Underground T4 : Verity

Emilia Robinst · Chapitre 44 sur 62

Pages du PDF

Underground T4 : Verity

ch041

Chapitre 41

 

Debbie

 

On dit que Dieu donne ses plus durs combats à ses meilleurs soldats. Si c’est vrai, je vais devenir plus puissante que Wonder Woman.

Sur le trajet du retour, personne n’ose parler. Moi, c’est le bordel dans ma tête. Gaylord est en vie… et il revient comme ça, la bouche en cœur ! Avec sa putain de moto, sa veste en cuir, sa belle gueule, son regard de bad boy et ses bouclettes de prince charmant. Il se fout de moi ?! Qu’est-ce qu’il croit ?! Qu’avec une petite explication, il réussira à effacer toutes mes années de souffrances, de larmes, de dépression ?! Merde, j’ai failli perdre la garde de mon fils à cause de lui. J’ai passé dix-huit mois en cure de désintoxication, avec trois rechutes. Depuis, j’ai repris ma vie en main, je suis sur le point de me barrer de Chicago avec Stan, d’offrir enfin un père digne de ce nom à Cassey, et… et ce connard revient… aujourd’hui ?!

J’hallucine. En mode grand sauveur, en plus. D’ailleurs, qu’est-ce qu’il foutait sur cette départementale ?!

— Debbie ?

La voix gênée de Sabrina me fait sursauter.

— On est arrivés, ma belle.

Je galère à sortir de la voiture avec un seul bras, néanmoins personne ne me propose de l’aide. Tant mieux, je ne suis pas d’humeur. La tête encore en friche de l’accident, je pénètre dans le grand hall d’entrée, là où tout le monde, y compris Gaylord, patiente devant l’ascenseur.

Les bras croisés sur son torse, la joue rouge à cause de ma baffe, il discute avec Coleen. En dix ans, il n’a pas trop changé. Les cheveux un peu plus longs, quelques rides en plus au coin de ses lèvres et de ses yeux. Ces derniers se tournent vers moi, ancrant son regard perçant dans le mien. Je déglutis nerveusement, mon estomac se contracte, mes genoux flageolent.

Je retiens un soupir. Mon cœur semble battre dans mes tympans. L’esprit sens dessus dessous, j’essaye d’analyser la situation, de me rappeler toutes ces nuits à pleurer, à supplier je ne sais qui pour pouvoir lui parler, ne serait-ce qu’une fois. Maintenant qu’il est là, j’ignore si je veux entendre ce qu’il a me dire. En suis-je tout simplement capable ? J’ai peur qu’il ne réussisse à ouvrir d’anciennes blessures.

— Viens, me dit Stan. Ton épaule, ça va ?

J’acquiesce vaguement, puis détourne la tête, rompant ainsi le contact visuel avec Gaylord.

— C’est quel étage ? demande-t-il à sa sœur en appuyant sur le bouton de l’ascenseur.

Coleen n’a pas le temps de répondre que Parker le fait :

— Aucun, on va se poser dans la salle de sport. Ce sera mieux.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est presque minuit, que Cassey dort et que si on le réveille, personne ici ne voudra lui expliquer tout ce bordel, grogne Parker, le regard noir. Tu souhaites lui dire, toi, à ton fils, que t’as préféré te barrer il y a dix ans plutôt que d’assumer tes conneries ?

— Mec, tu ne sais rien de ma vie. T’as aucune idée de ce qui s’est passé ni de pourquoi j’ai dû faire ce choix, siffle Gaylord, les poings serrés. Alors ton ton condescendant, tu te le carres au cul !

— T’as intérêt à avoir un putain d’argumentaire, Ducon, grogne Parker en collant presque son front à celui de Gaylord, parce que je n’arrive pas à te trouver une seule bonne excuse pour avoir abandonné ta femme et ton gosse.

— Ça, c’est parce que tu ne t’es pas retrouvé dans le même état que moi, après ce combat contre cet enculé de Black Mask !

Dennis se racle la gorge, leur adresse un regard en coin tandis qu’il ouvre la porte de la salle de sport.

— Magnez-vous, je ne suis pas portier !

Quelques minutes plus tard, nous sommes tous assis sur les bancs de musculation, entre le ring, les punching-balls et les tapis de course. Je prends bien soin de m’isoler, à trois mètres de tout le monde. J’entends un petit sifflement derrière moi. Jodie et Jack arrivent, l’air choqué. J’imagine que Parker a dû leur envoyer un message pour les faire descendre.

— Bien... qui nous explique ? demande Jack. C’est qui, lui ?

Jodie balade son regard entre Gaylord, Stan et moi, avant de revenir sur le visage fermé de son meilleur pote.

— Ça va, toi ? souffle Jodie à Stan en s’asseyant près de lui.

Coleen, elle, fait les présentations, laissant planer un silence de mort dans la pièce.

En revanche, Gaylord, lui, n’a pas l’air surpris. Il s’est sûrement renseigné sur Oméga et sa meute avant de ressurgir la bouche en cœur. Ce n’est pas comme si son équipe n’avait jamais réalisé la Une des magazines sportifs. Coleen et lui ont eu le droit à un papier sur leur love story made in Underground, l’année dernière, après la naissance de San.

— À ton avis ? siffle Stan à Jodie, en réponse à sa question, avant de se racler la gorge.

Je baisse les yeux. La venue de Gaylord est en train de tout foutre en l’air.

— Ça fait longtemps que je ne me suis pas retrouvé dans un tel endroit. Putain, ça me manque, soupire Gaylord en se levant.

Il effleure du bout des doigts les punching-balls, suspendus dans un coin de la pièce, puis les cordages du ring avant de s’arrêter brusquement, les lèvres pincées.

— Tu… tu boxes plus ? demande Gabe, dos contre l’un des miroirs, les bras croisés sur son torse.

— Plus vraiment. Quelques fois, quand ça me travaille trop, mais avec mon bras droit, c’est compliqué, explique-t-il en touchant son épaule. La moto, c’est déjà limite alors l’uppercut… je peux oublier.

J’arque un sourcil, malgré mon mutisme et ma mine renfrognée.

— Tu fais quoi, du coup ? s’interroge Coleen, intriguée. C’est quoi ton job, ta vie ? T’habites où ? Tu… pourquoi t’es là, en fait ? Qu’est-ce qu’il s’est passé, sérieux ? Pourquoi tu… tu t’es fait passer pour mort ? Je comprends pas, c’est… t’es… t’es réellement plus heureux sans nous ? termine-t-elle d’une petite voix, les yeux embués de larmes. Il va falloir que tu nous éclaires parce que… je suis perdue.

J’imagine ce qu’elle doit ressentir, elle qui adulait son frère chéri. Moi, c’est différent. Gaylord n’a pas – n’avait – pas de secrets pour moi. Je connaissais ses plus grandes qualités comme ses pires défauts. Pas Coleen. Elle n’a toujours vu en lui qu’un héros, surprotecteur, prêt à se plier en quatre pour sa famille. Le reste ? Elle l’ignorait.

