Underground T4 : Verity
ch043
CHAPITRE 43
GABE
Le cul calé contre l’un des bancs du cimetière, j’observe la pierre tombale de Gaylord, là où son nom complet, écrit en lettres italiques dorées, est étiré sur toute la devanture en marbre blanc.
— La vache, ça a dû vous coûter une blinde.
J’arque un sourcil, puis croise mes bras avant de tourner la tête vers mon grand frère, censé être enterré à seulement deux mètres de nous.
Le regard appuyé qu’il m’adresse me fait hausser le second sourcil.
— Sérieux, vous avez déboursé combien pour ça ? me demande-t-il en tirant nerveusement sur sa casquette qui dissimule une partie de son visage, histoire que personne ne puisse le reconnaître – au cas où.
— Maman et Papa ont éclaté un de leurs comptes afin de te payer des obsèques dignes de ce nom ! Ça leur a coûté plusieurs mois de salaire, connard, grogné-je, énervé.
Gaylord, lui, se racle la gorge, avant de lever les mains vers moi, comme pour me faire signe de me calmer. Comment lui dire que je ne suis pas près de me détendre ?! Pourtant, je pousse un soupir et remonte le col de ma veste en jean contre ma nuque en ce début de soirée plutôt frais.
Je suis épuisé, vidé. Notre journée n’a pas été de tout repos puisque malgré tout ce qu’a pu nous dire Coleen, Parker, ou même Debbie, j’ai jugé bon de prévenir Connor du retour de Gaylord… Étant donné l’impact de cette nouvelle, je trouvais ça injuste que Connor en soit épargné. Plus secrètement, j’espérais une confrontation entre mes deux aînés… Je n’oublie pas ce que mon cadet a révélé quand il a kidnappé mon neveu. Il a dit que Gaylord savait, qu’il était au courant que Cassey n’était pas son fils. Pourtant, malgré des « retrouvailles » glaciales, je suis persuadé que Connor nous a menti. Je l’ai vu… dans ses yeux chocolat si écarquillés à l’instar de ceux d’un hibou. Il n’a jamais rien avoué à Gaylord.
En découvrant Connor dans un état léthargique, blessé comme jamais en raison des deux balles qu’il s’est pris dans le torse, je me suis rendu compte des limites physiques du célèbre Constrictor. Comme quoi, tout le monde en a. Je n’évoque même pas celles qui sont psychologiques. J’ignore à quoi je m’attendais en les voyant l’un en face de l’autre, dans le salon de la suite d’hôtel que Connor loue, mais certainement pas à autant de… de froideur. Un vrai duel entre un vieux lion et son successeur. Seul, sans ses chiens de garde, Connor a dû se sentir acculé. Ça empestait les regrets et la culpabilité dans toute la pièce. Sans parler de toute cette weed qu’il fume non-stop, encore plus avec les douleurs qu’il doit supporter au quotidien, j’imagine.
Je joue nerveusement avec les boutons de ma veste en repensant à ces drôles de retrouvailles. Elles n’ont duré que trente minutes. Gaylord et moi sommes rapidement partis pour ne pas abuser de « l’hospitalité » de Connor ni de son humeur conciliante malgré son mutisme à faire froid dans le dos. En particulier lorsque Gaylord lui a rappelé ce qu’il s’était passé le fameux soir de son « décès ». Notre aîné lui a quand même assuré qu’il n’avait jamais voulu revenir en arrière, jamais souhaité que Connor se retrouve à sa place, face à Black Mask. Il lui a « pardonné » sa lâcheté et qu’est-ce que Connor a fait ? Rien… il n’a rien fait, rien dit. Soit il était grave sous le choc, soit il cache quelque chose.
Connaissant mon frère, il y a forcément anguille sous roche. Il n’y a pas de mec plus secret que lui. Ma conscience me souffle que moi aussi, je le suis. Que tous les Lincoln le sont… La preuve, Debbie ment sur l’identité du père de Cassey, Gaylord a feint sa mort, Coleen a masqué son véritable nom à Parker pendant des semaines, nos parents nous ont dissimulé leur histoire, jusqu’à l’existence d’un demi-frère, et moi… moi, je n’ai pas dit à Gaylord ce que Connor m’avait obligé à faire, il y a deux ans, juste par vengeance. Tout comme je n’ose pas lui dire pour son « fils ».
Ouais, pour se jeter dans la bagarre, nous, les Lincoln, débordons de courage, en revanche pour assumer nos actes et nos responsabilités, c’est bien plus compliqué.
— Je me doute que ça n’a pas dû être facile après mon… mon décès, marmonne-t-il alors que je ravale un rire nerveux.
