Underground T4 : Verity

Emilia Robinst · Chapitre 3 sur 62

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Underground T4 : Verity

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Quoi qu’il advienne, la famille reste votre plus grande force.

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Prologue

 

Hema

 

Belfast, Irlande du Nord.

Printemps 1986.

Debout derrière la fenêtre, je regarde à travers les fins rideaux beiges, autrefois blanc étincelant, la misère et la peur s’engouffrer dans chaque recoin des rues sombres, bétonnées, de ce qui a longtemps été mon quartier.

Si, toute petite, je pouvais m’y balader seule sans aucune crainte, moi, l’une des filles d’Aban Joyce, le leader de la Brigade de Belfast pour l’IRA, je suis, désormais, une fugitive. Ma tête est mise à prix, tout comme celle de mon fiancé. D’après nos sources, la récompense est plutôt prometteuse… de quoi acheter plus de deux-cents fusils. Et au moins cinq-cents kilos de munitions.

Mon regard brun se décroche des caniveaux chargés d’eau sale, ainsi que des modestes maisons à la façade grisâtre afin de se poser sur le journal indépendantiste du jour. Le titre d’un de leurs articles mentionne même nos noms : « Hema Joyce et Greagoir Lyons, activement recherchés par la Brigade de Belfast pour trahison. »

Mes doigts, fins et délicats, glissent sur le papier rêche du périodique alors qu’une main, large et épaisse, englobe ma hanche. Ma tête tape contre une épaule carrée, puis je croise un regard vert. Vert et soucieux, ce qui me déclenche une pointe à la poitrine. Je connais Greag… presque par cœur. Ce n’est pas dans ses habitudes d’être inquiet, encore moins angoissé. D’ordinaire, il est sûr de lui. Silencieux, certes, mais confiant. Si on ignore son côté colérique et tête brûlée.

— C’était évident qu’ils allaient nous balancer, me dit-il simplement, de sa voix rauque, en jetant un coup d'œil à l’article. Il fallait s’y attendre…

— Je sais, murmuré-je en m’humectant les lèvres. Je connais le sort que l’IRA réserve aux collabos.

Nerveusement, je joue avec la petite croix en or que je porte autour du cou. C’est l’une des rares choses que j’ai gardées de ma famille. Parce qu’elle me rappelle ma mère… Mary Joyce. C’est le seul lien que je tiens à conserver de ma vie. De ma vie d’avant. Celle que je suis sur le point d'abandonner pour toujours dans le but de sauver mon avenir. Notre avenir.

— En attendant, ce n’est pas ça qui va me rassurer… ajouté-je avant de lâcher ma croix, une main dans mes longs cheveux châtains. Dois-je te rappeler qu’on compte sur des Anglais pour nous sortir de ce bourbier ?

— Inutile de me le remémorer, Hem’, je le sais.

Il m’adresse un regard rempli de sous-entendus, le genre qui me donne envie de prendre un flingue pour tirer une balle dans la tête de ces deux flics britanniques qui doivent s’occuper de notre protection. Je soupire, tentant vainement de me calmer. Je suis récemment mère, je ne peux pas perdre les pédales. Impossible. Nouvelle vie, nouvelle situation, nouvelle personne. En échange de ceux ayant orchestré l’attentat de l’école primaire, il y a quelques mois. C’était l’accord. Un accord plutôt simple, d’autant plus qu’avec Greag, nous n’avions jamais cautionné un tel acte de barbarie.

Faire sauter des hôtels ? D’accord… Poser des bombes sous un pont ou dans une infrastructure de ces prétentieux d’Anglais ? Pas de problème. Mais, exécuter des gamins ? Non. La limite que je me suis fixée pour l’amour de mon pays et de ma religion est celle-ci : on ne tue pas les enfants. Jamais.

— J’en peux plus d’attendre… ça fait trois jours ! marmonne Greag en s’asseyant sur le divan, abîmé par le temps et dont l’odeur de moisi embaume l’intégralité du salon. Si à la tombée de la nuit, ces connards ne sont pas venus, on se casse d’ici, d’accord ?