— Attends, intervient Gabe en se redressant. On devrait peut-être alerter Connor parce que je ne suis pas certain de supporter d’entendre une seconde fois l’histoire quand il faudra la lui répéter.

— T’oublies, tout de suite, Gabe, alerte Parker, les sourcils froncés, les mains enfoncées dans les poches de son bas de survêtement. Moi, vivant, ton frère ne mettra pas un seul pied, ici.

— Ça suffit, tous les deux ! s’agace Coleen, les yeux noirs. De toute façon, il est minuit, il doit être en train de se droguer à ses putains de médocs. Désolée, Gabe, je suis de l’avis de Parker, je ne veux pas le voir traîner dans les parages, non plus.

— T’es sérieuse ? Il s’est pris deux balles dans le corps, je te signale !

— Quoi ?! s’exclame Gaylord, choqué. C’est quoi, cette histoire ?

— Attends, c’est pas pour ça que t’es là ? demande soudainement Dennis, un sourcil arqué. Pour… pour Black Mask ?

— Non ! se défend Gaylord en secouant la tête. Enfin si, mais pas vraiment… je suis là pour Rudy, surtout !

— Pour Rudy ?! s’écrie Coleen.

Parker lui lance un regard étonné.

— Qu’est-ce qu’il vient foutre dans l’équation, ce connard ?

D’un coup, je suis frappée d’une image… Je revois ce mec tirer en l’air, dans l’Underground. Avec sa veste en cuir. Son sweat à capuche… bordel de merde ! Puis, Dennis qui nous a dit qu’il avait vu ce gars coller un pain à Rudy.

— C’était toi, le tireur vendredi soir ?! demandé-je brutalement, les jambes tremblantes, l’esprit encore confus.

— Ouais, répond Gaylord en hochant la tête.

— Mec, t’as créé une fusillade, reprend Jodie, un sourcil arqué. Tu te rends compte du mouvement de panique engendré ? Il y aurait pu avoir des morts !

— Y en pas eu que je sache !

— C’est pas une raison, bordel ! lâche Jodie, scandalisée. Coleen, à lui aussi, il lui manque une case ?

Elle se contente de lancer un coup d’œil incertain à Gaylord.

— Qu’est-ce qui t’a pris, putain ? On aurait pu être blessés ! reprend Jodie.

Avec un soupir, il retire sa veste en cuir pour la jeter sur le banc. Son tee-shirt noir dévoile ses bras nus dont le gauche est entièrement recouvert de signes tribals. En une seconde, je comprends qu’il s’agit d’un cover visant à dissimuler son tatouage initial. Notre tatouage. Putain… Les larmes aux yeux, je refrène un rire nerveux. Dix ans que je porte ma couronne de reine comme un honneur, en sa mémoire et lui… non seulement, il est en vie, mais en plus, il couvre sa couronne de roi ?! J’étais qui pour lui, exactement ? On était qui, Cassey et moi ?! Notre famille n’avait-elle aucune valeur ?!

Il suit mon regard, rivé sur son bras. Mon visage se voile de tristesse, tout comme le sien. Sauf que, là, je me fous de ses états d’âme. Je pense à moi. À ma vie, à ma déception.

— Ça aussi, je peux te l’expliquer, Debbie, balbutie-t-il alors que toutes les têtes se tournent vers moi.

— Commence par le début, ça vaudrait mieux pour toi, réplique Parker en plantant son regard métallique dans celui de Gaylord.

— Avant, je veux savoir le problème avec Connor. Pourquoi lui a-t-on tiré dessus, c’est quoi ces conneries ?

— OK, mec, je vais te la faire courte, reprend Parker en soupirant, une main agacée dans ses boucles noires. Quand t’es mort, ç’a été le bordel dans ta famille. Debbie est tombée en dépression, ta sœur a dû arrêter de boxer pour s’occuper de Cassey, Gabe a été envoyé en internat pour ne pas voir vos parents se déchirer et divorcer, et ton frère, Connor, est devenu fighter pour l’Under, avec Rudy en tant que coach. Tu dois sûrement être au courant de ce dernier point, non ? Si tu sais qui je suis sur le ring, tu dois aussi savoir qui est le Constrictor, je me trompe ?

Le silence mortifié de Gaylord est éloquent.

— Dire à Connor que t’es en vie ne me paraît pas être une bonne idée, lance Sabrina, assise en tailleur sur le siège d’un rameur. Il pourrait… le dévoiler publiquement.

— Saby a raison, répond Coleen en tripotant ses longs cheveux vénitiens. Je ne fais pas confiance à Connor. Il serait capable de vendre cette information à des journalistes !

— Vous êtes sérieux ? demande Gaylord, un sourcil arqué. Depuis quand c’est la guerre entre vous tous ?

— Depuis que t’es mort, lâché-je, violemment.

J’en ai ma claque de ces bêtises. Je ne veux même pas entendre ce qu’il a à dire pour sa « défense ». Avec mon bras gauche en écharpe, mes strips sur mon arcade sourcilière, je me traîne jusqu’aux grandes baies vitrées, là où j’aperçois Chicago dormir paisiblement dans la nuit. Les petites lumières orangées qui s’y reflètent soulignent la silhouette de Gaylord. Mon cœur toujours pincé, je lui adresse un regard par-dessus mon épaule.

— C’est quoi ton excuse, alors ? m’enquiers-je, le souffle court. T’as intérêt à ce qu’elle soit en béton armé, Gaylord.

— C’était pour vous protéger.

— PUTAIN, T’ES SÉRIEUX ?! m’insurgé-je en faisant volte-face. Tu m’as prise pour qui, Gaylord ? T’as remarqué, je n’ai plus vingt ans… tu n’arriveras pas à me faire avaler tout et n’importe quoi !

— Ce n’est pas tout et n’importe quoi ! C’EST LA VÉRITÉ, BORDEL ! s’énerve-t-il à son tour. Après le combat face à Black Mask, je… j’étais vraiment mort. Pendant quelques minutes.

Dans ma poitrine, le pincement s’accentue.

— Puis, je ne sais pas, poursuit-il en secouant la tête, la voix plus calme. Le médecin m’a fait un massage cardiaque et… j’ai ouvert les yeux. Enfin… façon de parler, j’avais la tête tellement éclatée, que mes yeux étaient aussi gros que des boules de pétanque !

— Je comprends pas, souffle Coleen, les bras croisés. Tu te réveilles et… et quoi ? On te dit que t’es mort ? C’est tout ?

— C’est pas aussi simple, se désole-t-il, les yeux chargés d’excuses.

Ma respiration est forte, douloureuse. Ça ne fait qu’empirer lorsqu’il nous raconte ce qu’il s’est déroulé. Dans ma poitrine, mon cœur fait les montagnes russes. Mon estomac, pareil. La barre au front, les yeux plissés, je me retiens de pleurer. De pleurer de colère, de rage, de tristesse, de déception, de tout.

Mes joues virent au rouge quand Gaylord nous parle des menaces de Rudy.

