Underground T4 : Verity
ch024
Chapitre 24
Debbie
Assise sur le canapé de mon salon, les genoux serrés, je me lisse nerveusement les cheveux du bout de mes ongles. La gorge nouée, j’ose enfin lever un regard vers Connor, debout à deux mètres de moi.
Je me demande encore comment on en est arrivés à cette situation… Ce connard dans ma maison, moi, sur mon divan et Cassey, expédié dans sa chambre parce que je ne voulais absolument pas qu’il reste dans les parages. D’autant plus que j’ignorais tout des agissements de Connor. Il est évident que je ne m’attendais pas à voir ce chien sur mon perron en rentrant des courses, avec mon fils dans la voiture. J’ai pensé, pendant quelques secondes, à nous enfermer au sein du véhicule, à lui foncer dessus. Néanmoins il a été plus rapide que moi.
En quelques secondes, on s’est retrouvés hors de l’auto avec Cassey. J’ai encore l’impression d’avoir la main de Connor incrustée dans mon épaule lorsqu’il m’a extirpée de l’habitacle. Son « Faut qu’on parle ! Tous les deux ! » a fini de m’achever. La seule chose que j’avais en tête, c’était éloigner Cassey de tout ça. Je ne voulais pas qu’il voie ce que Connor avait prévu de faire – de me faire.
Maintenant que je connais enfin ce qui se trame dans son esprit, je me demande si j’aurais pas préféré qu’il m’en colle physiquement une parce qu’il était ivre. Ce qu’il vient de m’avouer est pire qu’un uppercut. J’ai du mal à respirer. Je me sens fiévreuse, secouée de sanglots silencieux malgré mon immobilité sur le canapé.
Je presse mes doigts sur mes yeux chargés de larmes, avant d’essuyer mes paumes sur mon blue-jean.
— Comment puis-je te croire, Connor ? Tu es un mensonge sur pattes ! rétorqué-je, doutant du retour de Black Mask.
— Je ne mens jamais, me lance Connor, un sourcil arqué. Je tais une partie de la vérité, c’est différent.
Je ris nerveusement.
— Qu’importe, tu restes la pire des ordures. Je suis certaine qu’au fond de toi, tu jubiles rien qu’à l’idée de me voir dans cet état.
Pour le coup, il s’arrête de tourner autour de la table. Statique, il braque sa tête dans ma direction, arquant un sourcil mauvais.
— Absolument pas ! Si j’en avais vraiment rien à foutre de ta gueule, je serais pas là à essayer de t’expliquer que ce fils de pute est revenu pour en découdre avec nous tous. Il m’a envoyé la même lettre qu’à toi, Debbie ! OUVRE TES PUTAINS D’YEUX !
Soudainement furieuse, je bondis sur mes pieds.
— DÉJÀ, TU NE ME HURLES PAS DESSUS ! C’EST CLAIR ?! T’as cru que j’étais qui ? Ta gonzesse que tu trimballes comme une chienne au bout d’une laisse ?!
Mon rugissement a au moins le mérite de le prendre par surprise.
— D’autant plus que non, t’en as rien à foutre de ma gueule, Connor, parce que si tu pensais à moi, ne serait-ce qu’une minute, tu n’aurais pas débarqué comme un malade mental à mon domicile, tu ne m’aurais pas extirpée de la bagnole comme un mac le ferait avec une pute récalcitrante, tu n’aurais pas kidnappé notre fils il y a deux ans, tu… tu ne serais pas ce ramassis de merde que t’es depuis toutes ces années ! ALORS, NE ME FAIS PAS CROIRE QUE LE CONSTRICTOR EST DEVENU UN GENTIL PETIT SERPENTIN INOFFENSIF ! T’as toujours eu de la suite dans les idées, Connor ! Je sais pas ce que tu cherches vraiment, mais je ne rentrerai pas dans ton jeu. Sors de chez moi ! TOUT DE SUITE !
