Underground T4 : Verity

Emilia Robinst · Chapitre 28 sur 62

Pages du PDF

Underground T4 : Verity

ch025

Chapitre 25

 

 

Coleen

 

Avec San sur mes genoux, occupée à tordre le cou de son pauvre chat en peluche, j’aide Cassey à terminer ses devoirs. Il est concentré sur son exercice de mathématiques pendant que sa mère et Stan sont dans la chambre, à ranger leurs affaires. Ayant de la place, nous avons décidé, après le départ de Connor, qu’il serait mieux qu’ils s’installent à l’appartement plutôt qu’ailleurs. J’imagine que, en ce moment, ils s’expliquent au sujet de leurs petites cachotteries mutuelles. C’est jamais une bonne idée de dissimuler quelque chose à sa moitié – je suis très bien placée pour le reconnaître –, mais, parfois, on le fait parce que l’on pense, à tort, protéger l’autre. J’ai menti pendant des semaines à Parker sur qui j’étais vraiment… à savoir la sœur du Constrictor, ce qui a bien failli tuer notre couple ainsi que notre histoire. J’imagine qu’entre Debbie et Stan, c’est un peu pareil. Debbie est indépendante. Elle s’est promis, il y a des années, de ne plus rien devoir à un homme. Sauf qu’elle n’a visiblement pas encore compris que Stan n’est pas un homme ordinaire. C’est une vraie tête de mule ! Il est têtu, obstiné et déterminé. Pas le genre à abandonner. Surtout lorsqu’il s’agit de sa copine.

— Là, t’es sûr de ton résultat ? dis-je à Cassey en me penchant vers lui pour regarder sa division.

Mon neveu ne répond rien.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— On va vraiment faire comme s’il ne s’était rien passé, ce matin ? me demande-t-il, les lèvres pincées, ses bouclettes cuivrées tombant devant ses yeux.

Dans ma poitrine, mon cœur se serre. Je replace alors San sur mes genoux.

— Cassey, commencé-je d’une voix douce. C’est… Ce sont des histoires de grandes personnes.

Il tire une grimace, lâchant mon regard pour le planter sur son cahier.

— Vous pensez que je suis bête, que je ne comprends pas ce qu’il se passe.

— Tu n’es pas bête, Cass’, le rassuré-je en caressant ses cheveux.

Il m’esquive d’un mouvement de la tête avant de me lancer à nouveau un regard en coin, sauf que cette fois-ci, il est plus que noir. Je serre les dents, peu habituée à voir mon petit lapin aussi en colère. Contre moi qui plus est. 

— Tu crois que je ne sais pas, tante Coleen ? Ce qui s’est passé avec mon père ?

Je déglutis difficilement ne sachant pas réellement si Cassey parle de Gaylord ou de… de Connor. Je n’ai pas le temps d’enchaîner qu’il me devance :

— Papa n’est pas mort dans un accident de voiture. Je ne suis pas stupide. Je sais me servir d’Internet. Il… il est mort sur le ring, c’est ça ?

Putain… Je ferme les yeux un long moment. Pourquoi c’est toujours à moi qu’il pose ce genre de question ?! POURQUOI ?!

Je me racle la gorge. Qu’est-ce que je peux rétorquer à ça ?

— Je… euh…

Je ne peux pas lui répondre. C’est impossible. 

— C’est vrai, n’est-ce pas ?

— Euh… je…

— Oui, c’est vrai. 

La voix grave, rauque, de Parker résonne lourdement derrière moi.

Il remonte tout juste de la salle de sport, le corps en sueur, affublé d’un bas de survêtement et d’un sweat-shirt bleu électrique. Il le retire, dévoilant un tee-shirt plus que trempé sur ses muscles gorgés de sang.

Moi, je me mords la lèvre inférieure. Non pas par envie de lui sauter dessus, mais plutôt par désir de lui tordre le cou. Comme sa fille avec sa putain de peluche ! Pourquoi il vient de dire ça ?! Il sait qu’avec Debbie, on ne veut pas révéler la vérité à Cassey. Il est trop petit. 

Mes joues sont rouges de colère. Je dépose alors San dans son parc avant d’adresser un regard noir à Parker. Il fait comme s’il ne m’avait pas vue, reprenant la conversation avec Cassey. 

— En revanche, ce n’était pas n’importe quel ring, ajoute-t-il en posant son sac de sport sur la table. C’était celui de l’Underground. À une époque où il n’y avait aucune règle, aucun encadrement. Ce free-fight là n’existe plus. 

Il prononce cette dernière phrase en plantant son regard dans le mien, furieux. Qu’est-ce qu’il croit ? Que j’ai dix ans, moi aussi, et que j’ignore tout de l’évolution de la ligue ? Que je ne sais pas que tout ce qui a été réalisé découle justement de la mort de Gaylord ?!

— Cassey ! appelé-je en me tournant vers mon neveu. Va terminer tes maths dans ta chambre, s’il te plaît. Après, si tu en as envie, tu pourras aider Jack en cuisine. Il fait des pizzas pour ce soir. 

Parker – ou plutôt Oméga ! – me regarde comme s’il me manquait une case. Je ne réponds pas. Ce n’est pas parce que nos vies sont sur le point de devenir invivables, justement, que je veux infliger la même chose à mon neveu.

— OK… marmonne Cassey en rassemblant ses affaires.