— Tu aurais voulu que je fasse quoi, Debbie ? Je ne pouvais pas prendre ce risque. Je devais rembourser 400 000 $ et j’étais incapable de me battre ! J’ai mis presque deux ans à récupérer mon bras droit. Là encore, je ne suis qu’à 90 %. Il était hors de question que ça te retombe dessus. Ni sur toi ni sur ma sœur. Je ne l’aurais jamais permis. C’est toi qui m’as dit ce jour-là, qu’il fallait que je grandisse.

J’arque un sourcil. Pardon ?

Soudain, la colère envahit toutes mes cellules.

— NE REJETTE PAS LA FAUTE SUR MOI ! T’EN AS PAS LE DROIT ! C’EST TOI QUI NOUS AS FOUTU DANS LA MERDE. JE T’AI AVERTI QUE CETTE MAISON ÉTAIT LA PIRE IDÉE DU SIÈCLE, ET TU NE M’AS PAS ÉCOUTÉE ! À LA PLACE, T’AS PRÉFÉRÉ TE LAISSER MONTER LE CRÂNE PAR RUDY !

— TU L’AS TOUJOURS CETTE BARAQUE, JE TE RAPPELLE ! me lance-t-il, hors de lui à son tour.

Les larmes aux yeux, je ne courbe pourtant pas l’échine.

— CERTAINEMENT PAS GRÂCE À TOI ! QU’EST-CE QUE TU CROIS ? QUE LA VIE EST DEVENUE FACILE UNE FOIS QUE RUDY NOUS A PRIS SOUS SON AILE ? JE SUIS DÉSOLÉE, MAIS SON AILE ÉTAIT TRÈS LOIN AU-DESSUS DE MA TÊTE…

Le souffle court, je ralentis la cadence. Je serre les dents malgré la barre insoutenable que j’ai au front.

— T’as pas touché l’assurance vie ? veut-il savoir tandis que les regards se braquent sur nous, comme si tout le monde, dans cette foutue salle de sport, assistait à un tournoi de tennis.

— Gaylord, tu crois vraiment que j’aurais laissé Coleen arrêter la boxe si j’avais empoché 50 000 $ pour me sortir de ce merdier ? Tu penses que je l’aurais laissée s’occuper de Cassey ? BIEN SÛR QUE NON ! Je n’ai rien touché, l’assurance n’a pas fonctionné et j’ai sombré… tellement bas que je me suis farci dix-huit mois de thérapie en cure de désintox parce que TU m’as rendue accro aux somnifères. C’est TON addiction que tu m’as refilée… et cette putain de baraque, je l’ai toujours, car je m’en suis donné les moyens en bossant comme une acharnée !

Dans ma gorge, ma voix se brise en même temps que les larmes coulent sur mes joues. Je les essuie d’un geste rageur avant de me rappeler que mon bras gauche est en écharpe. La douleur m’arrache une grimace.

— Je pensais que… que cette option était la plus simple pour… pour vous préserver, termine Gaylord d’un timbre chargé d’émotions. Je… Je suis désolé. Vraiment, tu n’imagines pas un seul instant à quel point je le suis, mais… je ne peux pas revenir en arrière.

— T’es désolé, ouais… pas autant que moi, répliqué-je, furieuse.

J’ai l’impression d’être vidée. Même savoir qu’il a fait ça pour nous protéger, et nous éviter de devenir la marionnette de ce connard de Rudy ne parvient pas à m’adoucir. Encore moins à m’apaiser.

— C’est pour ça que t’es revenu ? lâche Gabe, les mains dans les poches.

À ses côtés, les doigts croisés sur sa bouche, des larmes plein les yeux, Coleen tourne en rond, ses baskets claquant mollement sur le bitume.

— Il m’a promis que vous ne serez jamais emmerdés…

— Il n’a pas tenu parole, marmonne Parker. Parce qu’il n’en a pas.

— Je sais… mais un sportif a toujours l’esprit biaisé par son coach. Toi, Parker, si le tien te disait de lui faire confiance, tu ne voudrais pas le croire ?

— Ne compare pas mon coach au tien ! Le mien ne m’aurait pas séparé de ma femme ou de ma fille. Il ne m’aurait jamais laissé dans une telle merde, d’ailleurs !

— Bah, t’as de la chance, qu’est-ce que tu veux que je te dise d’autre ?! s’énerve Gaylord, en agitant ses boucles cuivrées d’un revers de main.

— LA CHANCE, ÇA SE PROVOQUE, CRÉTIN ! ET À L’INVERSE DE TOI, MOI, QUAND MA NANA ME DIT UN TRUC, JE L’ÉCOUTE !

Dennis s’éclaircit la gorge comme pour faire redescendre un peu la pression, avant de se tourner vers Gaylord.

— T’es revenu quand t’as réalisé que Rudy entraînait Black Mask, devine Dennis, un sourcil arqué. C’est ça ?

— Ouais, lâche Gaylord, les joues rouges. C’était par pur hasard. Sur un des magazines de sport qui traînaient au garage, il y avait un article. Un super article sur… toi, Oméga, lance-t-il à Parker qui l’observe du coin de l’œil. Il parlait de ton prochain adversaire… Black Mask. Je me suis senti comme un con… j’avais l’impression d’être le taureau qu’on avait remis dans l’arène. Pour moi, ce type avait été rayé de l’Under. Alors, le savoir de nouveau en lice, avec mon ancien coach… Ça m’a fait péter un câble. J’ai pensé à tout ce qui pouvait se passer, avoue-t-il, nerveux. Je… je ne voulais pas que ce type puisse ruiner la vie d’un autre fighter. Je ne voulais pas que Rudy s’en tire si facilement. En particulier lorsque j’ai compris qu’Oméga était le mec de ma petite sœur. Je… J’ai entendu ton cri dans ma tête, Coleen ! précise-t-il en se tournant un bref instant vers elle. Quand je suis tombé raide dans la cage. Tu ne pouvais pas revivre ça.

Je déglutis difficilement.

— J’ai saigné les sites Internet, j’ai lu tout ce que je pouvais sur l’Underground, sur l’évolution de la ligue, sur Rudy aussi… Depuis que je suis parti de Chicago, je me suis interdit tout contact avec le free-fight ou la boxe. Il fallait que je rattrape le temps perdu, que je sache s’il représentait vraiment un danger.

— Mec, grimace Parker, un rire mauvais au fond de la gorge. Il ne m’aurait jamais battu. Je peux te l’assurer !

— Qu’importe ! grogne Gaylord. Moi aussi, je disais ça…

— T’as donc chopé Rudy, et tu lui as mis la pression ? s’enquiert Gabe.

Près de lui, Stan est toujours assis sur le banc de musculation. Il n’a pas bougé depuis tout à l’heure. Les épaules de mon homme sont si voûtées, crispées, que je n’ai qu’une envie, c’est d’aller le prendre dans mes bras. De le détendre, de le rassurer, aussi. Cependant, je n’y arrive pas. Je suis… si en colère.

— Au début, il n’a pas voulu m’écouter… alors je me suis mis en chasse. Je l’ai menacé plusieurs fois. Je suis passé à la vitesse supérieure avec la fusillade dans l’Under. Je savais que tu devais affronter Black Mask, lance-t-il à Parker. Je n’ai pas tergiversé longtemps. On ne peut décemment pas accuser un mort, de toute manière.