— Greag, on en a déjà parlé ! m’agacé-je en me reposant sur une simple chaise en bois. Sans papiers, on ira nulle part ! Tu penses que ça me plaît d’être là ? Que je n’aimerais pas partir, aussi ? Et oublier tout ça ?

— Parfois, je me le demande… me lance-t-il, amer, avant de remonter les manches de son pull sur ses avant-bras.

Sa réflexion me scie en deux. D’un coup, c’est comme si on avait glissé une main sous mon chemisier, sous ma peau même, dans le but d’attraper mon cœur et le serrer… le serrer jusqu'à ce que j’explose. Il se moque de moi ? Dois-je lui rappeler ce que j’ai dû subir ces derniers mois ?! À cause de lui. À cause de ce qu’il s’est passé avec Hisolda ?!

— La faute à qui ? Hein ? réponds-je, furieuse, ce qui lui provoque un soupir.

D’un geste las, presque comme s’il avait soixante ans et non vingt, Greag se frotte le visage avant de maltraiter ses cheveux roux dont les boucles, autrefois soyeuses, mériteraient un bon coup de peigne.

Je détourne les yeux, me relevant pour retourner près de la fenêtre. Du troisième étage, j’observe les rues se vider petit à petit, en cette fin de journée maussade et pluvieuse.

— Hema, commence Greag avec douceur.

Je l’entends se lever du divan. Ses pas le ramènent jusqu’à moi, faisant ainsi chanter le parquet. Je jette un rapide coup d'œil sur le côté, là où il cherche à braquer ses pupilles dans les miennes. Toutefois, je les garde baissées vers le sol. Je fixe l’une des nombreuses lattes poussiéreuses et mal cirées, tout en m’interdisant de pleurer.

— Hema… Regarde-moi, s’il te plaît.

Je lâche un lourd soupir en guise de simple protestation, levant tout de même la tête vers lui. Nos regards s’entrechoquent en une brutalité rare.

Aujourd’hui, je n’oublie pas que ça fait trois-cent-soixante-cinq jours que l’on se connaît… et ça fait, je pense, trois-cent-soixante-quatre jours que l’on s’aime. Durant tout ce temps, je peux compter sur les doigts d’une seule main les fois où on s’est disputés.

— Je te regarde, murmuré-je, mon nez touchant le sien.

— On a dit qu’on en parlerait plus, d’accord ?

— Oui…

— On savait que ça n’allait pas être facile, mais c’était le deal. Notre deal. À nous deux. OK ? me répète-t-il alors que j'acquiesce.

— Oui, notre deal. À nous deux.

En reprenant ses mots, je veux lui rappeler qu’il en existe un autre dont je ne fais pas partie. Un autre, qu’il a conclu avec Hisolda.

— C’est toi que j’aime. Pas elle, Hema, se sent-il obligé d’ajouter quand j’opine une nouvelle fois.

— Ça aussi, je le sais.

— Bien. Donc, peu importe comment on sort de cet endroit, on en parle plus ? On est d’accord sur ça, Hema ?

Je ne réponds pas, m’abandonnant tout de même entre ses bras lorsqu’il me prend tout contre lui. Je niche mon visage au creux de sa gorge, l’esprit entrecoupé par des images violentes, celles d’une guerre civile qui dure depuis des décennies déjà. Pourquoi les Anglais ne nous laissent pas tranquilles ? Ce n’est pas la mer à boire ce qu’on demande. Juste notre indépendance.

— Hema ?

La voix inquiète, un brin réprobatrice, de Greag me détache de lui, me ramenant dans l’instant présent. Je relève le regard vers lui au moment où il dépose un doux baiser sur mes lèvres.

— On est d’accord sur ça, articulé-je, difficilement, me forçant à croire en ces paroles. On ne parle plus d’Hisolda, ni de…

Toc ! Toc ! Bam ! Boum ! Toc !