Avant de quitter le salon, il se tourne une dernière fois vers Parker.

— Merci de me l’avoir dit, murmure-t-il. T’es peut-être le seul ici qui ne me prend pas pour un bébé.

La seconde d’après, je me retrouve en tête-à-tête avec mon homme. Debout l’un en face de l’autre, la grande table en chêne massif entre nous, on s’observe en chien de fusil. Je suis la première à craquer. Évidemment.

— Sérieusement, Oméga ?!

— Me regarde pas comme ça ! me prévient-il, un sourcil arqué. Je t’ai toujours répété que mentir aux enfants était quelque chose d’horrible. Ils ont l’impression qu’on se fout de leur gueule.

— On essaye de les protéger ! m’énervé-je. 

— Si tu veux protéger Cassey, eh bien, dis-lui la vérité ! gronde-t-il, campé sur ses positions. Il sera plus à même de ne pas faire n’importe quoi. 

Je me passe une main dans les cheveux, gardant une portion de ma tignasse vénitienne entre mes doigts que je malmène avec angoisse.

— Il va avoir peur. T’imagines la charge mentale pour un gamin de dix ans ?!

— Oui, j’y arrive très bien, me répond-il simplement.

Je soupire. Voilà, il est là le problème. Que cela soit Parker ou Oméga, ils analysent la situation avec leur propre prisme d’enfant battu et maltraité.

— Ça n’a rien à avoir avec ton enfance, chéri, précisé-je d’une voix beaucoup plus douce.

— Cassey n’est plus un bébé, Coleen. Il doit comprendre certaines choses, à commencer que le free-fight n’est pas un jeu. Tu vas voir… dans dix ans… quand il aura abandonné la boxe pour le MMA. À ce moment-là, tu seras bien contente qu’on lui ait dit la vérité. Parce qu’il abordera ce sport comme une pratique exigeante. Quelque chose qui t’oblige à bosser dur, à avoir une parfaite maîtrise de tes émotions. Ce n’est pas un jeu. Ce n’est même pas un sport, d’ailleurs, c’est… c’est un mode de vie. Tu sais que j’ai raison.

— Rien ne prouve que Cassey fera du free-fight ! 

— Garde notre discussion dans un coin de ta tête. On en reparlera plus tard, termine-t-il en quittant le salon pour aller prendre une douche, non sans avoir, au préalable, embrassé sa fille sur le front.

Je lève les yeux au ciel, agacée qu’une partie de moi se range de l’avis de Parker alors que l’autre s’offusque de son attitude. 

***

Il est presque six heures du soir lorsque le coach Anderson, mis au parfum, nous rejoint à l’appartement, paré pour l’Underground. Moi, je dois avouer que je freine des quatre fers. Je n’ai pas envie d’y aller. Surtout, je ne veux pas qu’Oméga y aille. J’ai trop peur qu’il se retrouve face à Black Mask même si j’ai cru comprendre que ce n’était pas du tout au programme de ce soir. Pfff… Comme si l’Under respectait leur planification.

Vêtue d’un jean noir et d’une simple chemise blanche, rentrée dans mon pantalon, je sors de ma chambre, San calée sur ma hanche. Je fais craquer nerveusement ma nuque alors qu’elle gazouille, l’air de rien, toute innocente entre mes bras.

— Je t’aime, ma fille, murmuré-je en lui embrassant la tempe. Maman et Papa t’aiment tellement si tu savais… Ce soir, tu restes avec Jack, tante Debbie et ton cousin, d’accord. Il y aura aussi Flora.

… ainsi que deux gros gorilles, armés jusqu’aux dents, qui montent la garde en bas de l’immeuble, pensé-je. Encore une idée de Parker, ça, mais je ne m’y suis pas opposée. J’ai l’impression de nous revoir deux ans en arrière. Sauf que la menace venait de l’intérieur de ma famille, pas de l’extérieur. J’ignore ce qui est le pire. Autant on savait à quoi s’attendre avec Connor, autant là… on nage en plein brouillard. Je ne sais pas si on a raison de s’inquiéter autant, si… si Black Mask désire nous faire du mal ou s’il fait son show en nous mettant une fausse pression pour son retour dans la cage. Je serai déjà un peu plus rassurée quand mon petit frère nous aura rejoints, ici, à Chicago.

Je dépose San près du canapé, dans son parc, là où elle joue avec ses balles en plastique multicolores alors que Dennis, Stan et Parker regardent des rediffusions de combats des fighters que devra affronter Oméga, ce soir. 

Debbie, elle, est avec Sabrina dans la cuisine. Elles papotent, toutes les deux, au sujet de la dernière émission de pâtisserie sur le câble. Les deux font comme si de rien n’était alors que je sais pertinemment que la première est au bord du gouffre et que la deuxième se demande pourquoi ça nous tombe encore dessus. Au simple timbre de voix de Debbie, je comprends que Cassey ne lui a encore rien dit… au sujet de Gaylord. Note à moi-même, devancer mon neveu pour éviter les effets d’une bombe nucléaire entre Debbie, Parker et moi. 

J’attache mes longues boucles avec un élastique noir, puis me dirige vers la télé afin de me poser près de mon homme. Les fesses en équilibre sur le rebord du divan, je regarde le combat rediffusé à l’écran. C’est celui du fameux Vlad. Je me retiens de faire un commentaire.