— Les empreintes ne s’effacent pas comme ça, lâche Sabrina, un sourcil arqué. Dois-je rappeler qu’ici, aucun d’entre vous n’est invincible ? Aucun.

Le silence qui suit est oppressant jusqu’à ce que Gaylord reprenne, évinçant consciencieusement la réflexion pourtant véridique de Sabrina.

— Puis, en parallèle, je… je vous suivais.

— QUOI ?! m’étranglé-je.

— J’avais peur qu’en me voyant revenir d’entre les morts, Rudy ne tente quelque chose contre vous. Pour me faire sortir de mon trou et m’éliminer définitivement, m’explique Gaylord. J’ai compris que mes craintes étaient justifiées quand… quand tu as quitté la maison avec Cassey. Je me suis dit que Rudy avait dû vous foutre la trouille. Dès lors, j’ai décidé de vous suivre, de garder un œil sur vous tous…

J’hallucine. Vraiment. Ma bouche, entrouverte, me donne l’air d’être un poisson hors de l’eau.

— Quand j’ai vu ce putain de 4x4 foncer sur ta voiture, tout à l’heure, je… j’ai paniqué, m’avoue-t-il, les yeux transis de peur. Des flammes sortaient du moteur alors je t’ai extirpée de la carrosserie. C’est… c’est moi qui ai appelé l’ambulance. J’ai précisé ton ICE 1 au médecin, je me doutais que ce serait ma sœur. J’ai aussi dit que tu avais déjà été transfusée à huit ans… au cas où… J’ignore pourquoi j’ai mentionné ça. Je pensais qu’on me poserait mille questions. Finalement, rien du tout, on m’a même autorisé à venir te voir dans ta chambre. J’ai attendu que tu t’endormes et… je me suis assuré que tout allait bien. Je savais qu’il y avait quelque chose de louche dans cette histoire, qu’on ne t’avait pas percutée pour rien. Mais le chauffard s’est barré et j’ai préféré rester avec toi plutôt que de le courser.

Ses aveux nous laissent sans voix. Putain… C’est vraiment de la folie !

— La fois où… tous les deux, reprend Gaylord en nous montrant, Stan et moi, d’un vague signe de la main, vous êtes revenus à la maison, je… j’avoue que je me suis senti bien con.

Pardon ?!

— C’était toi ?! m’étranglé-je. Dans le salon ?

— Ouais, je suis désolé, je sais que je t’ai fait peur, s'excuse-t-il. Je... j’ai encore mes clefs. Je voulais juste… aller dans la chambre de Cassey, voir quel petit bonhomme il était devenu, puis… vous êtes arrivés avant que je n’aie le temps de partir. Je me suis caché, mais t’es descendue de l’étage plus vite que prévu et… et t’es tombée sur moi. T’as sûrement cru que j’étais un cambrioleur.

Ma tête est sur le point d’exploser.

— NON, JE N’AI PAS CRU QUE C’ÉTAIT UN CAMBRIOLEUR, IDIOT, J’AI CRU QUE C’ÉTAIT BLACK MASK VENU POUR NOUS TUER ! m’écrié-je, de nouveau en larmes. Tu fais chier à débarquer comme ça, Gaylord !

De colère, je tape contre la baie vitrée de mon poing fermé.

— Pourquoi, tu… pourquoi tu pensais que c’était Black Mask ? Ça n’a aucun sens ! Qu’est-ce qu’il foutrait à la maison ?

— ARRÊTE DE DIRE « À LA MAISON », CE N’EST PAS « TA » MAISON. C’EST LA MIENNE ! hurlé-je.

Cette fois-ci, je craque. Je ne veux plus rien entendre, plus rien savoir. Que Coleen et Gabe se chargent de raconter à Gaylord qui est Black Mask, d’où il vient, d’où ils viennent tous ! Je m’en fous.

— Démerdez-vous, je… je sature, lâché-je en tournant les talons pour quitter cet endroit.

Cette fois-ci, Stan ne me retient même pas.

— Debbie, attends…

La voix grave de Gaylord résonne dans mes oreilles. Sa main s’enroule autour de mon poignet, réveillant par la même occasion de vieux papillons, longtemps endormis dans mon ventre. Ma peau réagit à la sienne. Chaude. Douce. Je mets ça sur le compte de la mémoire cellulaire. Mon corps a été accordé au sien pendant huit ans… normal qu’il réagisse à sa mélodie, comme un vague souvenir. À présent, mes cellules se façonnent une nouvelle mémoire, une nouvelle musique, depuis presque deux ans. Mon La, ce n’est pas Gaylord qui me le donnera, je le sais.

— Je voudrais vraiment qu’on parle, tous les deux. J’ai tellement de choses à te dire. S’il te plaît.

Son visage est d’une tristesse sans nom. Sa voix, suppliante, fait de nouveau couler les larmes sur mes joues. Pourtant, je retire mon poignet de son emprise. Je refuse qu’il en ait une sur moi, d’emprise… de n’importe quelle façon.

— Je ne suis pas certaine d’en avoir envie, lâché-je, la gorge nouée, mon regard braqué sur son énorme tatouage.

D’un coup, sans m’en rendre compte, mes doigts se retrouvent sous la manche courte de son tee-shirt. Je m’oblige à passer outre sa peau qui frissonne sous la mienne. Là où, autrefois, trônaient sa couronne de roi et son « one love » ne se trouve plus qu’un phénix noir, enroulé sur lui-même, des flammes sombres descendant le long de sa queue, entortillée autour du bras de Gaylord.

J’ôte mes mains, la gorge encore plus serrée.

— Je ne pouvais pas le garder, c’était… trop dur. Tout me rappelait toi, Deb’, je…

Ses doigts glissent dans mes longs cheveux châtains, emmêlés depuis mon accident. Je l’écarte vivement, ce qui brouille de déception ses prunelles vertes.

— Je devais t’oublier. À tout prix.

— Moi aussi, je devais t’oublier, Gaylord… et pourtant, j’ai conservé ce foutu tatouage. Je l’ai porté comme une armure. Comme une croix. Ma croix. Pas toi.

— Debbie…

— Je vais me coucher, je suis crevée.

De toute façon, le problème « Gaylord » sera toujours d’actualité demain matin, en particulier lorsque Coleen va lui révéler la vérité sur leurs origines. Lui a pris en chasse Rudy, et nous, Black Mask. Les deux histoires sont liées, seulement, personne n’y avait songé. Après tout, comment aurait-on pu y penser quand l’un des protagonistes est censé être mort ? MORT, PUTAIN !

Dans l’ascenseur, mes larmes coulent. Je laisse toute ma souffrance s’extérioriser. Sous la douche, l’eau n’allège ni ma douleur ni l’acidité de mes pleurs.