Il ne bouge pas d’un iota, ce qui ne m’étonne guère. Habitué des coups de semonce et de la violence sur le ring, je dois le décontenancer autant qu’un lionceau face à un troupeau de gnous.
— T’as dit « notre » fils, relève Connor, un sourire au coin des lèvres.
Je rêve.
— Ta gueule, Connor ! Vraiment, ferme ta gueule.
— Toute façon, je bougerai pas tant qu’on aura pas trouvé une solution, me prévient-il en venant se vautrer sur mon canapé.
Qu… qu’est-ce qu’il fabrique, là ?
Il chope la télécommande pour allumer la télévision, zappant sur le câble comme s’il était dans son propre salon.
— Lève-toi, et sors d’ici, Connor, je ne plaisante pas ! répliqué-je, outrée par son attitude.
Je lui attrape la zappette afin d’éteindre l’écran. Cependant, ce connard capture mon poignet. Il me fait tomber à la renverse, sur lui, ce qui semble l’amuser au plus haut point. J’ai juste envie de vomir lorsque son putain de parfum effleure mon nez.
Cette fois-ci, la gifle part toute seule. Du plat de la main, je lui en colle une tellement sévère que mes doigts apparaissent en une tache coquelicot sur sa pommette.
— Aïeuh, grimace froidement Connor.
Je me remets debout, toute tremblante sur mes deux pieds.
— Retente ça, et c’est mon genou dans tes couilles, grogné-je. Connor, je ne vais pas le répéter, sors d’ici !
— Non.
— Très bien, soufflé-je, les intestins de plus en plus noués.
Je récupère mon portable dans ma veste tout en lui lançant un regard noir.
— Tu vas appeler qui ? La petite peluche qui te sert de mec ? ricane-t-il.
— La petite peluche va te faire décoller du canapé en deux-deux, tu vas voir !
— Si tu me proposes de passer à l’étage, dans ta chambre, je peux décoller tout seul du canapé…
— Tu me dégoûtes, murmuré-je, le souffle court, le téléphone rivé à l’oreille.
S’il te plaît, Stan, décroche… je t’en supplie, pensé-je.
J’ai à peine le temps d’entendre la première sonnerie que la porte d’entrée s’ouvre en une cacophonie du diable, de quoi me faire sursauter comme un ancien combattant de guerre, en plein syndrome post-traumatique.
Dans l’encadrement, mon homme ressemble à un taureau, prêt à charger dans l’arène. Ses yeux, noirs, ne sont que deux petites fentes. Sa mâchoire est tellement serrée que je vois ses muscles masticateurs former deux grosses boules, juste en avant de ses oreilles. Putain… Il sait déjà que Connor est ici.
D’instinct, je jette un oeil vers l’escalier. Cassey…
— Ah ouais ! Le mec, c’est Flash Gordon, quoi ! ricane Connor, toujours assis sur le canapé.
Ivre de rage, Stan croise mon regard, larmoyant.
La seconde d’après, mon ex-beau-frère se retrouve collé au mur du salon, sa tête tapant en un bruit sourd, de quoi m’arracher un petit cri de surprise. Le cœur battant à tout rompre, au point de coller mon tee-shirt blanc sur ma peau moite, j’observe Stan mettre la pression à Connor.
— Tire-toi ! gronde-t-il. Je te jure que j’ai zéro patience ce matin, donc prends ta veste et barre-toi !
— Doucement, le louveteau, sourit Connor en fixant ses mains sur celles de Stan pour tenter de desserrer sa prise autour de son cou. J’ai une bonne raison d’être là…
— Je m’en branle ! grogne Stan avant de jeter un regard inquiet dans ma direction. Ça va, ma puce ?
— Oui, murmuré-je, en hochant la tête bêtement. Je… j’étais en train de t’appeler…
— Cassey t’a devancé. Il t’a fait du mal, ce fils de chien ?