Après avoir appris tout ce qu’il se tramait, Anderson a conclu que l’on devait aborder la situation étape après étape. C’est-à-dire, jour après jour. Pour l’instant, focus sur les affrontements de ce soir… ensuite, on verra demain matin sous quel angle d’attaque esquiver celle de Black Mask. 

Connor m’a affirmé qu’il me tiendrait au courant de certaines de ses recherches. Il veut confronter Rudy… ce qui est une bonne idée, bien que ça peut nous rapporter un gros paquet de problèmes. On ne met pas aussi facilement la pression à un Shark, encore moins quand vous connaissez personnellement celui-ci. 

L’épaule de Parker tape contre la mienne. Il s’apprête à me demander comment je me sens lorsque Jodie arrive dans le salon, presque en courant. 

— Un ami kiné m’a prévenue, vous devez absolument voir ça, nous lance-t-elle d’une voix aiguë en attrapant la télécommande pour changer de chaîne. Regardez…

L’interruption de Jodie a rameuté tout le monde. Nos regards sont braqués sur ce qu’il se passe à la télévision, sur cette espèce d’interview flash de l’Underground, où quatre Sharks – dont Rudy… – donnent une conférence de presse face à quelques journalistes triés sur le tas. 

— Qu’est-ce qu’ils branlent, ces connards ? s’exclame Dennis, un sourcil arqué.

— Chut ! le presse Sabrina. Écoute !

— Nous savons, après avoir reçu bon nombre d’interrogations de la part de spectateurs et fans de free-fight, que beaucoup de personnes spéculent sur l’identité du fighter qui se cache derrière le pseudonyme d’Angel Dubh, représenté par notre ami ici présent, monsieur Rudzoski, commence à parler le plus âgé des Sharks, le fameux Carl. 

J’arque un sourcil, rongeant nerveusement mon pouce. J’en reviens pas…

— Augmente le son, demande le coach à Jodie. 

— Alors, à la grande question, reprend le dénommé Carl, habillé de son impeccable costume trois pièces, est-ce qu’Angel Dubh et Black Mask sont la même personne, la réponse est très simple. C’est oui. 

Ma mâchoire va se décrocher du reste de ma tête.

— Au moins, ça a le mérite d’être clair, marmonne Stan alors que Debbie réprime un cri de surprise.

Face à l’aveu du Shark, les quelques journalistes s’élancent dans un tumulte de demandes. De demandes toutes plus débiles les unes que les autres !

— Comment expliquez-vous cette décision ?

— Est-ce… légal, tout simplement ?

— Connaissiez-vous son passif avant son retour dans l’Underground en tant qu’Angel Dubh ?

— Coleen Lincoln, la femme d’Oméga, est-elle au courant ? Comment les Lincoln ont-ils réagi à cette annonce ?

— Est-ce pour cela que Parker Adams a abandonné ses combats, hier soir ? J’ai cru comprendre que la ligue avait perdu plus de 800 000 $ de paris…

800 000 $ ?! 

— Tu vas voir, ils vont exiger que tu les rembourses, marmonne Dennis à Parker, le regard noir toujours rivé vers l’écran.

— Compte là-dessus, grogne mon homme. 

— Tant d’interrogations auxquelles je vais me faire un plaisir de réagir, poursuit Carl avec un sourire glacial sur les lèvres.

Dans le salon, tout le monde retient son souffle. Neuf paires d’yeux sont braquées sur la télévision. Je ne sais pas comment ils vont répondre à ces questions. À moins de mentir…

Les quatre Sharks sont tous assis d’un même côté d’une grande table. Devant chacun d’eux, entre leurs mains nouées se trouvent un téléphone portable, un verre d’eau et un ordinateur. Putain, on dirait des avocats qui s’apprêtent à plaider au tribunal. 

Ils s’échangent un regard entendu alors que Carl reprend la parole :

— Monsieur Gary Joyce, qui a utilisé le pseudonyme de Black Mask sous un nom d’emprunt, il y a dix ans, pour son inscription dans l’Underground, n’est en rien responsable de la mort de Gaylord Lincoln.

— Je vais vomir, marmonne Debbie. 

— C’était un tragique incident lors duquel, monsieur Lincoln est décédé à la suite d’un accident vasculaire cérébral, aucunement lié à son combat face à monsieur Joyce. Je sais… (Il lève la main comme pour neutraliser les journalistes et leur intimer le silence.)... je sais que vous ne voulez pas croire à cette version, mais c’est la vérité. Le rapport du médecin légiste est là pour en témoigner. Nous profitons d’ailleurs de cette conférence de presse, préparée au dernier moment, pour nous excuser publiquement face à tous nos concitoyens américains ainsi que du monde entier, fans de ce magnifique sport qu’est le free-fight, pour avoir tenu ce détail secret durant toutes ces années. Nous souhaitions, à tort, tirer un bénéfice de cette exposition. Nous regrettons sincèrement notre geste et cette prise de décision. Ensuite…

— Ensuite, je vais tous les brûler, lâché-je, des larmes plein les yeux.

— Quelle bande de grosses merdes, réplique Dennis. 

Je n’en reviens pas qu’ils mentent autant. Mon frère n’avait aucun problème de santé. Encore moins cardio-vasculaire. 