Dix minutes plus tard, je me retrouve allongée dans le lit de Cassey, mon corps collé au sien. Je le regarde dormir… lui, ce mini-Gaylord… Je ne sais même pas si j’aurais le courage d’avouer à son père ce qu’il s’est réellement passé avec Connor, il y a onze ans. Je ne préfère pas y penser. À la place, je ferme très fort les yeux, puis, le nez dans les cheveux de mon fils, bercée par sa respiration tranquille, je m’endors, l’esprit encore shooté par tout ce que je viens de vivre.

***

Quand j’ouvre les yeux, il est presque trois heures du matin. La douleur que je ressens à l’épaule et au crâne est insupportable. Ne souhaitant pas réveiller Cassey, je sors de la chambre sur la pointe des pieds, encore un peu groggy, pour aller boire un verre d’eau dans la cuisine et prendre mes antidouleurs.

L’appartement est calme, silencieux. Toutes les chaussures ainsi que les vestes sont dans l’entrée. Pendant un moment, je me demande où est Gaylord. Où dort-il ? Comment a-t-il réagi face aux révélations de sa famille ? J’aurais peut-être dû rester… Honnêtement, je n’en sais rien.

En voyant la faible lueur qui se dissipe dans le couloir, je cesse mon avancée. Mon oreille capte la voix rauque de Stan, et celle, plus aiguë, de Jodie.

— Qu’est-ce que tu comptes faire ? demande-t-elle alors que je m’adosse au mur pour les écouter.

Je sais déjà de quoi ces deux-là sont en train de parler…

— Tu veux que je fasse quoi, hein ? J’ai l’impression d’être Don Quichotte qui se bat contre son putain de moulin à vent.

— Ne dis pas ça…

— Pourquoi ?! Parce que c’est la vérité ?! s’énerve mon homme en claquant sa main sur ce qui doit être le comptoir de la cuisine.

— Stan…

— C’est l’amour de sa vie, moi… moi, je suis dans le game depuis deux ans, Jodie, c’est tout.

Ma poitrine se serre. Est-ce qu’il pense vraiment compter moins que Gaylord à mes yeux ?

— Que sont deux ans contre toute une vie ? reprend-il tandis que je me pince les lèvres. Qu’est-ce que tu crois qu’il va se passer ? Hein ?!

— Donc, tu vas faire quoi ? questionne Jodie.

Elle paraît agacée.

— Tu vas rester le cul vissé sur ta chaise à regarder ton avenir partir en fumée ?

— Peut-être bien, oui, répond Stan. Si elle est heureuse comme ça… Quoi ? Qu’est-ce que tu fous, là, à deux centimètres de mon visage ?

— Je m’assure que t’as pas de merde dans les yeux, parce que je sais pas si t’as remarqué, mais elle était remontée comme une furie contre lui !

Je me mords la lèvre inférieure, le cœur tellement serré dans ma poitrine que même respirer est douloureux.

— C’est normal… c’est le choc. Passé ça… je…

— Tu… rien du tout, Stanley Birmingham ! Ne lui prête pas des intentions qu’elle n’a pas. J’ai pas l’impression qu’elle préfère Gaylord à toi, bien au contraire.

D’une main tremblante, je chasse une nouvelle larme de ma joue. Ce n’est pas une question de préférence, mais de temporalité. Gaylord est mon passé, Stan, mon avenir, je n’ai aucun doute là-dessus. Le problème, comme me l’a rappelé mon homme dans le parking de l’hôpital, c’est que mon passé est toujours latent. Peut-être que Gaylord a raison. Je devrais accepter de m’entretenir avec lui. En privé. Il a des choses importantes à dire… tout comme moi.

— C’est une impression que t’as, ça s’arrête là, marmonne Stan.

Je l’imagine penché sur le comptoir, les bras croisés, la mine abattue. Ça me rend triste. Malheureuse, même. Pourtant, je reste cachée derrière cette putain de porte.

— Bah, vas-y, bouge-toi, alors ! Bordel, Stan, combien de fois tu m’as répété de ne pas attendre le bonheur… d’aller le chercher moi-même, hein ? Combien de fois ? s’emporte Jodie.

— J’en sais rien.

— Beaucoup.

— Là, c’est pas pareil.

Il a raison.

— Stan… Sérieux, tu veux cette vie avec Debbie et Cassey depuis toujours ! Depuis que tu l’as vue à Streeterville, tu sais que c’est elle, la femme de ta vie.

De nouvelles larmes coulent sur mes joues. La poitrine étriquée, je ne prends même pas la peine de les chasser. Suis-je vraiment la femme de sa vie ?

— Je t’ai écouté me bassiner avec ses grands yeux de biche et ses superbes jambes pendant des semaines… Cette nana, tu l’as désirée, tu es allé la chercher ! Bordel, même quand tu l’as eue, t’as été d’une patience divine. Maintenant, tu lui offres un avenir… votre avenir. Putain, mec, vous avez parlé de déménager à New York, tu lui as dit que tu souhaitais adopter son fils. Tu te rends compte de ce que ça signifie pour une femme ? T’as accepté toute cette merde, tout son passé sans broncher et tu serais prêt à tout abandonner à cause d’un petit con qui revient d’entre les morts ? Non, moi, je ne suis pas d’accord pour que tu foutes ta vie en l’air.

— Je suis censé faire quoi, à ton avis, dans ce cas ? Je ne vais pas marquer mon territoire en lui pissant dessus ! Sérieux, c’est une femme, pas un chien.

Sans savoir pourquoi, sa dernière réplique me fait sourire.

— Bah, tu te bats pour elle. C’est tout. Montre à Debbie que t’es toujours dans le game.

— Elle le sait.

— Bien ! Alors, montre-le à l’autre imbécile.

J’entends Stan soupirer.

— J’ai pas envie de foutre la merde entre Coleen et moi, non plus.

— Coleen est loin d’être stupide. Et elle t’adore, t’es le parrain de sa fille, Ducon. Entre toi ou son frère qui est censé être mort et qui compte repartir à Pétaouchnok sans états d’âme, crois-moi que son choix est vite fait.

— Tu penses qu’elle… qu’elle pourrait pencher en ma faveur si Debbie lui demande conseil ?

Je ne lui demanderai jamais conseil en ce qui concerne son frère. Néanmoins, si je devais le faire, je ne sais pas ce que Coleen me dirait.

— J’en suis certaine. Coleen est une des nôtres… bien qu’elle s’appelle Lincoln. Haut les cœurs, mon joli, tu vas arrêter de me faire ta tête de chien battu parce que la pauvre Debbie, elle a besoin de son homme, pas d’un cocker !

Je fais demi-tour, j’ai assez écouté aux portes.

Je passe par la salle de bains pour prendre mes cachets et boire de l’eau avant de retourner me coucher. Pourtant, mes pas ne me mènent pas à la chambre de mon fils, mais à celle que je partage avec Stan. Sans chercher à comprendre, je me glisse sous les draps frais. Il arrive vingt minutes après, surpris de me trouver dans le lit.

Je l’entends se déshabiller dans le noir, pour venir, à son tour, sous la couette. Il la remonte tendrement jusqu’à mon cou. Dos à lui, l’esprit toujours sens dessus dessous, j’ignore quoi penser. Il ne devrait pas douter de moi, de mes sentiments, mais je ne sais pas comment le rassurer. Je crois que je suis, moi aussi, perdue. Peut-être que, au final, c’est moi qui suis dans l’obscurité et lui, ma lumière.