— Tu ne peux pas imaginer, Gaylord. Pas une seule seconde, ce qu’il s’est produit, tout ce que ta… ta mort a engendré dans notre famille.
Je lui adresse un regard noir. Déjà vingt-quatre heures qu’il est revenu de l’au-delà, pourtant, c’est la première fois que je passe du temps avec lui, juste avec lui. Je sais qu’il a eu son moment solo avec notre sœur. Je me doute qu’elle a édulcoré notre vie, histoire de ne pas rendre la chose plus difficile.
Moi, je ne suis pas Coleen. Je suis peut-être resté en retrait lors de notre entretien avec Connor, surtout quand Gaylord a refusé qu’il se joigne à nous, demain, pour aller voir Rudy, à cause de son état de santé, je n’en suis pas moins chargé d’interrogations et d’incompréhensions.
— Gaylord, commencé-je, d’une voix dure. Est-ce que tu te rends compte de ce que tu as fait ? Debbie est partie en cure de désintoxication à cause de toi. Si Coleen n’avait pas mis sa vie entre guillemets pour s’occuper de ton fils, elle aurait perdu la garde de Cassey, précisé-je, les sourcils froncés. Elle a renoncé à tout pour eux… à commencer par une prestigieuse université. Elle a arrêté la boxe, aussi, ce qui fait qu’on lui a sucré sa bourse et elle s’est retrouvée à bosser en tant que serveuse dans ce bar pourri avec un uniforme digne d’une danseuse à Vegas pour pouvoir se payer une fac de second choix comme celle de l’Illinois.
Je le vois serrer des dents, néanmoins je m’en fous, je continue. Je ne suis pas notre sœur, et je ne suis pas Debbie, non plus.
— Nos parents ont divorcé, rappelé-je. D’accord, ils sont de nouveaux ensemble, mais ça nous a traumatisés… Ça a laissé des séquelles, Gaylord, tu comprends ça ? J’ai été envoyé en pensionnat pendant quatre ans, et je ne te parle même pas de Connor, lâché-je, amer. Sans toi pour le cadrer, il est devenu encore plus incontrôlable qu’avant. Tu l’as bien vu, non ? C’est… pire qu’un déchet. Il magouille tellement que je me demande comment ses neurones arrivent à se souvenir de tous ses plans foireux !
Je m’arrête là. Pas besoin d’en rajouter plus. Surtout en ce qui concerne Connor. J’ai peur d’ouvrir la boîte de Pandore et de ne pas réussir à la refermer. Lui dévoiler le sombre passé de Debbie avec notre frère ne me paraît pas être une brillante idée.
— Je ne pouvais rien faire d’autre, rétorque Gaylord en croisant à son tour les bras, les yeux rivés sur sa propre pierre tombale.
Je suis son regard.
Gaylord Archibald Lincoln
Fils dévoué - Frère protecteur - Père aimant
Sérieux, je n’ai jamais vécu un truc aussi bizarre…
— On aurait trouvé des solutions, ajouté-je, la gorge nouée.
— Non, y en avait pas.
— Bien sûr que si, et…
— BIEN SÛR QUE NON ! explose-t-il, me faisant sursauter.
Son regard noir s’accroche de nouveau au mien. La colère déforme ses traits, tord sa bouche. Il fulmine. De rage, de tristesse, de regrets. De tout.
— Tu crois que c’est ce que je désirais ?! réplique-t-il, sèchement. Abandonner ma femme, mon gosse ? Que les parents divorcent, que tu sois évincé, que mon frère finisse comme le drogué qu’il est ou que ma sœur soit obligée de payer ses études en servant des bières jusqu’à pas d’heures ? HEIN ? TU PENSES QUE JE VOULAIS ÇA ?! ME RETROUVER AVEC DES ARTICULATIONS DÉFECTUEUSES, UN BRAS DROIT PRESQUE MORT, DES MOIS DE CONVALESCENCE, À ERRER D’UN BLED À UN AUTRE SANS SAVOIR CE QUE J’ALLAIS DEVENIR, SANS SAVOIR CE QUE J’ALLAIS POUVOIR FAIRE DE MA PEAU, HEIN ?! continue-t-il de hurler. À ESSAYER DE ME PERSUADER QUE L’AVENIR DEVAIT FORCÉMENT ME RÉSERVER DES TRUCS BIEN, PUISQUE, DE TOUTE ÉVIDENCE, J’ÉTAIS BEL ET BIEN EN VIE ! TU NE PENSES PAS QUE J’AURAIS AIMÉ QUE ÇA SOIT DIFFÉRENT ? QUE J’AURAIS VOULU VOUS OFFRIR UNE AUTRE VIE ? RATTRAPER TOUTES MES CONNERIES AVEC DEBBIE ? VOIR MON FILS GRANDIR ?
