Underground T4 : Verity
ch040
Chapitre 40
Coleen
De nos jours…
Combien de fois ai-je espéré vivre cet instant présent ? Voir Gaylord, mon grand frère adoré, revenir d’entre les morts pour le prendre dans mes bras. Maintenant que mon vœu se réalise, je suis incapable de bouger. Comment est-ce possible ? Comment peut-il se trouver là… vivant ? Je veux dire, je l’ai enterré. Il y a dix ans !
Soudain, mes pieds avancent, comme un papillon attiré vers la lumière. Du moins, jusqu’à ce que la main de Parker m’attrape la taille pour me faire reculer.
— Attends ! gronde-t-il, d’une voix rauque, en adressant un regard perçant à mon frère.
Mon frère… putain, je… je n’arrive pas à y croire. Je suis toute tremblante.
— Jusqu’à preuve du contraire, ton frangin est mort, Coleen. Il est censé être six pieds sous terre !
— Sans déconner, qui voulez-vous que je sois ? nous jette Gaylord, un sourcil arqué.
Derrière moi, j’entends Gabe jurer. Il se fraye un chemin entre Sabrina et Dennis pour venir à mes côtés, les yeux chargés d’incompréhension, tandis que notre aîné le regarde avec un sourire aux lèvres.
— T’es plus le môme de onze ans à qui j’ordonnais de me faire un sandwich parce que j’avais la flemme…
— Va falloir trouver autre chose, mec, coupe Parker. C’est pas suffisant. Tu pourrais être n’importe qui.
— OK… Vous voulez savoir quoi ?
— N’importe quoi, murmuré-je, larmoyante.
J’ai tellement mal à la poitrine. Gaylord se passe une main dans les cheveux, puis hausse une épaule, nonchalante. Bordel, c’est lui, je le sens.
— Comme la fois où je t’ai demandé d’être la marraine de Cassey ? me lance-t-il.
Ses yeux se rivent à ceux de Debbie. Je m’interdis de la regarder, elle. J’ai bien trop peur de sa réaction.
— Tu t’étais cassé le nez après un entraînement de boxe. Je t’avais expliqué comment engager un vrai uppercut. Le lendemain, t’as mis ton premier K.O. à…
— Margaret McNamer, achevé-je.
— Yep. La grosse…
— ... Maggie, le coupé-je en me remémorant le surnom qu’elle s’était attribué.
Putain, je le savais. C’est lui.
Sans attendre une seconde de plus, je m’échappe de l’emprise de Parker et je cours jusqu’à mon frère. Quand mon nez percute son cou, son parfum d’eucalyptus et de cèdre me fouette le visage. Mes larmes coulent. Je le serre si fort que je me fais mal à la cage thoracique. C’est encore pire lorsqu’il me prend à son tour dans ses bras.
— Tu m’as tellement manqué, petite sœur…
Petite sœur… S’il savait combien de fois j’ai pleuré en espérant, un jour, réentendre ces deux mots. Clairement, ce n’est pas Connor qui me les aurait dits avec autant d’affection et d’amour.
Malheureusement, nos retrouvailles ne durent que quelques secondes. Je suis de nouveau traînée vers l’arrière par Parker, dont le regard noir me fait arquer un sourcil. Quoi, qu’est-ce qu’il lui prend ?!
— Mec, t’es censé être mort, insiste Parker. Pourquoi, t’es là ?
— Parker Adams, c’est ça ? lance Gaylord en l’observant de la tête aux pieds. J’ai lu beaucoup de choses sur toi. Oméga… le double champion de free-fight.
— J’ai l’air d’en avoir quelque chose à foutre ?!
— Parker, soufflé-je.
— Quoi ?! Tu veux qu’on lui déballe le tapis rouge, en plus ? Je te rappelle les sacrifices que t’as dû faire après sa soi-disant « mort » ?!
— Eh, mec ! intervient Gaylord, d’une voix froide. Doucement avec ma sœur, d’accord ?!
Il va pour poser sa main sur son torse, histoire de l’éloigner de moi, mais c’est sans compter sur la rapidité de Parker. Il l’attrape par le col de sa veste en cuir et le plaque contre le mur, ce qui me fait lâcher un cri d’exclamation. Gabe est le premier à s’interposer, décollant mon mec de notre grand frère.
— OK, les gars, on se calme ! intervient-il, le teint livide. Là, ça fait beaucoup. On est tous du même avis. Gaylord, je… je ne sais pas quoi dire, je… je me dis que je suis toujours en plein milieu d’un rêve et que je vais me réveiller. En attendant, tu… tu ne devrais pas trop chercher la merde avec Parker, d’accord ? Et toi, Oméga, je te rappelle qu’il s’agit de notre frère, précise-t-il en plantant son regard brun dans celui orageux de mon mâle.
— Justement, grogne Parker en relâchant Gaylord qui n’ose rien dire, malgré son regard noir. J’en ai plein le cul des frères Lincoln. À chaque fois, y en a un pour foutre la merde dans nos vies, et toi, mec, dit-il en pointant du doigt Gaylord, t’es en train de foutre une sacrée merde dans ma famille. Tes explications ont intérêt à être convaincantes parce qu’il est hors de question que je laisse ma nana se noyer dans la piscine de chagrin que t’as toi-même remplie, c’est clair ?!
— Limpide comme de l’eau de roche, sourit froidement Gaylord tout en me jetant un regard en coin.