— Non…
— Je l’ai pas touchée, continue de se marrer Connor tandis qu’il est immobilisé contre le mur. Pourtant, ce n’est pas l’envie qui manquait.
— Dégage ! s’exclame brutalement Stan en jetant Connor par terre.
Je le vois faire un vol plané dans le salon. Sur le parquet, sa chute est fracassante. Toute la baraque en tremble. Connor se relève tranquillement, comme si de rien n’était, son sourire mauvais encore plus prononcé sur ses lèvres. Ce mec est malade, sérieusement.
— Tire-toi avant que je ne te refasse le portrait, prévient Stan en avançant vers lui.
— Putain, c’est que t’as de la force pour un gamin !
— T’as oublié quel fighter j’entraîne ?! jette Stan en serrant les poings. Allez… casse-toi !
— Non, répond calmement Connor, essuyant sa bouche d’un revers de la main. Tu sais, au fond de toi, pourquoi je suis ici…
J’arque un sourcil alors que Stan tique l’espace d’une demi-seconde. C’est presque rien, mais moi, je le vois.
— Tu racontes de la merde, Lincoln !
— Pas du tout. Malheureusement, t’arrives trop tard. J’ai déjà mis ta dulcinée au parfum pour Black Mask. Et ne me sers pas ta tête de pauvre mec surpris, là. J’ai vu les combats d’hier soir. Je suis prêt à parier que tu ne comptais pas lui dire, à ta petite chérie, que ce fumier était revenu.
Le silence qui s’instaure dans mon salon ne m’aide pas à me calmer. Je crois que je préférais quand ils étaient en train de se battre. Mes oreilles sifflent, mes genoux tremblent. Nerveusement, je ronge l’ongle de mon pouce. Mon regard saute du visage triomphant de Connor à celui plus sombre de mon petit ami.
— Stan… commencé-je prudemment.
Pour une fois, je réalise que Connor dit la vérité. J’ai l’impression que l’on me débranche. Je suis tiraillée entre ce que ma raison veut croire et ce que mon cœur souhaite à tout prix ignorer.
— Ouuuuuh, quelle tension, ricane Connor. Ça commence toujours comme ça les ruptures…
— La seule rupture qu’il va y avoir, c’est à l’articulation qui maintient tes deux mâchoires, sombre connard ! aboie Stan en le pointant du doigt. ALORS, FERME-LA !
La porte d’entrée s’ouvre de nouveau à la volée. J’entends plusieurs pas se précipiter jusqu’à nous, puis la voix de Coleen résonner dans la maison.
— Debbie ? Stan ?!
Je n’ai même pas le temps de répondre, encore sous le choc de tout ce qu’il vient de se dérouler, que je vois ma belle-sœur débarquer comme une furie dans le salon, flanquée de son mec et de toute leur meute.
— Ah ouais, t’as appelé la cavalerie ! s’exclame Connor, hilare. Juste pour moi ? Fallait pas… Trop d’honneur !
Coleen lui lance un regard noir avant de me demander directement où se trouve Cassey. Dès que je lui indique l’étage d’un mouvement de tête, elle se précipite dans l’escalier.
Mon regard croise à ce moment-là celui de Parker, tandis que Dennis, Sabrina et Jodie avancent derrière lui, un peu en retrait.
— Parfait, on va tous pouvoir discuter, maintenant, reprend Connor en tirant sur le col de son tee-shirt. En personnes civilisées, hein. C’est qui le sauvage, là ? balance-t-il à Stan qui continue de bouillir sur place. COLEEN, DESCENDS, FAUT QU’ON PARLE ! hurle-t-il en direction du plafond. FOUS LA PAIX À CASSEY, TU VAS EN FAIRE UNE VRAIE FIOTTE. T’AS PAS DÉJÀ UNE GAMINE À POUPONNER ?!
— Qu’est-ce que tu veux ? demande Parker d’une voix froide en bloquant le passage de Connor lorsque celui-ci se dirige vers nous.