Les coups sur la porte me font sursauter. Je bondis de deux mètres entre les bras de Greag. La main sur le cœur, la respiration coupée, je ne peux m’empêcher d’observer Gus qui dort paisiblement dans son petit couffin. À croire que le bruit des explosions et des tirs, au-dehors, le berce plus qu’il ne le réveille.

Greag me fait un signe de la tête. Bien que l’on ait reconnu tous les deux le code, il m’indique de ne pas bouger. Par réflexe, je saisis mon arme à feu, cachée dans mon sac, la glisse entre mon dos et la ceinture de mon pantalon, sous mon chemisier. Je me dépêche ensuite de récupérer Gus dans son lit. J’ai les mains qui tremblent, qui transpirent, et ça ne fait qu’augmenter lorsque, d’un regard par-dessus mon épaule, je vois Greag ouvrir la porte, son pistolet chargé au poing, afin de laisser entrer les deux policiers qui sont censés nous offrir la liberté. Et une nouvelle identité.

Mon cœur s’emballe lorsque je serre Gus tout contre moi. Ses petits bruits de poupon de seulement quatre semaines m’apaisent au moins autant qu’ils m’angoissent. Qu’il nous arrive des bricoles, à son père et moi, est une chose, en revanche qu’il lui en arrive à lui, en est une autre. Il est hors de question que je mette sa vie en danger.

— Vous avez nos papiers ? demande immédiatement Greag en enfonçant ses mains dans ses poches.

Du haut de son mètre quatre-vingts et de ses quatre-vingt-dix kilos, il en impose. Ce n’est pas sans raison qu’à la Brigade de Belfast, on lui a donné un rôle de lieutenant d’armes. Entre son habileté à tirer avec un fusil et son amour irrationnel envers les sports de combat, Greagoir Lyons était le candidat idéal pour le poste.

— Et vous ? demande l’agent Smith en arquant un sourcil dans notre direction, en particulier dans la mienne. Vous avez la liste ?

Tout en serrant davantage Gus dans mes bras, sa douce respiration chatouillant mon lobe d’oreille, je suis sur le point de confirmer d’un mouvement de menton lorsque Greag me devance :

— Je veux d’abord nos passeports ! ordonne-t-il. Et ensuite, on vous la donne.

— On va plutôt faire l’inverse, nous dit le deuxième agent, John.

Son accent coincé de Brit m’esquinte les tympans. Décidément, ces Anglais, je ne peux pas les supporter. Ni eux ni leur stupide royauté. Encore moins leur drapeau, leur hymne à la con et toutes leurs valeurs de culs serrés ! Je ne sais pas où on va atterrir (pas en Angleterre, j’espère) ni si, un jour, j’aurais la chance d’avoir une fille, mais tant qu’elle ne termine pas avec un putain de Brit, tout me conviendra.

— Non, insiste Greag en retirant les mains de ses poches. Les papiers contre la liste. C’était notre accord. Donc maintenant, je veux nos passeports. Et après, Hema vous la donnera.

— Vous croyez que c’est vous qui décidez, Lyons ?! se moque l’agent Smith. Vous vous planquez dans cet appartement minable à l’allure d’un cagibi, vous avez toute la Brigade de Belfast aux trousses, votre tête est mise à prix sans parler de ce qui va sûrement arriver au cul de votre gonzesse si vos potes lui tombent dessus, alors moi, je…

BAM !

J’ai juste le temps de cligner des yeux que Greag décroche son meilleur uppercut en plein dans le citron de ce fils de pute.

La puissance du coup le projette en arrière. Il s’étale de tout son long contre la table du salon et les trois chaises en bois qui l'entourent. Je retiens un cri de surprise, serrant encore plus Gus contre ma poitrine comme pour le protéger de toute cette violence. Je m’attends à ce qu’il se réveille en hurlant, néanmoins, il dort toujours paisiblement. Je peux presque sentir les battements de son cœur, calme et plein de vie, résonner contre le mien, déjà usé malgré mes dix-neuf ans.