— Bien évidemment, les Lincoln demeurent au centre de toutes nos pensées…

MYTHO !

Mon portable vibre dans mon sac. Quand je le récupère, c’est un message de Connor.

#Allume la chaîne sport. 

#Je suis déjà devant, Ducon.

— … mademoiselle Lincoln a été, entre autres, prévenue de nos agissements et de la venue de monsieur Joyce…

— Quoi ?! m’exclamé-je, la voix tremblante, en serrant mon téléphone dans ma main. Ils se foutent de ma gueule ?! Je n’ai jamais rien reçu de leur part. C’EST QUOI LEUR PUTAIN DE PROBLÈME ?! 

— Ils disent ça pour redorer leur blason, me fait remarquer Parker. Dans deux secondes, ils vont arguer que mon abandon n’a rien à voir avec ce connard…

— … nous imaginons que si Oméga a abandonné le combat, c’est uniquement pour des raisons personnelles. Sans doute liées à sa famille. Comme les vidéos le prouvent, mademoiselle Lincoln n’affichait pas son plus beau sourire hier soir. 

Un râle puissant s’échappe de la gorge de mon mâle.

— Ils se payent nos têtes. Tous, réplique Jodie, les dents serrées. On est quoi pour eux, des pions sur un échiquier ?!

— Leurs excuses, ça va être de vouloir se débarrasser du roi, tu vas voir, lâche Stan alors que je fais les cent pas dans la pièce.

Debbie, elle, a déjà rendu les armes. Assise sur le canapé, le regard baissé, les mains sur les oreilles, elle tente sans doute de faire le vide, de se couper de tout ce tumulte. 

— Nous pensions simplement qu’après deux ans de combats sans aucune défaite, monsieur Adams aurait été ravi de rencontrer un fighter capable de le pousser dans ses retranchements. Ce n’est que du sport… ça l’a toujours été, et ça le restera toujours. Merci de nous avoir écoutés. Nous avons hâte de vous retrouver dès ce soir.

Jodie éteint la télé, amenant ainsi le plus assourdissant des silences dans le salon. 

J’espère que mes parents n’ont pas vu cette interview flash. Mon dieu, je l’espère ! Je me dis que si cela avait été le cas, ma mère m’aurait déjà appelé une douzaine de fois.

— T’es clairement baisé, Oméga, commence prudemment le coach en soupirant. 

Il remonte les manches de sa veste sur ses avant-bras, puis lisse nerveusement sa grosse moustache.

— Ils officialisent sa venue en l’annonçant comme ton principal concurrent de la saison. Donc, soit tu le rencontres, et tu mets Coleen en stress, soit tu refuses, au risque de te mettre toi-même dans une position difficile…

Pourquoi est-ce toujours compliqué ?

— Je m’en fous d’être dans la merde, lâche-t-il d’une voix lugubre.

Je détourne la tête, ne pouvant pas croiser son regard. Ce n’est pas possible. J’ai trop peur d’y lire quelque chose que je ne pourrais pas gérer. Pour moi, pour nous, Parker serait prêt à arrêter le free-fight. Je le sais, on en a déjà discuté. Mais Oméga ? Ça me semble tellement inconcevable. 

— Il n’est pas sur ta feuille de combats, ce soir, reprend le coach. Il doit se battre un peu avant toi. On devrait l’observer et… et aviser ensuite.

— Aviser quoi, hein ? lance mon mâle. C’est pas comme si on avait un vrai choix à faire. Je ne courberai pas l’échine une seconde fois !

On y est. Oméga ne lâchera rien. Maintenant, la grande question, c’est… moi, vais-je réussir à tenir ?

***

Ce soir, l’ambiance dans l’Underground est plus qu’étrange. J’ai l’impression de marcher au bord du gouffre. C’est toujours aussi électrique, certes, sauf que cette fois-ci, on y ajoute un petit soupçon de mensonge. De mensonge et de voyeurisme morbide. Je ne suis pas étonnée que toutes les places pour les combats aient été vendues en un temps record. Les gens veulent voir… quoi, exactement, je l’ignore. Sans doute espèrent-ils épier les réactions d’Oméga – ou les miennes – si notre route croise celle de Black Mask – enfin… d’Angel Dubh. 

À la seule évocation de son nom, j’en tremble. De rage !

J’arpente le vestiaire de mon mâle de long en large. Les manches de mon chemisier repliées sur mes avant-bras, les mains dans les poches arrière de mon jean, j’essaye, par tous les moyens, de me calmer. J’ai beau me dire que toute cette histoire n’est ravivée que pour le business, pour vendre des places, booster les paris, il n’empêche que je ne crois pas à deux choses : la mort de mon frère par AVC et le retour de Black Mask comme simple fighter. Au fond de moi, ma petite voix me signale de me méfier, de me préparer à la guerre. C’est la même qui m’a fait tout lâcher à dix-huit ans pour m’occuper de Cassey, la même qui m’a poussée vers Parker Adams et la même qui me crie, aujourd’hui : Reste sur tes gardes !

Jodie est la dernière à quitter le vestiaire. Elle vérifie une ultime fois les bandes de straps d’Oméga, puis claque la porte derrière elle, nous laissant seuls. Au loin, j’entends la musique électro battre son plein, se mêlant ainsi aux hurlements des spectateurs entrecoupés de la voix du speaker qui braille dans son micro.