Je n’ose rien ajouter… Parker n’a pas tort. Il cherche à me protéger, je ne peux pas lui en vouloir. En particulier quand j’aperçois Stan et Debbie. J’ignore lequel me surprend le plus. Le premier pour son visage effaré ou le second pour avoir des mitraillettes à la place des yeux.
— On devrait… rentrer et… et se poser pour parler de tout ça, murmure Sabrina, d’une voix gênée. Ailleurs que dans le parking de l’hôpital.
— Bonne idée, convient Gabe. J’imagine que t’as des tas de trucs à nous raconter et… et nous aussi. Putain… souffle-t-il en englobant affectueusement l’épaule de notre frère. Qu’est-ce qui... qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?
— C’est une longue histoire, répond-il, son regard déviant de nouveau sur Debbie.
CLAC !
La baffe part tellement vite que je sursaute.
J’ai juste le temps d’apercevoir les cheveux de ma belle-sœur voler au vent, sous mon nez, et sa main droite remonter vers le ciel en une virgule parfaite. La seconde d’après, la joue de Gaylord est écarlate.
— T’as de la chance, cette histoire-là est plus que courte, siffle-t-elle, le regard noir, les traits déformés par la colère.
Elle tourne les talons d’une démarche maladroite, avant de prendre la direction opposée.
Putain… je savais qu’elle allait mal réagir, mais pas à ce point.
Personne n’ose bouger. Sauf Stan. Évidemment.
— Debbie, attends !
Le pauvre se retrouve à lui courir après. Quand il l’attrape par la main pour la stopper dans sa « fuite », elle est à deux doigts de lui en retourner une à lui aussi.
— Attends, supplie-t-il, face à elle.
— Non, j’attends pas ! s’énerve-t-elle. Je me casse. Vraiment. Là, j’ai atteint le point de non-retour avec les Lincoln. Ça suffit. J’en peux plus !
Il se pince les lèvres, gêné, dépassé. En même temps, comment pourrait-il ne pas l’être ? Il sait ce que Gaylord représente pour Debbie. Il doit se sentir perdre pied.
— Debbie… écoute-moi.
— Non ! Laisse-moi passer.
— S’il te plaît, bébé, insiste-t-il en mettant ses mains de part et d’autre de ses joues. Écoute-moi, s’il te plaît. Je… c’est le bordel dans ta tête, je comprends.
— Tu ne peux pas comprendre !
— C’est vrai, admet-il en soupirant. Je ne peux pas, mais… j’analyse plutôt bien les situations, et là… tu as la chance d’avoir les explications que tu n’as jamais eues… Hormis tout ce contexte hyper bizarre, de… de l’IRA, de Black Mask, enchaîne-t-il, de… de tout ça, tu peux décider de fermer enfin la porte de ton passé ou… ou de la rouvrir complètement, si… si tu le désires, souffle-t-il, le regard voilé de tristesse. Alors… rentrons… ensuite, on avise, d’accord ? Je te rappelle qu’un taré est dans la nature et que c’est probablement lui qui a défoncé ta bagnole, avec toi dedans, donc… rentrons. S’il te plaît.
Voyant qu’elle ne bouge toujours pas, il ajoute une dernière chose :
— Si tu ne le fais pas pour lui, fais-le pour moi.
Je retiens mon souffle. Celui-ci se dissipe dans ma poitrine lorsqu’elle tourne lentement les talons en direction d’une des deux voitures. Il lui ouvre la portière, puis la referme avant de croiser un court instant ses bras sur le toit, la tête posée contre ses coudes. Rien qu’à la tension de ses trapèzes, je me doute que le gentil et amusant Stan ne va pas le rester longtemps.
Quand il se retourne vers nous, ses yeux charbonneux sont électriques. Pourtant, il ne dit rien. Il nous fait signe de monter dans les véhicules. Dennis et Sabrina lui emboîtent le pas sans ajouter un mot alors que Gabe pose sa main sur mon bras pour m’inviter à grimper dans la seconde voiture.
— Tu nous suis ? demande-t-il à Gaylord en montrant sa moto.
— Ouais…
— Je ne sais pas ce que t’as cru en revenant ici, Gaylord, mais dix ans, c’est long. Très long. Et euh… Debbie est enfin passée à autre chose, donc… n’espère rien.
Gaylord arque un sourcil.
— J’espère rien, dit-il d’une voix grave, pourtant chargée de colère.
— Parfait, dans ce cas… on y va. Parker ?
Avec un grognement, mon homme monte à son tour dans la voiture. Dans le rétroviseur central, je vois mon grand frère ajuster son casque sur la tête, enfourner sa moto avant d’enquiller la première pour nous suivre.
— Coleen ?
Le timbre rauque de Parker me fait sursauter.
— Quoi ?
— T’es heureuse de revoir ton frère, je l’entends, me lâche-t-il, les mains serrées sur le volant. Mais…
— Mais ? répété-je, inquiète.
— Comme l’a mentionné Gabe, dix ans, c’est long. Si Debbie a refait sa vie, c’est probable que lui aussi. Je ne pense pas qu’il restera. Ne te fais pas de faux espoirs sur son retour, bébé. À mon avis, il est là à cause de tout le merdier avec Gary Joyce, ensuite… il repartira. Pour ne plus jamais revenir.
Je cligne des yeux, troublée. Ça, je n’y avais pas songé une seule seconde.
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