Sur les nerfs, il retire sa casquette afin de se passer les mains dans les cheveux avant de la renfoncer sur sa tête. D’un geste tremblant, fébrile, il sort un paquet de cigarettes de la poche arrière de son jean, s’en allume une avec un briquet. Je n’ai pas le souvenir qu’il fumait… En même temps, quand il est mort, j’étais à peine plus vieux que Cassey.
— Je me doute que non, réponds-je d’une voix éraillée, presque gênée, en reprenant ma contemplation de sa pierre tombale, si étincelante, si pure, si… paisible.
— Je reviens et qu’est-ce que je découvre ? Que tout le monde vit sa meilleure vie, lâche-t-il, amer. Que ma nana a refait la sienne avec un mec qui, visiblement, a du plomb dans la cervelle, que mon fils est aux anges, que mes parents sont toujours là l’un pour l’autre, que Coleen et toi, vous avez vos vies d’adultes… bon, OK, Connor fait de la merde, mais ça, c’était à prévoir.
Je lève les yeux au ciel. Il a écouté ce que je viens de lui dire ?
— Je comprends que tu sois jaloux, commencé-je.
Il me coupe la parole.
— Je ne suis pas jaloux ! OK ?! Je ne suis pas jaloux… Je suis heureux pour vous, sincèrement. Surtout pour Debbie, ajoute-t-il du bout des lèvres. Elle mérite qu’un mec se plie en quatre pour elle, qu’il… qu’il lui dise amen pour tout. Qu’il la traite comme une reine. Une vraie reine.
Je me mordille la lèvre inférieure tout en lui jetant des regards en coin. Il tire doucement sur sa clope, puis recrache sa fumée par le nez. Je crois qu’il est là, le véritable problème. Ce n’est pas nous, ses frères et sœurs, qui le perturbent. C’est Debbie. C’est leur passé qu’il n’arrive pas à digérer.
— Stan est comme ça avec elle, précisé-je. C’est un mec sur qui on peut compter et je l’ai jamais vu reculer ou hésiter avec Debbie. Son seul défaut, c’est qu’il est partner. Il fait du sparring non stop, ce qui signifie qu’il a les deux pieds dans l’Underground. À ce niveau-là, vous êtes pareils… La différence, c’est qu’il a déjà demandé à Debbie si elle voulait qu’il arrête.
— Elle a refusé ?
— Elle a refusé, confirmé-je. Si Stan doit cesser, ça sera par choix. Toi, t’as arrêté par obligation.
— Putain, Gabe, recommence pas !
— Je ne recommence pas, je termine ! souligné-je d’une voix plus calme. Je clos le chapitre.
À mon tour, je me passe une main nerveuse dans mes cheveux châtains.
— Bordel, Gaylord, tu l’as dit toi-même, t’as une femme et deux gamines qui t’attendent au Canada. Une fois que tous nos problèmes avec Rudy et Black Mask seront réglés, je te conseille de vite retrouver ta famille. Ça sera moins perturbant. Pour nous tous. Toi y compris. J’imagine que ce n’est pas non plus facile pour toi… de… de vivre tout ça. D’avoir eu à vivre tout ça.
Il termine sa clope, jette son mégot par terre avant de l’écraser du bout de sa basket délavée.
— C’est sûr qu’en revenant, je pensais juste foutre la pression à ce fils de pute de Rudy parce qu’il n’a pas tenu parole, marmonne-t-il. Je n’aurais jamais cru que… que les parents soient des fugitifs de l’IRA et que Black Mask, ce mec qui m’a démoli il y a dix ans, soit en réalité mon frère. Mon frère jumeau, bordel de merde, tu te rends compte de ça, Gabe ?! C’est mon frère jumeau ! Je ne suis même pas le fils de Maman ! Je… c’est du délire ! Vraiment.
Il soupire, maltraitant sa montre à son poignet.
— J’ai toujours l’impression que vous êtes en train de me faire une blague… lâche-t-il.
— Ce mec qui percute la voiture de Debbie, qui tire sur Connor… tu considères que c’est une plaisanterie ? enchaîné-je, les sourcils arqués. Coleen et Parker ont tellement peur qu’ils ont envoyé leur fille à 3 500 km d’eux. Tu ne connais pas Parker, Gaylord… Crois-moi, s’il a accepté un truc pareil, c’est qu’il était inquiet pour sa sécurité. Et je ne te parle même pas de celle de notre sœur !
Il se pince les lèvres, inspirant fortement par le nez.
— Ce que j’ai pas compris dans cette histoire, c’est comment ce type a réussi à retrouver la trace de nos parents, hein ?