La main contre le mur, le bras tendu au niveau de la gorge de Connor, Parker Adams est en mode Oméga, ce matin. Son regard arbore la même couleur que ses cheveux. Ses traits sont si féroces, si fermés, que je n’aimerais vraiment pas être à la place de Connor.
— Non, on ne va pas parler, Connor ! s’exclame Coleen, furieuse, en revenant dans le salon. J’en ai rien à foutre de toi et de ce que tu veux. Je t’ai dit de ne plus approcher ma famille ! Parker… fous ce merdeux dehors !
— Doucement, sœurette, prévient Connor en levant la main comme pour annoncer un temps mort.
— M’appelle pas comme ça ! grogne-t-elle, ses cheveux roux virevoltant autour d’elle telle une auréole enflammée.
— Je viens pour ça, explique Connor, impassible.
Il sort de la poche intérieure de sa veste une lettre, plutôt épaisse, pliée en deux. Il la balance sur le canapé, faisant ainsi s’envoler quelques photos de lui, adolescent, avec Gaylord et Coleen. La coupure de journal qui accompagne l’ensemble est la même que j’ai reçue. Exactement la même, à une exception près : l’inscription.
« On remet ça ? »
Ses mots me prennent aux tripes. Je ne comprends pas. Je me penche en avant pour récupérer le papier. Mes doigts sont glacés, noués. « On remet ça ? ». Qu’est-ce que ça veut dire exactement ? Que Black Mask compte revenir pour tuer Connor ? Pour tous nous tuer ? C’est du délire.
Je fixe un moment la fameuse Une du journal, celle qui relate la mort de Gaylord.
— Oh… vu ta tête, frangine, je suis prêt à parier que t’en as reçu une, toi aussi, énonce Connor.
Quoi ? Surprise, j’aperçois le visage blême de Coleen. Elle s’humecte les lèvres, gênée, tandis que Parker lève les yeux au ciel, agacé. Je ne suis pas la seule à avoir gardé ça pour moi, visiblement. La communication chez les Lincoln, c’est pas encore ça.
— La même que moi, ajoute Connor. Et la même que Debbie.
Vraiment pas notre fort. Putain.
Stan me fixe d’un drôle d’air. Eh merde !
— Quoi ? sourit Connor, ravi de foutre une nouvelle fois le bordel entre mon homme et moi. Tu leur as pas dit ?
— Ferme-la, Connor. C’est toi qui m’as envoyé ça pour m’effrayer ! Qui nous a envoyé ça pour nous effrayer ! m’exclamé-je, furax, en jetant le papier sur le canapé. Je refuse de croire à toute cette histoire !
C’est encore l’une de ses machinations tordues. Il ne supporte pas le retour de Parker sur son territoire et il veut nous le faire payer.
— Bien sûr que non ! s’énerve Connor. Allumez votre cerveau, sérieux ! On a tous reçu cette menace, puis quinze jours après, qui débarque dans l’Underground, frais comme un gardon ?
— Black Mask…
— Voilà, sœurette, t’as tout compris. Sauf que tu vois, ça ne s’est pas arrêté là puisque ce fils de pute s’est introduit chez moi pour foutre le bordel et tabasser ma gonzesse.
— Quoi ?! s’exclame Coleen, surprise.
— Mavis est à l’hôpital avec une pastèque à la place de la tête. Je suis juste venu m’assurer que Debbie ne serait pas la prochaine.
— T’es sérieux ? Tu crois qu’on va te décerner une médaille ! réplique-t-elle.
Je commence à me sentir mal.
Je repense à mon propre courrier ainsi qu’à ce qu’il s’est passé jeudi soir, dans la cour… Et si c’était lui ? Et si Black Mask était venu, mais que la présence de Stan l’avait dissuadé d’agir ? Non… ce n’est pas possible. On nage en plein délire.
— C’était quoi ta lettre ? me lance soudainement Stan, un sourcil arqué.