Je détourne la tête de cet être si merveilleux pour apercevoir Smith essuyer le filet de sang qui s’échappe de ses lèvres. Il se relève tant bien que mal, refusant la main que lui propose son coéquipier. D’un geste énervé, vexé, il réordonne sa tenue, tout en lançant un regard assassin à Greag dont le visage, fermé, n’annonce rien qui vaille.

— Les papiers ? Je ne vais pas le répéter ! grogne-t-il contre Smith.

Sentant la tension monter d’un cran, je me dépêche d’emmailloter Gus dans sa couverture en laine, puis j’attrape mon manteau, l’enfilant à la va-vite. Je coince mon petit ange entre les pans de ma veste, histoire qu’il soit bien protégé, au chaud, et me rapproche de Greag au moment où John lui tend les fameux documents, non sans un rictus aux lèvres.

Mon fiancé ne relève pas ce maudit sourire. À la place, il vérifie l’intégralité de nos passeports. De nos trois passeports… Et la première chose qui me frappe, c’est que ce sont des sauf-conduits irlandais.

— On… on ne change pas de nationalité ? questionné-je, perdue.

— Non, vous ferez une demande pour une carte verte en Amérique dans quelques années. Si vous y avez le droit.

J’arque un sourcil, peu certaine de comprendre. Greag, lui, est tiraillé entre sa volonté de castrer Smith et celle, sans doute plus forte, de nous voir déguerpir tous les trois de Belfast.

— On part en Amérique, c’est ça ? insisté-je pendant que l’agent John sort une pochette plastifiée, remplie de documents noircis à l’encre.

— Tout est expliqué dedans, nous précise-t-il en agitant ladite pochette devant nos yeux tel un os face à un chien affamé. Direction Dublin. Vous y serez pendant un mois. On vous a dégoté deux boulots… Lyons, vous irez bosser à l’usine pendant que Joyce, vous serez femme de chambre. Histoire de vous familiariser avec les lieux. Vous êtes natifs de Dublin, à présent. Autant connaître tout ça. Vos actes de naissance, inscriptions aux écoles, comptes bancaires, souvenirs créés et tout le bordel, sont dans le dossier.

— Après Dublin, on fait quoi ? questionne Greag, les sourcils froncés.

— Vous prendrez un bateau en direction de New York. Puis un train pour Chicago, votre destination finale. Les billets ont déjà été édités.

— Chicago ? répété-je, abasourdie.

L’Amérique ? Je ne suis pas certaine de me faire à cette idée. En même temps, à quoi devais-je m’attendre ?

— C’est une très grande ville, vous y serez aussi à l’aise que deux petits poissons dans l’océan, nous lance John.

Je me masse le sternum, de plus en plus nerveuse. Le souffle de Gus, lové contre ma poitrine, m’aide à garder la tête hors de l’eau.

Avec Greag, nous échangeons un regard en coin. Chicago ? C’est vraiment loin.

Pour toute réponse, il ouvre nos passeports, puis me tend le mien. Je découvre enfin ma nouvelle identité alors qu’il énonce la sienne à voix haute.

— Garbhan Lincoln ? Sérieusement ? C’est quoi ce nom de fiotte, là ?!

— C’était le prénom d’un ex-taulard, mort, empoisonné par son codétenu. Je me suis dit que ça vous irait comme un gant, balance Smith, la gueule bien amochée.

Greag lui lance un regard noir sans piper un mot.

— De toute façon, on garde toujours les mêmes initiales dans les protections de témoins. C’est important de préserver une part de réalité dans le mensonge que va devenir votre vie…

Une part de réalité dans le mensonge que va devenir votre vie… Oui, j’imagine. Je glisse mon pouce sur mon nouveau passeport, essayant de m’approprier ce nom qui est, dorénavant, le mien.