— T’as peur ? me demande soudainement mon mâle en enroulant ses doigts autour de mon poignet. 

Il est assis sur son banc, en tenue de fighter. Ses hanches étroites sont enfoncées dans son short argenté. Il écarte les cuisses pour me faire avancer entre elles, jusqu’à lui. Je passe ma main droite dans ses boucles épaisses tandis que la gauche se pose sur sa pommette, caressant l’angle de sa mâchoire. 

— On est en train de se foutre de nos gueules, je n’aime pas ça, commencé-je en ancrant mes yeux verts dans les siens, bien plus orageux.

— Moi non plus, j’aime pas ça.

— Je… je me dis qu’à tout moment, tu… on… 

Je m’arrête, à bout de souffle.

— Je ne veux même pas y penser.

— Écoute, bébé, je n’ai pas trente solutions à te proposer, me lance-t-il.

— Je sais.

— Le coach a raison, il faut qu’on avise au jour le jour. C’est ce qu’on va faire. Étape par étape, et je te promets, ma louve, qu’une fois que j’aurai ce fils de pute face à moi, je ne le louperai pas.

Mes intestins se nouent un peu plus. Mon estomac fait les montagnes russes, tout comme mon cœur. Je crois qu’il n’a pas compris…

— Je refuse que vous soyez tous les deux, face à face, dans la cage.

— Coleen… Il a sûrement trente-deux ou trente-quatre ans. Peut-être même plus. J’en ai vingt-huit. Je suis plus jeune, plus fort, plus rapide, et double champion de free-fight de surcroît.

J’arque un sourcil.

— Ça va les chevilles ?

Il esquisse un sourire, faisant inévitablement en apparaître un sur mes lèvres.

— Je préfère quand tu souris, tu sais, me glisse-t-il en venant me caresser la joue du dos de sa main bandée.

Je baisse les yeux, mes doigts continuant toujours de maltraiter ses boucles brunes.

— J’ai vraiment peur, Oméga, chuchoté-je, la gorge comme dans un étau.

— Ta crainte est rationnelle, d’accord, mais il faut que tu analyses la situation d’aujourd’hui, pas celle d’il y a dix ans. Je ne suis pas ton frère… je ne magouille pas avec les bookmakers, j’ai sûrement un régime alimentaire bien plus strict. Black Mask ne peut rien me faire, si tant est qu’il le souhaite. Pour le moment, on ne sait rien de lui ou de ses agissements.

— Tu crois pas à ce que tu dis, murmuré-je. Sinon, t’aurais pas appelé ces mecs pour qu’ils montent la garde devant l’immeuble. Stan n’aurait pas ramené Debbie et Cassey à la maison. Ne me mens pas.

— Je ne te mens pas, bébé, me rassure-t-il en enroulant ses bras autour de ma taille. J’essaie juste d’être objectif. Préventif.

— Il a envoyé tic, tac à Gabe ! m’énervé-je soudainement.

— Ça aurait très bien pu être une façon d’annoncer que son retour sur le ring était imminent. Bordel, Coleen, je ne peux pas imaginer ce que tu ressens, mais s’il te plaît, bébé, essaye de garder l’esprit clair. Parce que… parce que je ne suis pas certain de pouvoir toujours y arriver.

Ses yeux suppliants mettent fin à notre discussion. Ce n’est ni le lieu ni le moment de se disputer. Je comprends ce qu’il tente de m’expliquer. Cependant, j’ai l’impression que la réciproque n’est pas vraie.

— OK, soufflé-je, vaincue. Je t’aime tellement, chéri…

— Moi aussi, ma louve, je t’aime. Avec San, je vous aime plus que n’importe quoi au monde. S’il y a un véritable danger, je ferai tout pour vous protéger. D’accord ?

— D’accord, murmuré-je en refermant mes bras autour de son cou. 

Je le garde tout près de moi, lové contre mes courbes, respirant son parfum à la cardamome.

— Après mes combats, on rentre directement à la maison.

Je hoche la tête. Mes lèvres taquinent doucement les siennes avant de s’unir en un baiser rempli de promesses.

— Fais attention à toi, mon loup.

— Toujours.

Je quitte son box, refermant la porte derrière moi. Stan et Dennis m’attendent, le dos collé au mur.

— Vous avez essayé de savoir où ce fils de pute se planque ? demandé-je, un sourcil arqué.

— Visiblement, il serait dans le second vestiaire, marmonne Dennis en tirant sur la visière de sa casquette. Il est passé dans la cage il y a un peu plus de trente minutes. J’ai regardé vite fait… pendant que tu étais avec Oméga.

— Alors ? questionné-je d’une voix teintée d’appréhension.

— Je ne vais pas te mentir, il est doué. Vraiment très doué. Mais moins qu’Oméga. 

J’acquiesce, l’air absent, ce feu dévastateur brûlant toujours entre mes reins.

— Allons nous installer dans les gradins. Ça ne sert à rien de rester là. Tout le monde nous observe, nous dit Stan en désignant d’un mouvement de la tête plusieurs fighters ou équipes qui arpentent le couloir dans le seul but d’entendre notre échange. 

Lorsque l’on quitte l’espace des vestiaires, atterrissant dans la salle du ring, la première chose que je prends en pleine poire, c’est une douzaine de flashs d’appareils photo, avec en prime tout autant de questions de journalistes. Putain…

— Mademoiselle Lincoln, aurons-nous le droit, ce soir, à votre magnifique sourire habituel ou êtes-vous encore… soucieuse en raison de problèmes plus personnels ?