— Aucune idée, avoué-je en me redressant, le cul toujours appuyé contre le banc. Tout comme j’ignore pourquoi il s’en prend à nous au lieu de s’en prendre directement à eux.
— Ça, c’est facile, lâche Gaylord d’une voix sombre. C’est un compte à rebours. Il n’y a rien de pire pour des parents que de savoir leur gosse en danger !
En me pinçant l’intérieur des joues, je lance un regard interrogatif à Gaylord
— Comment s’appellent tes filles ?
Sa réponse met un moment à arriver. Il se racle mollement la gorge.
— L’aînée s’appelle Helen, et la deuxième, Bianca.
Il m’observe du coin de l’œil, attendant sans doute ma réaction au nom de notre mère, donné à sa plus grande.
— Helen Mary Coleen et Bianca Mary Helen, précise-t-il alors que j’arque les deux sourcils, surpris. Putain… c’est même pas le vrai prénom de Maman, en plus. Pff !
Peut-être, mais c’est comme ça que, nous, on la connaît, pensé-je, sans oser le spécifier à Gaylord.
— Ta femme n’a pas posé de questions ? demandé-je. Je veux dire, qu’est-ce que tu lui as raconté ? C’est quoi ton… ton alibi sur ton passé ?
Il hausse les épaules avant d’enfoncer ses mains dans ses poches.
— Marina est secrétaire dans un centre de rééducation, marmonne-t-il, l’air dérangé d’aborder ce sujet avec moi. Ça faisait un an que j’écumais tout ceux de Colombie-Britannique dans l’espoir de retrouver l’usage de mon bras, tout en enchaînant des petits jobs de merde. Puis le dernier, ç’a été le bon. Marina était en charge de mon dossier. C’est comme ça qu’on s’est rencontrés… Je… j’ai dit que j’avais été blessé dans un accident de voiture et que… que mes parents et ma sœur étaient morts sur le coup. Elle n’a pas posé plus de questions que ça, et je n’ai jamais donné plus de détails.
J’hallucine… sérieusement.
Je suis sur le point de l’interroger davantage lorsque mon portable vibre dans ma poche.
— On va aller se manger une pizza, et tu vas me parler d’eux, Gaylord, lui dis-je en toute honnêteté. Je… j’aurais jamais l’occasion de rencontrer mes nièces alors… j’aimerais savoir comment elles sont, ce qu’elles aiment. Leur couleur préférée, par exemple.
Il acquiesce de la tête, l’air encore dans le vague.
— Tu feras ça aussi pour moi ? me demande-t-il, le regard fixe. Pour… pour ma nièce ? J’adorerais connaître la fille de Coleen… Je… j’ai pas osé insister ce matin, et je… j’aimerais que tu me parles de mon fils aussi.
Je perçois de la tristesse dans sa voix. Je lui presse l’épaule de manière fraternelle tout en récupérant mon téléphone dans ma poche.
Je jette rapidement un œil à mon écran, là où un message WhatsApp est apparu. Curieux, je constate qu’il s’agit d’un numéro inconnu. Le titre de la « conversation », Coleen, me fait vriller.
— Putain de merde, c’est quoi ça ?! dis-je paniqué, en ouvrant l’appli.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Le tchat est inondé de photos de ma sœur… enfin, de ce que je sais en être, car sur chacune d’entre elles, son visage est gribouillé au feutre rouge.
Mon cœur lâche dans ma poitrine. Je commence à voir flou, à me sentir mal. Les mains crispées sur mon téléphone, j’ai le corps qui transpire et l’impression de m’écrouler sur le sol.
Black Mask est avec ma sœur…
Black Mask est avec ma sœur.
BLACK MASK EST AVEC MA SŒUR !
Ça tourne en boucle dans ma tête. Comme un tourbillon. Un tourbillon qui m’attire en son sein et dont la puissance m’empêche de me débattre.
— Où est Coleen ? me demande Gaylord, comprenant tout de suite que quelque chose ne va pas.
— Je… elle était à son taf toute la journée, je…
— Essaye de l’appeler ! MAGNE ! aboie-t-il tandis que je compose son numéro.
Évidemment, je tombe sur la messagerie. Pareil pour Parker. Ça sonne dans le vide. Putain. Putain. PUTAIN !
— Tu sais où est sa boîte ? me lance Gaylord, paniqué lui aussi, en sautant sur ses deux pieds.
— Euh, ouais, bien sûr.
— On y va ! ordonne-t-il en me tendant son casque de moto. TOUT DE SUITE ! BOUGE-TOI, GABE !
Je me reprends, le corps toujours fiévreux. Je vous en supplie Seigneur, faites qu’il ne lui arrive rien !
OceanofPDF.com