— Helen James, murmuré-je. Épouse Lincoln… ça veut dire qu’on est mariés, du coup ?

— Bravo, vous savez lire, Joyce, se moque John en frappant dans ses mains comme pour applaudir.

J’ai envie de lui coller une balle entre les deux yeux, putain.

— C’est plus simple pour voyager. On vous a fait économiser un sacré budget de mariage. Vous vous êtes unis juste avant la naissance de votre fils. Dans une petite chapelle de Dublin. Personne n’ira fouiner dans ce genre de registre. On est plutôt gentils aux services secrets britanniques, non ?

Je ne réponds pas. Sur ma droite, Greag grogne de nouveau.

— Helen… chuchoté-je.

Qu’est-ce que ça fait bizarre…

« Bonjour, je m’appelle Helen. Helen Lincoln. Et voici mon époux, Garbhan ».

Putain, j’ai subitement envie de rire.

— Quoi, ça ne vous plaît pas ? raille Smith. Pourtant, je me suis montré moins imaginatif que pour votre mari. Helen, c’est le prénom de la dernière pute que j’ai baisée.

Quoi ?!

— Toi, je vais te buter ! s’exclame Greag - enfin, Garbhan - en serrant son poing dans le but de le lui en coller une, une nouvelle fois, en plein visage.

Cette fois-ci, je suis plus rapide que lui, posant ma main sur son épaule afin de l’en empêcher. Inutile de jouer aux gros bras, à présent. Garbhan et Helen Lincoln sont des Irlandais lambdas qui partent vivre en Amérique. Ils n’ont aucun casier judiciaire, pas de lourds passés, rien. Nous sommes des gens normaux… Sans plus.

— Stop ! On se calme. Ça suffit, dis-je avant de me racler la gorge et d’adresser un regard suppliant à Greag - Garbhan !

Bordel, ça va être dur de me faire à ce prénom ! Mais, je vais y arriver. Je dois y arriver.

— Je reviens, déclaré-je, en tournant les talons pour aller récupérer la liste.

Cachée entre deux lattes en bois dans la cuisine, je m’agenouille, presque sous la petite table, afin d’attraper ce maudit papier, plié en quatre. De mes doigts tremblants, je le remets à l’agent John au moment où une nouvelle fusillade éclate dans les rues de Belfast.

Habitués à un tel boucan, ni Greag ni moi ne sursautons, ce qui n’est pas le cas de ces deux imbéciles d’Anglais qui dégainent aussitôt leurs armes.

— C’est au moins à deux pâtés de maisons, détendez-vous, signalé-je, le regard rivé sur leurs flingues, le cœur battant la chamade, au point de choquer la pommette de Gus, toujours contre ma poitrine.

— Maintenant que nous avons chacun ce que nous voulons, il est temps d’y aller, intervient Grea… Garbhan.

Il m’indique de prendre mon sac à main et d’avancer vers la porte. Il récupère nos deux valises, posées l’une sur l’autre, près du vieux divan, lorsque Smith nous interpelle :

— Pourquoi Hisolda Joyce ne figure-t-elle pas sur le registre de vos frères d’armes ? nous demande-t-il d’une voix sombre, les yeux tout aussi noirs que le tissu de sa veste.

Dans ma poitrine, mon cœur loupe un battement. Je n’ose rien faire, rien dire, attendant que Gre… Garbhan se charge de lui répondre.

— Si elle n’est pas sur la liste, c’est qu’elle ne faisait pas partie de l’unité qui a été appelée à participer à l’attentat de l’école. C’est tout, explique-t-il d’une voix détachée.

Il est plutôt convaincant… bien que je devine sa carotide pulser plus rapidement qu’à son habitude.

— Des témoins l’ont pourtant identifiée plusieurs fois sur les lieux, insiste Smith. Certains affirment même qu’elle s’est fait passer pour une cantinière afin de pouvoir observer la disposition des bureaux et des salles de classe.