Je les déteste. Vraiment. Je les déteste. 

***

Sur le ring, Oméga est loin de faire dans la dentelle. Il va droit au but, sans même prendre le temps de laisser ses adversaires respirer. Il enchaîne les attaques comme aucun autre. Sa vitesse est impressionnante, sa force de frappe, unique. Anderson lui donne d’ailleurs peu de conseils lors des phases de récupération.

Autour de moi, son chant résonne comme une ode à sa gloire. Pourtant, je peux entendre les murmures du public… ceux qui s’interrogent sur ce qu’il s’est passé hier soir dans la cage. Ceux qui se demandent si les Sharks disent la vérité. Ceux qui aimeraient déceler ce qui se trame réellement.

— Oméga ! Oméga ! Oméga ! OMÉGA !

Les exclamations des spectateurs s’intensifient toujours autant, encore plus lorsque mon mâle achève son dernier combat.

Le speaker monte sur le ring pour faire l’éloge du vainqueur, comme le veut la tradition. Comme d’habitude, Oméga croule sous les compliments, de quoi relancer les cris du public et de ses fans, dont une bonne partie sont des femmes. 

Assise sur ma chaise, je me dandine d’impatience, mon regard scrutant ce qu’il se passe dans les gradins. Pour la première fois, je suis plus obnubilée par ce qui se déroule autour de la cage qu’à l’intérieur. À tout moment, je m’attends à voir Black Mask surgir de nulle part pour arracher la tête des épaules de mon homme.

Lorsque Dennis m’informe que c’est terminé, que l’on peut rejoindre Parker, je sens une partie du poids que j’ai sur le thorax s’envoler. Je récupère mon souffle, moi qui ai eu l’impression d’avoir une main de fer dans la poitrine, occupée à presser mes poumons pour en extraire leur jus.

Avec ma pochette en cuir, je me ventile un peu le visage. Il fait toujours une chaleur de dingue ici. Les gens se collent entre eux, vous bousculent, s’excusent à peine, quand ils ne vous insultent pas d’ailleurs. Affligeant. C’est pire qu’en boîte de nuit.

Je me fraye un chemin parmi la foule, le public scandant éternellement le nom de mon homme, puis, avec Stan et Dennis, nous arrivons enfin dans le carré de préparation d’Oméga. 

Nos regards se croisent alors. Quelques secondes après, je suis déjà contre lui, mes bras enroulés autour de sa nuque, transpirante au possible. Mon nez se presse contre sa gorge. Rien à foutre de la sueur mêlée au sang. 

Il s’essuie la bouche d’un revers de la main, tachant ses bandes argentées en raison de sa lèvre inférieure, fendue, et de son arcade sourcilière ouverte. Jodie va encore avoir du boulot. Heureusement qu’il est au sommet de sa forme. Oméga a beau être un champion, il n’en reste pas moins humain, avec ses fragilités, ses faiblesses.

— Je t’aime, bébé, murmuré-je redressant la tête pour plonger mon regard dans le sien, dont son œil droit est à demi-fermé.

— Je t’aime aussi, ma louve. 

Il se penche pour me voler un baiser, sa bouche s’entrechoquant contre la mienne tel un uppercut contre une mâchoire.

— Viens, on rentre, me dit-il en me ramenant contre lui.

Sur le chemin qui nous mène à son vestiaire, des dizaines et des dizaines de fans nous courtisent. Ils veulent des photos, des autographes. Un moment avec leur champion. Clairement, on n’a pas la tête à ça, néanmoins je fais signe à Oméga de se prêter au jeu le temps de quelques minutes. 

Sabrina reste à côté de moi tandis que j’échange quelques messages avec Debbie pour savoir si tout se passe bien à l’appartement. Elle me répond que oui, malgré la discussion houleuse qu’elle a eue avec Cassey au sujet de Gaylord… Évidemment, j’ai dû le lui annoncer juste avant de partir. Sa réaction m’a plus que surprise. Elle nous a remerciés, Parker et moi. Parce qu’elle n’aurait jamais eu le courage de le dire elle-même à son fils.

Je range mon portable dans ma pochette lorsque je sens la main de mon mâle entre mes reins. On regagne rapidement son box, ignorant avec superbe la horde de journalistes déchaînés qui veulent avoir mon avis sur le retour de Black Mask. Ils sont pires que des pitbulls.

Une fois dans le vestiaire d’Oméga, l’ambiance est moins pesante.

Je discute avec mon homme de ses combats lorsque le coach nous demande si l’enveloppe posée sur la table est à nous.

— Quelle lettre ?! m’exclamé-je. C’est quoi, ça ?!

Ma peau se recouvre d’une fine pellicule de sueur quand Stan récupère délicatement la pochette. On dirait qu’il vient de se saisir d’une bombe prête à exploser.

Nous nous échangeons tous un regard, plus que surpris. Je croyais que personne ne pouvait rentrer dans les vestiaires privés des fighters. Du moins, ceux qui n’ont pas de badge…

— Je sais pas pourquoi, mais… on va pas aimer ce qu’il y a dedans, marmonne Dennis en se rapprochant de Stan.