— Je t’aime, mon amour, me chuchote-t-il à l’oreille, son souffle me léchant délicatement le cou.

Les yeux embués de larmes, je l’entends rouler sur le dos, puis soupirer, le regard probablement fixé au plafond. Je n’arrive pas à parler, tout est coincé dans ma gorge. Néanmoins, quand je le sens bouger contre moi, je ne peux m’empêcher de me tourner vers lui, ce qui m’arrache une grimace de douleur à cause de mon épaule.

— Merde, je t’ai réveillée ? me demande Stan, tout bas. Je suis désolé.

— Il est parti ? questionné-je à la place. Vous lui avez dit ? Pour Gary Joyce.

— Oui, Coleen lui a tout expliqué. Il était carrément choqué. Je crois qu’il dort dans un hôtel à la périphérie de la ville.

— OK… chuchoté-je.

— Comment vont ton épaule, ta tête ? s’enquiert Stan.

Dans l’obscurité de notre chambre, je ne discerne que son épaisse silhouette, ainsi que ses deux yeux, brûlants d’amour pour moi. Sans attendre une seconde de plus, je tends le cou pour l’embrasser, mes lèvres épousant à la perfection les siennes. Putain, sa bouche est faite pour moi… Comment ne l’ai-je pas compris plus tôt ?

— Et toi, comment ça va ? questionné-je à la place.

Je l’entends sourire.

— Moi ? Je suis paumé, je t’avoue. Je pensais devoir combattre un mort dans ton cœur, et là… Je me rends compte que mon adversaire est un être vivant, en chair et en os. Je… je n’avais pas du tout prévu ça dans mon programme.

— Gaylord n’est pas ton adversaire, murmuré-je.

— Tu le crois vraiment ?

J’acquiesce de la tête, me lovant tout contre son corps. J’embrasse son épaule, puis sa gorge, juste sous sa mâchoire. 

— T’as reconstruit mon cœur de fond en comble, Stan… Aujourd’hui, il n’appartient qu’à toi.

Sa main se perd sur mon visage. Il m’effleure les cheveux, son nez frôlant le mien. Ses caresses me bercent, me font le plus grand bien. Je ne sais pas s’il me répond, car dès que je ferme les yeux, je plonge de nouveau dans un sommeil de plomb.

***

Le lendemain, il règne une ambiance tendue à l’appartement. Heureusement, Cassey met ça sur le compte de mon accident. On passe une partie de la matinée tous les deux à manger des céréales et à regarder ses dessins animés préférés à la télé.

Avec ces récents évènements, mon boss m’a accordé quelques jours de repos. Je compte profiter de ce temps avec mon fils avant que celui-ci n’aille au centre aéré. Il était déçu de ne pas rendre visite à ses grands-parents, mais je lui ai dit qu’ils étaient partis en vacances. Bien sûr, c’est encore un mensonge, je ne me vois pas lui révéler la vérité.

Quand Stan remonte avec Parker d’une session de sparring, je sens une certaine tension entre lui et moi. Ça doit être dans ma tête, car il est comme à son habitude, le sourire aux lèvres, la petite vanne pour amuser Cassey. D’ailleurs, mon fils lui saute dessus dès qu’il passe le pas de la porte, lui demandant s’il peut me convaincre de le laisser partir pour les trois semaines de stage en août.

— C’est pas moi qui décide, bonhomme, maiiiiiiiiis… sourit Stan en lui pinçant les côtes pour le chatouiller, je vais voir ce que je peux faire.

— Merci, Stan, t’es trop cool ! s’extasie mon fils avant de lui checker le poing.

— Allez, va prendre tes affaires, il est déjà onze heures. Je vais te déposer au centre, dis-je à Cassey.

Une heure plus tard, j’ai fait l’aller-retour en compagnie de Jack. J’en ai profité pour l’emmener au marché ouvert de fruits et légumes. On est revenus chargés à bloc.

Après l’avoir aidé à tout ranger dans la cuisine, je redescends à la salle de sport, vêtue d’un simple blue jean et d’un débardeur rose pâle. Baskets aux pieds, les cheveux remontés en une haute queue-de-cheval, mes bracelets tintant à mes poignets, je joue nerveusement avec mon portable en attendant que l’ascenseur m’amène au rez-de-chaussée. Je sais qu’en bas se trouve Gaylord. Il est seul avec Coleen, Jack me l’a dit. Les autres gars sont tous partis courir.

Ce matin, à cinq heures, quand je n’arrivais pas à me rendormir malgré les bras rassurants de Stan autour de ma taille, j’ai longtemps réfléchi. Peut-être que Gaylord a raison. Ce rendez-vous privé, on se le doit. En l’honneur de notre histoire. En dépit de ma colère et de ma tristesse, j’ai ce petit truc en moi qui me pousse vers lui. Ce n’est pas de l’amour, je le sais. C’est autre chose. De la tendresse ? Du moins quelque chose qui y ressemble, sinon, je ne prendrais pas cette grande inspiration pour aller le voir et lui dire que je suis d’accord pour cette maudite entrevue. On doit s’expliquer, c’est évident.

Silencieusement, je passe le pas de la porte avant de m’immobiliser sur le seuil, mon regard s’attardant sur les deux silhouettes présentes, penchées l’une vers l’autre.

Assis sur un banc de musculation, Coleen et Gaylord discutent. En contre-jour, leurs ombres couvrent presque la totalité du ring. Ma belle-sœur lui montre quelque chose sur son portable. Probablement des photos de sa fille. Elle a le sourire aux lèvres. Tout comme Gaylord. Je les envie… Ces retrouvailles ont l’air si simples pour eux.

— Et là, c’est la première fois qu’elle a marché, dit Coleen.

— Waouh… elle est super fière. C’est dingue à quel point elle ressemble à son père.

— Oui. Ce n’est pas tous les jours évident avec eux deux, mais ça va. Je gère plutôt bien !

Elle rit, puis range son portable alors que Gaylord s’éclaircit la gorge.

— Si on m’avait dit que ma petite sœur finirait avec un fighter, je… je ne l’aurais jamais cru. J’aurais espéré te voir évoluer dans un milieu plus… plus sain. Moins dangereux.

Je m’appuie nonchalamment contre le chambranle de la porte, les observant, un peu en « cachette ».

Coleen lève ses yeux vers Gaylord. D’un geste nerveux, elle rejette ses longs cheveux derrière son épaule, recouvrant partiellement son débardeur à l’effigie d’une grande marque de sport.

— Je t’arrête tout de suite, Gaylord, commence-t-elle, prudemment. Ma relation avec Parker est très saine. C’est un mec bien, avec des valeurs et une hygiène de vie équilibrée. On est loin de ce que toi, tu as connu lorsque tu étais dans le circuit. Mon homme ne s’envoie pas en l’air tous les soirs avec une tripotée d’idiotes parce qu’il ne gère pas la pression. Il ne me cache rien… et quand je lui dis un truc, je sais qu’il m’écoute.