— Ils mentent, déclare Garbhan non sans serrer les mâchoires. Vous nous avez demandé une liste complète des personnes qui ont participé, de loin ou de près, à ce massacre. Maintenant, vous l’avez. Désolé si vous êtes déçu de ne pas y retrouver certains noms. Je n’y peux rien.

Je me mords la langue, presque jusqu’au sang. Hisolda devrait figurer sur cette liste.

Et elle mériterait amplement son châtiment cependant Greag -Garbhan ! - a négocié autrement. Il a échangé notre liberté et notre bonheur contre l’innocence de cette petite garce.

Smith lève les yeux au ciel, ne croyant visiblement pas un seul mot de Garbhan – je vais m’y faire ! Il le faut. John, lui, semble plutôt dubitatif. Son regard clair traîne sur mon visage, assez pâle.

— Alors, Joyce ? On a eu des remords à balancer sa frangine aux autorités ? me demande-t-il en croisant ses bras sur son torse.

Je secoue négativement la tête.

— Mes frères et mon père sont en haut de la liste, rappelé-je. Si ma sœur n’y figure pas, c’est qu’elle est innocente. Je n’ai aucun remords. Ça vous emmerde, mais c’est ainsi.

Contre ma poitrine, le souffle de Gus… – d’ailleurs, je jette un coup d'œil sur son passeport pour connaître son nouveau prénom… Gaylord… pitié ! C’est quoi ce nom de chien ?! – … se fait plus irrégulier. Je le sens remuer contre moi, son petit nez se nichant entre mes seins à la recherche d’un de mes tétons. Merde, où est-ce que j’ai mis son biberon ? Par réflexe, je me balance comme un pingouin afin de le bercer contre moi tout en cherchant des yeux son lait. Je crois l’avoir laissé dans la cuisine.

— Bon, c’est terminé ?! s’impatiente soudainement mon fiancé… enfin, mon mari. Vous avez la liste, et nous les passeports. La transaction a été faite, inutile de jouer les prolongations !

Smith et John s'échangent un regard tandis que le mien se pointe par automatisme sur les reins de Gr – Garbhan, à l’endroit où sa main se glisse autour du canon de son arme. À toutes fins utiles.

— La nuit est en train de tomber, commente John en regardant rapidement au travers des rideaux du salon. C’est propice à votre départ. Dans le dossier, il y a un mémo avec un numéro d’urgence. Appelez si, un jour, votre vraie identité est sur le point d’être révélée. Il y aura toujours quelqu’un au bout de la ligne. Surtout, ne croyez pas que vous allez avoir la paix. Vous serez sous surveillance pendant encore quelques années.

— Magnifique, lance Garbhan avec un sourire glacial sur les lèvres. Me faire coller le cul par des Britanniques en manque, c’est ma grande passion. Helen, prends ton sac, on y va. Je vais chercher le biberon !

En une minute, on se retrouve sur le palier, entourés de deux valises. Deux malles pour vingt ans de vie, c’est… je n’ai pas les mots. Je ne réalise pas que je ne reviendrai plus jamais ici, dans cette ville. Dans cet appartement, connu seulement par Greag et moi. Dans cette pièce où j’ai bu mon premier verre, où j’ai fait l’amour pour la première fois, où j’ai appris à me servir d’une arme, où Hema Joyce est morte et où Helen Lincoln est née.

Je passe l’anse de mon sac sur mon épaule, referme doucement les bras autour de notre fils, tentant de calmer son agitation et son impatience que je devine dans ses mouvements saccadés.

— Pas de regret ? demandé-je à G… Garbhan en me tournant vers lui.

Mon regard slalome entre lui et Gus, enfin Gaylord.

— Non, tant qu’on est tous les trois, je n’en ai pas, me rassure-t-il en enfonçant sa main dans mes cheveux, son pouce frôlant avec douceur mon menton. Et toi ?

— Aucun.

Et c’est vrai. Je n’en ai aucun. Sauf un. Mon prénom.

Helen… je le déteste !

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