Moi, je ne peux pas bouger. Surtout quand je vois ce qu’il y a écrit sur le papier kraft : « Lincoln ».

— Tu… veux l’ouvrir ? me propose Stan. Tu es la seule qui porte ce nom. Ici.

Ma gorge s’assèche. J’ai les paumes moites. En un grognement sourd, mon homme lui soutire l’enveloppe des mains avant de l’arracher, révélant ainsi quatre photos… de Connor, Debbie, Gabe et moi. Une photo, une personne. En prime, sur chacune de nos têtes est dessinée à l’encre rouge une magnifique cible.

Sabrina lâche un petit cri strident. Mes yeux se figent de terreur, en particulier quand je remarque que l’encre coulent sur les paumes crispées de Parker. 

— C’est… c’est du sang, marmonne-t-il, le visage tendu lui aussi, en faisant rouler ses doigts poisseux d’hémoglobine entre eux. Aucun doute possible.

— Je… je vais… je vais vo…

Ça ne loupe pas. J’ai à peine le temps de me pencher au-dessus de la poubelle que je me mets à vomir. Les hauts-le-cœur me prennent à la gorge. J’ai les genoux qui tremblent tellement que je les sens ployer sous mon corps. Cramponnée au pourtour de la poubelle, les yeux embrumés de larmes, je me vide complètement. Au bout d’un moment, je me relève enfin, m’essuyant la bouche avec une serviette humide que me tend Jodie. Je me retrouve contre Parker, ma joue au niveau de son cœur. Dans mes cheveux, ses mains sont plus que raides. Je le sens trembler. Vibrer. Toutes ses cellules sont en effervescence. 

— Tu crois toujours qu’on se monte la tête ? demande Stan à Jodie, livide.

— Là, va peut-être falloir appeler les flics. Ça devient grave, commence le coach en récupérant les quatre photos pour les étaler sur la table. Dangereux, même.

— Je… je veux rentrer voir ma fille, murmuré-je, faiblement, alors que Parker me presse plus fortement contre lui.

Son regard se braque sur les clichés, sur un en particulier : le mien. Celui où un connard a dessiné une cible sur ma tête avec du sang ! 

— Ce sont des… des photos récentes, précise Stan, en attrapant celle de Debbie pour l’observer.

Lui aussi a la main qui tremble. Ses yeux, habituellement si rieurs, sont chargés d’inquiétude. De peur, même. 

— Je me rappelle ce jour... C’était la reprise de la saison. Je suis allée voir Debbie avant de venir. Elle… elle allait boire un verre avec sa copine. C’était il y a deux semaines.

— Celle-là date de notre soirée au restaurant, marmonne Parker d’une voix blanche. Pour nos deux ans.

Putain, j’ai chaud. Je commence à étouffer dans ce vestiaire. 

— Vous… vous croyez que... entreprend Sabrina, que la cible veut dire que… 

Elle s’arrête soudainement de parler lorsque son regard croise le mien. 

— Cette fois, ça suffit, je vais aller voir les Sharks ! déclare Anderson, remonté à bloc. Il est hors de question de poursuivre dans cette direction. J’exige des explications, ils ont intérêt à m’en donner. Rangez toutes vos affaires et rentrez. Maintenant. On se retrouve à l’appartement. 

Quand il délaisse le vestiaire d’un pas décidé, personne n’émet la moindre objection. Au contraire. 

En quelques minutes, nous avons tous quitté l’Underground. Encore sous le choc, nous regagnons le parking, silencieux, sombre, bien loin du tumulte de la salle du ring. Si j’arrive à mettre un pied devant l’autre, c’est uniquement parce que Parker est là, pour me soutenir. Dans tous les sens du terme. 

Sa respiration est mécanique. Je sais qu’il prend sur lui. Qu’il prend beaucoup sur lui pour ne pas exploser. D’ailleurs, je suis étonnée de le voir si calme, si… droit. 

Un contrat sur nos têtes ? Manquait plus que ça.

Je déglutis difficilement, mon regard usant le sol. Je m’apprête à enfin relever le visage lorsque Parker m’arrête net au beau milieu du parking.

— Qu’est-ce que…

Ma voix se perd dans la pénombre du sous-sol avant de mourir sur mes lèvres. 

Là, à une dizaine de mètres de nous, adossé à un énorme Hummer aux vitres teintées, un homme nous observe à la dérobée. Aucun doute possible quant à son identité… Bordel de merde. Ma nuque est tellement raide qu’elle me fait mal, horriblement mal. 

Vêtu de noir des pieds à la tête, la capuche rabattue sur la tête pour dissimuler une partie de son visage, il avance d’un pas vers nous. Par réflexe, Parker passe son bras devant moi, sa main au niveau de mon ventre, pour me maintenir derrière lui.

— Qu’est-ce que tu nous veux ?

Le grognement que mon mâle lâche, comme une mise en garde, me donne la chair de poule. C’est impossible que Black Mask ne comprenne pas le sous-entendu : « Encore un pas, et je te jure que je te bouffe. »

— Vous avez reçu ma dernière enveloppe ? nous demande-t-il d’une voix grave, un brin éraillée. 

C’est la première fois que j’entends son timbre. Il est… encore pire que dans mes cauchemars. De peur, mes mains se nouent autour de l’avant-bras de Parker. Je comprime tellement sa peau qu’elle en devient striée. 

