjà debout ? Comment tu te sens ? demandé-je, inquiète quant à ses nombreux hématomes au visage, surtout celui sous son œil droit, si tuméfié qu’il en est complètement fermé.

Je le rejoins sur la troisième marche alors qu’il hausse les épaules. Je ne me retiens pas, glissant ma main dans ses cheveux noirs, encore humides après sa douche.

— Vous vous êtes dit « adieu » ? s’enquiert-il à la place, en plantant son regard charbonneux dans le mien.

J’acquiesce, ne souhaitant rien lui cacher.

— On a beaucoup discuté. De notre passé, de… de toi, aussi. Je lui ai assuré que j’étais heureuse, précisé-je tout en me mordillant nerveusement la lèvre inférieure. J’ai compris que je ne devais pas me punir.

Cette fois-ci, c’est lui qui hoche la tête. Je prends mon courage à deux mains afin de lui avouer que j’ai embrassé Gaylord. Je lui explique le contexte, qu’il s’agissait plus d’un effleurement qu’un vrai baiser.

— C’était pour… clore le chapitre, confessé-je, consciente que ça pourrait blesser Stan. Pas pour en ouvrir un autre.

Maintenant, je me sens vraiment conne. Encore plus lorsque Stan ancre son regard dans le mien. J’ai l’impression qu’il me passe aux rayons X. Je suis incapable de déterminer ses pensées, ce qu’il… ressent. En face de moi, j’ai le partner d’Oméga. Pas mon homme. Ça me met mal à l’aise.

— Est-ce que, aujourd’hui, tu l’aimes ? me demande-t-il, sans détour.

— Quoi ?! Non ! m’exclamé-je, horrifiée.

— Bien… c’est le principal, ajoute-t-il avec assurance. Le reste, je m’en branle, Debbie. Je ne suis pas à un baiser près. Je ne suis pas jaloux au point de foutre en l’air notre avenir pour un smack qui ne signifie rien. Après tout, murmure-t-il, tu es tout à moi… 

Amoureuse comme jamais, je survole ses lèvres de mon pouce tout en m’asseyant à califourchon sur lui. Ses mains se posent par réflexe dans mon dos, sous ma chemise. Elles remontent le long de ma colonne vertébrale en de longs et voluptueux effleurements avant de passer sur mon ventre, direction ma poitrine. Il me caresse presque jalousement. Tel un pirate qui garde précieusement son trésor contre lui.

— … n’est-ce pas ? complète-t-il, inquiet.

— Entièrement et complètement à toi, mon amour, je te le promets, le rassuré-je en l’embrassant.

Cette fois, c’est un vrai baiser. Fort, puissant, amoureux. Ce n’est pas un baiser d’adieu, bien au contraire. Ma langue se presse doucement contre la sienne, consciente de ses blessures. J’inspire ses soupirs, posant mon front contre le sien tandis que je passe mon bras droit autour de son cou, ma main gauche tenant toujours ma pile de papiers malgré mon épaule en vrac.

— Comment tu te sens ? me questionne-t-il en touchant mes cheveux, ce qui me fait frissonner.

Quand j’entends sa voix tendre, mes poumons se relâchent instantanément. Tout comme la boule qui a pris ses quartiers dans mon ventre depuis que j’ai quitté le square de Pill Hill.

— Libérée, avoué-je. Mais pas grâce à Gaylord… Je… je lui ai dit la vérité pour Cassey, et… je lui ai parlé de nos projets…

— De nos projets ? répète Stan, les sourcils arqués.

Je glisse ma main sur son visage et l’angle cassé de sa mâchoire.

— J’espère que tu ne blaguais pas, Stanley Birmingham, parce que ce que tu vois là… dis-je en agitant sous son nez les papiers que je tiens. C’est le contrat que je viens de signer avec une agence immobilière afin de vendre cette baraque. Je suis aussi passée à la mairie pour récupérer un dossier d’adoption…

Ses yeux doublent de volume.

— T’es pas sérieuse ?

— Si… très, approuvé-je. Il faut également envoyer un formulaire d’inscription pour une école en septembre qui convient à Cassey et qu’on lui trouve un nouveau club de boxe.

— À vos ordres, reine de ma vie, je suis prêt à m’occuper de toute cette paperasse si c’est pour me casser de Chicago avec toi et Cassey, me lance Stan, un sourire rayonnant sur le visage. Et en ce qui concerne la boxe, je peux lui avoir une place en or dans la meilleure salle de New York.

— Il faudrait aussi qu’on lui en parle. C’est important, chuchoté-je en continuant de caresser sa joue. Ce soir ?

— Carrément, me répond Stan, excité. On commandera des pizzas et on lui dira… J’espère qu’il sera content. Putain, j’ai tellement hâte d’avoir cette vie avec vous deux, si tu savais !

— Moi aussi, bébé, et Cassey sera plus que ravi, le rassuré-je. Tu ne te rends peut-être pas compte, mais il t’écoute. Tes paroles ne lui passent pas au-dessus de la tête. Je… je pense qu’il sera vraiment heureux d’apprendre que tu l’aimes au point de vouloir qu’il devienne légalement ton fils.