Cette fois, je ne me défile pas. Je pars la récupérer dans le tiroir du vaisselier, puis la tends d’une main tremblante à Stan. J’évite soigneusement son regard. Je ne suis pas encore prête à affronter sa colère, ou pire… sa déception. Il m’a demandé d’être honnête, de lui dire quand j’avais des problèmes. Et je ne l’ai pas fait.
— T’as pas reçu de photos ? s’étonne Connor.
Je me pince les lèvres.
— À moins que ce ne soit des photos trop osées. Genre où t’es en train de baiser avec Gaylord pendant vos soirées au Salon, insiste-t-il.
Si seulement ça avait été lui, il y a dix ans, sur le ring.
Mon mutisme le fait rire comme un démon.
— Je ne veux pas savoir ça ! annonce Stan d’une voix rauque, le regard noir. Je ne plaisante pas. Ferme-la, Lincoln !
— Comme tu voudras, Birmingham, répond Connor en haussant les épaules. C’est dommage, ce sont de belles photos.
— STOP ! coupe Parker en posant sa main sur l’épaule de mon petit ami. Oublie-le !
— C’est toi qui dis ça ?!
Le regard sombre que s’échangent fighter et partner ne laisse rien présager de bon. Manquerait plus que tout ce bordel nous divise…
— Qu’est-ce que tu crois, Stan, que…
— Stop ! Stop ! STOP ! s’écrie Sabrina, les mains jointes sur sa bouche.
Son intervention a le mérite de dompter tout le monde. Stan et Parker y compris. Je ne l’ai jamais vue perdre son calme. Jusqu’à aujourd’hui.
— Arrêtez de vous hurler dessus… tous, poursuit-elle d’une voix tranchante. On cherche à savoir qui a une dent contre vous, pas qui va gagner le combat entre le Constrictor et Oméga.
— Saby a raison, marmonne Dennis, les mains dans les poches. Je crois que, dans le cas présent, on est dans la même team.
— Tu rêves ! s’exclame Parker.
— Plutôt crever ! lance Stan, écœuré.
— Ah ouais ? Vous avez envie que vos nanas ressemblent à des pastèques comme celle de Lincoln ? Sérieusement ? réplique Dennis, les sourcils froncés. Bon… posez vos culs, et… putain JE DÉTESTE ce que je vais dire, mais il a raison. Va falloir qu’on discute de ça en personnes civilisées.
J’évite de regarder Connor. Je ne supporterais pas de le voir fanfaronner.
— Je crois que je vais aller faire du café ! lâche Jodie d’une voix amère. On va en avoir besoin.
— Installez-vous, reprend Dennis en montrant les canapés d’un mouvement de tête. Stan… sérieux, donne l’exemple, s’il te plaît.
Mon homme soupire lourdement, se rendant à la raison.
— Debbie, assieds-toi, ma puce, me dit-il avant de se tourner vers Connor. Et toi… reste bien à l’autre bout du divan. Si tu crois que j’ai pas vu la marque de sa main sur ta joue, c’est que tu te goures !
— Parker ? appelle Dennis en lui intimant silencieusement de faire pareil que Stan.
Il soupire à son tour, les dents serrées.
— OK… Coleen ?
— J’en reviens pas, marmonne ma belle-sœur en s’asseyant entre son homme et moi. Je suis en plein cauchemar, je vais me réveiller.
Et moi, donc… et moi, donc.
***
Je referme la porte de la chambre de Cassey après m’être entretenue avec lui au sujet de l’arrivée de Connor à la maison. Je le rassure sur le fait qu’il n’y a rien de grave, que tout ceci n’est qu’un terrible malentendu. Je ne peux décemment pas lui dire la vérité. D’autant plus qu’il ignore toujours que son père est mort sur le ring de l’Underground. Je ne sais pas combien de temps il va croire à l’excuse de l’accident de voiture, néanmoins, pour le moment, je m’en satisfais.