Gaylord esquisse un sourire contrit, puis passe sa main dans ses cheveux.

— Je crois que je viens de me faire moucher par ma petite sœur.

— Ta petite sœur est devenue une femme. J’ai vingt-six ans, je dirige un business énorme, je suis manager, j’ai un enfant. Je ne suis plus la gamine éberluée qui disait amen à tout ce qui sortait de la bouche de ses grands frères, rappelle-t-elle d’un ton doux.

Il acquiesce mollement de la tête, son sweat noir bougeant sur ses épaules au rythme de sa respiration.

— Ce mec… il te rend heureuse ?

Coleen lève les yeux au ciel malgré un petit rire.

— Il pourrait me décrocher la Lune.

— C’était pas ma question, précise Gaylord d’une voix sombre. J’aurais pu le faire pour Debbie, mais peut-être pas pour ce qui était important pour elle.

Mon ventre se tord. Au moins, il le reconnaît.

— Je suis très heureuse, confirme-t-elle. Parker est tout ce que j’ai toujours voulu. Il est… loyal, fort, protecteur. C’est un boxeur hors norme, il bosse énormément, et sa famille passe en priorité. Il est… respectueux, déterminé, borné, têtu, et j’aime ça.

— T’as toujours eu une tête bien pleine, Coleen, lui accorde-t-il. Je n’avais aucun doute que tu réussirais ta vie. Je suis juste… tellement désolé pour tout, petite sœur. Je ne pensais pas que tu allais devoir faire autant de sacrifices si je disparaissais, et je… je suis déçu pour Connor, pour ce qu’il est devenu, pour ce qu’il t’a fait. Pour ce qu’il a fait à Gabe.

— Je ne suis pas la plus à plaindre, marmonne Coleen, la tête penchée, le regard baissé.

Mon cœur se serre violemment, tout comme mes entrailles.

— Comment ça ?

— Rien, s’empresse-t-elle d’ajouter. C’est juste que… il se fout de la gueule de tant de choses, c’est… impressionnant. Même avec deux balles dans la poitrine, il est increvable.

— C’est un Lincoln, sourit son frère.

— Ce n’est pas drôle, Gaylord.

— Je sais.

Soudain, comme si quelque chose avait éveillé son instinct, Gaylord tourne la tête dans ma direction, surpris de me voir debout sur le pas de la porte. Il se lève d’un bond. Sa barbe brune, presque acajou, lui ronge une bonne partie du visage. Ça lui va bien, je dois le reconnaître. En même temps, qu’est-ce qui ne lui va pas à ce mec ? Il est toujours aussi… grand, beau, bien taillé. Moins que dans mes souvenirs, cependant il reste bel homme. Peut-être même plus qu’à vingt-deux… mais sa mâchoire, elle, est rectangulaire. Or, maintenant, je préfère le diamant.

— Salut, me lance-t-il, d’une voix grave, tandis que j’avance de quelques pas vers lui et sa sœur.

— Salut, soufflé-je.

J’entends Coleen déglutir.

— Debbie… comment tu te sens ? Ça va, ton épaule ?

— Ça pourrait aller mieux.

Aussi bien pour mon épaule, que pour mon cœur, ai-je envie de dire.

— Je vais demander à Jodie de te poser un strap.

— Merci, murmuré-je. Coleen, tu… tu peux nous laisser, s’il te plaît ? questionné-je en montrant son frère d’un mouvement de la tête.

— OK…

Elle n’a pas l’air sereine de nous abandonner en tête-à-tête, mais qu’importe. Quand elle referme la porte de la salle de sport derrière elle, je ne suis plus certaine de vouloir ce moment avec Gaylord.

Je me passe le doigt sur l’arête de mon nez, pensive, les yeux fermés avant de les rouvrir.

— Tu… tu vis où maintenant ? demandé-je sans trop savoir pourquoi je commence par là.

L’air surpris par ma question, il me répond.

— Au Canada. En Colombie-Britannique.

Putain, c’est loin.

— Tu fais quoi, là-bas ?

— Je bosse dans un garage. Je retape des motos de collection, me dit-il simplement.

Un rire nerveux m’étrangle. Je deviens folle.

— Et… t’as refait ta vie ? T’as… une femme ? Des enfants ?

À la dilatation de ses pupilles, je réalise que je ne vais pas du tout apprécier la réponse.

— Oui, souffle-t-il, d’une voix basse. On a deux petites filles. Quatre et deux ans.

Putain… je ferme les yeux, à deux doigts de vomir. En même temps, à quoi m’attendais-je ? Comme dirait ma grand-mère « quand on ne désire pas la réponse, on ne pose pas la question ».

— Je… je ne veux pas qu’on parle de ça, Debbie, me dit Gaylord en avançant vers moi. Je suis conscient que… que j’ai ma vie et que toi aussi, t’as la tienne, mais je… je voudrais juste qu’on parle de nous. Qu’on parle de toi et moi. De rien d’autre.

— Ça ne marche pas comme ça, dis-je avec fermeté. Parce qu’on n’est pas seuls dans l’équation, Gaylord.

— J’ai besoin qu’on le soit, me dit-il en glissant sa main dans mes cheveux pour la placer contre ma nuque. Seuls…

Cette fois-ci, je ne le repousse pas. Mon regard est braqué sur la base de sa gorge dont sa carotide pulse fortement. Je ne sais pas ce que j’espère de ce tête-à-tête… Qu’il me libère de mes chaînes ?

— Qu’est-ce que tu attends de moi, Gaylord ? De « nous », hein ? Je n’ai plus rien pour toi.

— Je voudrais simplement m’excuser, m’avoue-t-il en plongeant sa deuxième main contre ma nuque là où il noue ses doigts entre eux.

Je peux sentir son souffle sur ma peau, sur mon front. Ça me vrille le cerveau. Je ferme les yeux, pressant mes paumes sur ses avant-bras.

— Je n’ai pas été juste avec toi. Je m’en suis rendu compte que trop tard. Putain, Debbie, je… je t’aime toujours.

Mon cœur se fissure.

— T’as pas le droit de me dire ça, Gaylord ! protesté-je, furieuse. C’est inhumain ce que tu fais.

— Je n’espère rien de toi, de nous, je te promets, s’empresse-t-il d’ajouter. J’ai une femme qui m’attend à la maison, et… Marina est merveilleuse, vraiment, je sais que j’ai beaucoup de chance, mais… mais elle n’est pas toi, Deb’.

Je plonge mon regard dans le sien, voilé.

— T’as toujours été la première dans mon cœur. Je regrette juste de ne pas avoir réussi à te le montrer plus que ça. Sans… sans tout ce merdier que j’ai créé, il y a dix ans, ajoute-t-il. T’as raison, on a nos vies et…

— Non, on n’as pas nos vies, Gaylord ! le coupé-je en poussant sur ses mains pour qu’il les détache de ma nuque. Toi, t’en as une… moi, je me suis obligée à faire du surplace pendant tant d’années pour… pour rien au final.