Stan me sourit. Son cœur bat vite, sa respiration s’emballe. Ses pupilles qui se dilatent ainsi que ses dents qui maltraitent sa lèvre inférieure me font arquer un sourcil.

— Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? demandé-je, amusée.

Dans deux secondes, il va m’annoncer qu’il envisage un loft sur la 5e avenue, puis une maison secondaire en Floride. Je le connais, mon bulldozer d’amour.

— Deborah Briant… commence-t-il, un air enjoué néanmoins très sérieux collé à son visage.

— Oui ?

— Épouse-moi !

QUOI ?!

Avalant ma salive, je suis prise d’une quinte de toux, ce qui le réjouit.

— Qu’est-ce que… t’as dit ? chuchoté-je, choquée.

— Épouse-moi, répète-t-il en plongeant ses mains dans mes cheveux, ses lèvres murmurant contre les miennes. Là, tout de suite, je n’ai pas de bague à t’offrir, je n’ai même aucune déclaration d’amour toute préparée en tête, je m’en branle de tout ça, je… je t’aime et je veux que tu sois ma femme. Dis-moi « oui »... s’il te plaît… Je suis prêt à faire le cocker pour que tu acceptes, sérieux, s’emballe-t-il.

Je me mets à rire. Qu’est-ce que je disais, déjà ? Mon bulldozer d’amour, c’est ça ?

— Épouse-moi, Debbie, me répète-t-il encore, les joues rouges, striées d’hématomes violacés. Je promets de toujours t’aimer, te respecter et chérir tout ce que tu m’offriras…

Mon cœur s’emballe tellement que j’ai l’impression qu’il va décoller, s’arracher de ma poitrine. Moi, devenir sa femme ? C’est… si insensé que je continue de rire comme une idiote.

— Allez, trésor, dis-moi…

— Oui ! le coupé-je, émue, malgré mes rires nerveux. C’est oui… oui, je veux t’épouser, Stan. Je te dis oui pour… pour tout. Pour tout ce que tu voudras.

Il sourit tel un petit diablotin aux anges avant de se relever de la marche d’escalier, avec moi dans ses bras, pour me coller au mur et m’embrasser comme un putain de sauvage. Bien que ma douleur à l’épaule me fasse grimacer, je réponds à son baiser.

Nos souffles se mêlent l’un à l’autre en même temps que nos langues. Ses paumes, contre mes cuisses dénudées par mon short, pressent ma peau pendant que j’enfouis ma main droite contre l’arrière de son crâne.

— Je t’aime, mon amour.

— Moi aussi, je t’aime, Debbie. Plus que tout.

Mon sourire se perd contre le sien alors qu’un raclement de gorge résonne en haut de l’escalier.

— Eh ! Je vous entends vous embrasser de ma chambre, nous lance Cassey, un sourcil arqué, encore habillé de son pyjama blanc et vert, les marques de son oreiller sur la joue.

Sans pour autant lâcher Stan, je me remets à rire.

— Qu’est-ce qui est si drôle ? nous demande-t-il, surpris.

— Soirée pizza, ce soir, ça te dit ? lui lance Stan.

— Devant la télé ?

Avec Stan, on s’échange un regard en coin avant d’accepter, sachant très bien que nos révélations prendront le dessus.

— Il faut qu’on parle de choses sérieuses, l’avertis-je tout de même.

Cassey descend les marches jusqu’à nous. Stan s’écarte alors de moi. Je réalise que j’ai toujours ce sourire débile sur le visage.

— Le prends pas mal, Maman, mais tu fais carrément peur avec ce sourire sur le visage…

Je ris encore plus. Stan me rejoint dans mon fou rire.

— Sérieux, vous êtes super bizarres, tous les deux. Qu’est-ce qu’il y a ? nous demande Cassey, surexcité d’un coup.

— Eh bien… commencé-je en essayant de me calmer, et de trouver les mots.

— Cassey, intervient Stan en se grattant nerveusement la tête. Est-ce que tu serais d’accord pour que… que j’épouse ta mère ?

La réaction de mon fils doit être à peu près la même que celle que j’ai eue…

— Bah, oui, je veux bien, répond Cassey en soupirant de manière théâtrale. Mais c’est avec Maman que tu dois voir ça, pas avec moi.

— La vérité sort de la bouche des enfants, me fait remarquer Stan en glissant sa main entre mes reins pour me ramener contre lui.

Je lève les yeux au ciel, amusée.

— Je t’ai déjà dit oui !

— Je sais, mais je voulais que tu le répètes.

Stan, le bulldozer… ce mec m’aura tout fait ! Et c’est bien pour ça que je l’aime. Avec lui, je suis certaine d’être heureuse. Pour toujours.

 

1. Il garantit la sécurité juridique, empêche qu'une personne soit jugée

deux fois pour le même crime (double incrimination) et donne à celle-ci la possibilité de ne pas avoir à témoigner contre elle-même (auto-

incrimination). ↩

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