En attendant, la seule chose que Cassey a retenue de tout le bazar qu’il y a dans le salon, c’est que Stan est arrivé pour s’occuper de tout. J’en reviens toujours pas qu’il l’ait appelé à l’aide. Ça en dit long sur la place de mon petit ami dans notre vie. Pour la première fois, mon fils a demandé quelqu’un d’autre que sa tante… et Dieu sait combien de fois Coleen s’est démenée pour venir s’occuper de son neveu. Même quand il ne voulait pas manger de brocolis.
Mes pas résonnent lourdement dans l’escalier.
Je perçois la voix de Gabe qui retentit dans mon salon, via le haut-parleur. Surprise, je m’assieds timidement sur le rebord du canapé, près de Parker, évitant le regard de Connor braqué sur moi. Respire, Debbie… respire.
En quelques secondes, je comprends avec effroi que mon plus jeune beau-frère a lui aussi reçu une lettre. Avec tout un tas de photos. Soudain, j’ai l’impression qu’une main froide, rêche, s’est invitée dans mon chemisier, sous ma peau même, pour attraper à pleine paume mon cœur. Cette sensation ne fait que s’accentuer lorsque Gabe nous révèle l’inscription présente sur son message : « tic, tac… »
— Tic, tac ? relève Coleen, un sourcil arqué. Comme une horloge qui tourne ?
— Ouais, j’entends Gabe dire en avalant difficilement sa salive. Je… j’en reviens pas que ce mec soit de retour dans l’Underground. Vous pensez que c’est lui qui nous a envoyé ces lettres ? Je veux dire… Debbie ne porte pas notre nom.
Je me pince les lèvres tandis que, excédé, Parker se lève du canapé pour tourner en rond dans le salon. Je crois qu’il est vraiment sous tension. À juste titre... Jusqu’à preuve du contraire, un meurtrier vient de mettre un contrat sur la tête de sa femme ! Et du reste de sa famille.
— J’en ai aucune idée, marmonne Coleen en frottant ses tempes du bout des doigts. Visiblement, ça a un rapport avec Gaylord. C’est même évident. Il… il s’est passé un truc, il y a dix ans. Quoi, je l’ignore. Mais maintenant, ce mec revient pour…
Elle ne termine pas sa phrase. Personne ne le fait d’ailleurs. Parce que personne ne sait quoi dire. J’imagine qu’il veut nous pourrir la vie, nous terroriser. Je me passe une main noueuse dans les cheveux, la nuque raide, alors que Dennis intervient :
— Si ce gars rumine son coup depuis dix ans, c’est… je ne pense pas qu’il faille le prendre à la légère. Surtout avec ce que vous avez reçu, tous les quatre.
— Pourquoi avoir attendu si longtemps ? demandé-je du bout des lèvres.
— Il était sûrement occupé, marmonne Stan. Genre… en prison.
— Il n’y a pas eu de procès pour Gaylord, rappelle Coleen. Les flics ont conclu que c’était un tragique accident, comme il n’y avait pas de coupable à incriminer, ils ont… lâché l’affaire, et notre mère a dû dire adieu à un cercueil fermé. Fermé ! insiste-t-elle.
Cette fois-ci, c’est moi qui me lève. C’est trop. J’aperçois Stan lancer un regard noir à Coleen cependant, celle-ci ne s’en formalise absolument pas.
Aujourd’hui, avec le recul, je réalise que les choses auraient, peut-être, pu être différentes. Ne serait-ce qu’avec un procès. Et d’excellents avocats. Malheureusement, tout ça prend beaucoup de temps, sans parler du coût financier, humain même… se battre au tribunal face aux Sharks équivaut à un duel digne de David contre Goliath. On aurait pu gagner, mais à quel prix ? Sur le moment, tout nous paraissait impossible. Insurmontable.
— Ça vous donne une idée de l’état de notre frère… à l’intérieur, lâche Connor en sortant une cigarette de son paquet pour jouer avec.