Mes yeux s’emplissent de larmes. Ma poitrine me brûle, mon souffle est irrégulier. Je lui en veux et, en même temps, j’ai la sensation qu’il n’est plus le Gaylord que j’ai connu. Le Gaylord de mon passé n’aurait jamais avoué ses fautes.

— C’est vrai, ce n’est pas juste. C’est pour ça que j’espérais te parler. J’ai l’impression qu’on est encore enchaînés l’un à l’autre et… peut-être qu’il est temps de se libérer. Qu’en penses-tu ?

Je m’humecte les lèvres. Il ne comprend pas.

— Toi, tu n’as plus tes chaînes, Gaylord. S’il y en a un qui doit délivrer l’autre, ici, c’est toi. C’est à toi de me libérer. Et ce n’est pas en me disant que tu m’aimes toujours que tu vas réussir.

Je recule d’un pas, le regard noir.

— Pourquoi ? Ça devrait compter, non ?

— Compter ?! relevé-je, un sourcil arqué. Non ! Quand Stan me dit qu’il m’aime, ça, ça compte… 

Je secoue la tête, affligée. 

— Désolée, mais ce n’est pas ce que j’attends de ta part, avoué-je au moment où j’entends la porte de la salle de sport s’ouvrir.

L’instant d’après, Parker, Gabe et Stan rentrent de leur session de jogging habituelle. Ils paraissent surpris de me voir, ici, seule avec Gaylord. Ce dernier me lance, d’ailleurs, un regard en coin. Je sais que notre discussion privée est loin d’être terminée.

Je tente une percée dans la direction de mon petit ami, mais celui-ci m’évite. À la place, il recule de quelques pas, vers les casiers métalliques, là où il attrape une bouteille d’eau pour la vider entièrement. À la fois dans sa bouche et sur sa tête. Il retire son tee-shirt pour en enfiler un, propre et sec, bien qu’il soit vite humidifié par toute sa transpiration, collant ainsi le coton blanc à son dos, recouvert de muscles plus ou moins déliés.

Je me pince les lèvres. Je ne peux pas vraiment le blâmer de m’éviter.

— T’es déjà là ? Parfait ! commente Parker en s’approchant de Gaylord. Parce qu’il va falloir qu’on parle sérieusement de ton jumeau qui nous casse les couilles !

À la simple évocation de son lien de parenté avec Black Mask, le regard de Gaylord s’enflamme. Tel un lion en cage, il se met à tourner en rond.

— Vous proposez quoi ? demande-t-il alors que Gabe récupère une bouteille d’eau pour en boire de longues gorgées.

— On devrait rester au plan de base, énonce ce dernier. Visiblement, Rudy a un peu de mal à saisir les messages qu’on lui passe, quand on est seuls avec lui… mais si on y va tous, je pense qu’il peut craquer. On aura qu’à lui extorquer l’adresse de Black Mask. Ensuite, on fait ce qu’on a dit. On la donne aux flics et on leur balance tout ce qu’on sait. Enfin, tout… On ne leur dira pas pour toi, Gaylord, évidemment, ni pour les parents.

Je me mords la lèvre. Le plan est bancal, mais c’est le plus concret qu’on ait, surtout que, d’après ce que j’ai compris, la mort de Gaylord doit rester telle quelle pour Connor et pour Helen et Garbhan. Tout comme pour Cassey. Hors de question que j’avoue cette vérité à mon fils. Ça le détruirait…

— C’est pas con… admet Gaylord, pensif. Si on y va tous ensemble, avec Coleen, ça devrait le calmer, et lui foutre assez la trouille pour qu’il lâche le morceau.

— Quoi ?! s’exclame Parker, un sourcil arqué. Non, je t’explique, mec. Ta sœur n’ira nulle part. Et certainement pas chez Rudy avec nous ! Il est hors de question qu’elle soit mêlée à ça !

— Parker a raison, intervient soudainement Stan en revenant vers le milieu de la salle, là où nous sommes tous debout. Oubliez votre sœur, tous les deux, précise-t-il en regardant tour à tour Gaylord et Gabe. Je pense qu’elle a assez donné pour sauver vos petits culs, on ira, nous, et ça sera bien suffisant !

— Non, je peux pas te laisser venir, Stan, coupe Parker, inquiet. Si ça tourne mal, tu risques de t’en prendre plein la gueule.

— Rien à foutre, je ne te lâcherais pas. Je suis ton partner, je te rappelle. Considère ça comme un nouvel exercice de sang-froid, mec, sourit Stan.

— C’est pas un jeu.

— Merci, je sais, marmonne mon petit ami.

Je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche que Coleen débarque au pas de course dans la salle de sport. Perchée sur des talons hauts, habillée d’un jean noir et d’une chemise blanche à fines rayures roses, ses cheveux attachés en un chignon bas sur la nuque, elle pianote à toute vitesse sur son portable.

— Les gars, c’est la grosse merde pour moi. Je dois aller au bureau. Tout de suite ! lance-t-elle d’une voix stressée.

— Quoi, qu’est-ce qu’il se passe, encore ? s’inquiète, Parker, toujours en sueur dans ses fringues de sport.

— Paul Smithan, un de mes joueurs de baseball, vient de m’annoncer qu’il veut renégocier son contrat avec les Cubs et que s’ils ne trouvent pas un accord, il part pour les Red Sox… Il a décidé de s’occuper de ça pile quand sa sextape ressort des entrailles d’Internet. À mon avis, ce n’est pas un hasard ! Bref… je dois le voir aujourd’hui. Avec nos avocats. C’est non négociable, Parker, précise Coleen.

Il jure dans son poing fermé.

— OK, mais en quoi ça te concerne ? demande Gabe.

— Je suis son manager, ça fait partie de mon job. S’il doit partir pour Boston, je veux qu’il ait un contrat en béton armé. C’est un joueur en or, y a pas moyen que je le laisse me glisser entre les doigts et signer dans une boîte concurrente !

— Bon, on remet cette discussion à plus tard, lance Parker au gars en se rapprochant de Coleen. Donne-moi dix minutes pour prendre une douche, me changer, et je t’accompagne.

— Quoi ?! s’étonne Coleen. Là, c’est mon boulot, Parker, j’ai pas besoin d’un babysitter, je te remercie.

— J’en ai rien à foutre, je te rappelle qu’il y a toujours un taré qui veut notre peau. Il est hors de question que tu te balades seule dans Chicago. Encore moins, maintenant, dans ton état.

J’arque un sourcil, curieuse. Ça veut dire quoi ?

Les joues de Coleen virent au rouge, puis relevant la tête avec une fierté non dissimulée, elle tourne les talons.

— Je te laisse cinq minutes, Adams, sinon, je pars sans toi !

Lorsqu’ils quittent, tous les deux, la salle de sport, je me retrouve seule avec Gabe, Gaylord et Stan. Ouais… j’ai connu meilleure compagnie. Surtout quand le premier me lance un regard surpris, que le second a un visage torturé et que le troisième possède des yeux plus que larmoyants. Putain, c’est vraiment le bordel, ici !

OceanofPDF.com