Je me poste près de la fenêtre, épiant ce qui se passe dans la rue. Les enfants jouent au ballon dehors, les voitures défilent. Ma gorge se serre de nouveau quand je repense à l’histoire du ballon, justement.
— Faut qu’on aille voir Rudy, prévient Connor. Il esquive mes appels depuis deux jours, ce bâtard, par contre, lundi, à l’ouverture de son magasin, je peux t’assurer que je vais avoir une sérieuse discussion avec lui !
— Je prends la bagnole dès ce soir, annonce Gabe après un moment de silence au téléphone. Je devrais arriver à Chicago demain matin.
— Attends, Gabe, t’as encore une semaine de cours ! rappelle Coleen en se redressant sur le canapé. C’est pas la peine.
— Rien à foutre de ça. La famille avant tout ! Ce fils de pute va comprendre sa douleur quand il va avoir trois Lincoln au cul, je te le dis, moi.
Je me détourne de la fenêtre pour contempler tout ce joli monde à fleur de peau, assis dans mon salon. Je crois que je ne réalise toujours pas. J’ai l’impression de vivre cette scène de l’extérieur.
— J’aurais pas dit mieux, petit frère ! ricane Connor.
— Toi, ta gueule. C’est à ma sœur que je parle !
— Attendez, grogne Parker en revenant se poser près des canapés. Je ne laisserai certainement pas ma nana jouer à la superhéroïne en affrontant un mec qui a tué votre frangin.
Mon corps se recouvre d’un horrible frisson. Par réflexe, je me mets à frotter timidement mes bras nus.
— Désolé, Parker, là, ça concerne notre famille, déclare Gabe d’une voix sombre. Pas la tienne.
— Ah ouais ? Tu ne disais pas ça quand je t’ai sauvé la peau, il y a deux
ans, 1 estúpido ! grogne Parker en plissant des yeux, tel un loup en pleine chasse. Ta sœur fait aussi partie de ma famille, Gabe, comme toi… et le connard qui vous sert malheureusement de frangin. Ce qui veut dire que, par extension, on est tous concernés par cette histoire.
— Très bien. Prépare-toi à régler ce souci hors du ring, Oméga… parce que ce fumier, je ne vais rien lui laisser passer ! Je serai là demain matin. Bye.
Il raccroche sans rien attendre d’autre, me faisant réaliser que Gabe n’a plus rien d’un adolescent.
— Vous pensez qu’on devrait appeler les flics ? questionne soudainement Sabrina en se triturant les mains.
— Pour leur dire quoi ?! Ils vont ouvrir une enquête et dans un an on y sera encore, marmonne Parker.
— Pas faux.
— C’est quoi le plan, alors ? demande Coleen en maltraitant sa lèvre inférieure avec ses dents.
C’est évidemment ce moment-là que je choisis pour avouer ce qu’il s’est passé hier soir, quand Stan est parti pour l’Under. Lorsque je leur dis que les ados d’à côté n’avaient rien à voir avec le ballon retrouvé dans le jardin ni la cacophonie que l’on a entendue entre les poubelles, l’ambiance change du tout au tout. En particulier au moment où Jodie remarque que seule Coleen a reçu son courrier à son travail… non chez elle. Ce qui signifie que Black Mask connaît mon adresse, celle de la fac de Gabe, et, évidemment, celle de Connor.
— On bouge, ordonne soudainement Stan en se levant d’un coup du canapé, comme si on lui avait piqué le derrière avec un dard. Debbie, va faire tes bagages avec Cassey. Vous ne pouvez pas rester là. C’est trop dangereux.
Honnêtement, je n’ai pas le temps de répliquer. En moins de vingt minutes, je me retrouve avec mon fils, deux valises sur le perron, à fermer la porte de ma maison en me demandant si, un jour, je pourrai y revenir bien plus sereinement que je ne la quitte à cet instant présent, le cœur au bord de l’implosion.
1. Idiot.↩
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