— Parker, murmuré-je, tétanisée.

Le reste de l’équipe retient son souffle. Instinctivement, Dennis et Stan se positionnent devant Sabrina et Jodie.

— Mec… j’ignore si tu sais compter, mais je crois qu’on est en supériorité numérique, lance Stan, le regard noir.

— Vraiment ? ricane Black Mask.

L’instant d’après, il y a dix types qui sortent de différentes bagnoles.

Ce sont de gros gorilles, eux aussi. Dans le genre qui pourrait rivaliser avec la carrure de Parker, même si mon homme leur met quelques centimètres et kilos en plus.

Ils ont des tatouages plein les bras ainsi que la gorge, habillés en sorte de treillis militaire, du style qu’on ne trouve que dans les films d’action. C’EST QUOI CE BORDEL ?! Sérieux, on dirait une milice !

— Voilà, sourit Black Mask, le visage toujours dissimulé par sa capuche – on n’aperçoit qu’une barbe auburn, plutôt bien taillée. Maintenant que j’ai toute votre attention, on va pouvoir discuter.

Mon cœur loupe plusieurs battements. Je vois trouble.

Contre mon buste, tout le bras de Parker se tend, se rigidifie. En un coup d’œil, je vois déjà que les mecs se sont installés en position d’attaque. Poings serrés, visage fermé. Les pieds à dix heures vingt. Je veux bien qu’on soit trois – quatre même, avec moi – à savoir se battre, mais en face, ils sont onze. Je suis téméraire, certes, pas suicidaire.

— T’as besoin d’autant de monde pour te faire écouter ? lance Parker d’un ton impertinent. Sérieusement ?

Putain…

— De là où je viens, la quantité surpasse la qualité.

— Qu’est-ce que tu veux ? Qu’est-ce que tu cherches ? demande une nouvelle fois mon homme, son regard électrique épiant attentivement tous ces potentiels adversaires.

Je suis certaine qu’il est en train de les classer dans sa tête. Sa réflexion ? En cas de débordement, sécher l’Alpha pour calmer les ardeurs des Bêtas. Et l’Alpha en question, c’est ce fils de pute de Black Mask.

— Ce que je cherche ? répète-t-il, presque amusé par toute cette situation. C’est très simple… la même chose qu’il y a dix ans. La vengeance.

— La vengeance ?! m’étonné-je d’une voix aiguë. C’est quoi ton problème ? Toi aussi, t’as perdu ta licence de boxe à cause d’un de mes frères ?

— Non… J’ai commis une erreur. J’étais jeune, impulsif. Naïf. Je n’ai pas réfléchi. Je pensais que Gaylord Lincoln était seul.

— Seul ? reprend Parker, les sourcils froncés.

— Grâce à cette méprise, vous avez tous eu un sursis de dix ans, balance Black Mask en glissant la main dans la poche intérieure de sa veste de sport.

Soudain, c’est la panique dans notre groupe. Tous persuadés qu’il s’apprête à sortir un flingue, je me retrouve carrément derrière Parker, protégée par son corps massif. Je me mets subitement à prier. La seule chose à laquelle je pense, c’est ma fille.

— Préparez-vous à la guerre… Il est temps que les Lincoln payent leurs dettes, termine Black Mask en nous montrant quelque chose.

Je jette un coup d’œil sur le côté, en passant ma tête sous le bras de Parker qui gronde de me savoir « à découvert ». Black Mask nous expose un papier jauni, vieux de plusieurs décennies, plié en deux.

— Leurs dettes ? De quoi tu parles, bordel ?! s’énerve mon homme.

— Debbie n’est même pas une Lincoln ! enchaîne Stan, troublé.

— Qu’importe… Ils l’aiment comme si elle en était une, lâche Black Mask avec dégoût.

— Ils ? Qui ça « ils » ? ne puis-je m’empêcher de demander alors que j’entends Parker grogner mon nom.

— Tes parents… jolie Coleen…

Quoi ?! 

Je cligne des yeux. Plusieurs fois. Peu certaine de comprendre ce qu’il vient de dire. 

— Mes parents ? Bordel, qu’est-ce que tu racontes ? Qu’est-ce qu’ils ont à voir avec tout ça ? Mon frère Connor a raison, t’es qu’un putain de taré ! m’énervé-je, la voix fluctuant en vibratos incertains. 

Téméraire, pas suicidaire, OK, mais sûrement pas trouillarde. Je commence à en avoir marre de son petit jeu. Je suis une louve, une chasseresse, pas un petit lapin.

— Tu leur demanderas. Ils seront ravis de te répondre, me dit Black Mask d’une voix glaciale. Quant à Connor, je dois penser à le remercier… 

Pardon ?

— Peut-être que je me montrerai plus « sport » avec lui. En attendant, tenez… (Il déplie le papier qu’il tient entre ses mains, puis le jette par terre, à quelques mètres de nous.)... nos chemins se recroiseront bien plus vite que vous ne le pensez. Oméga… appelle-t-il en plantant ce que j’imagine être son regard dans celui de mon mâle. J’ai hâte de t’affronter dans la cage… J’ai déjà battu un Lincoln… alors le mec d’une Lincoln ne devrait pas être si difficile. Champion ou pas !

— Mec… t’as aucune idée de ce dont je suis capable, grogne mon mâle. Tu ne sais rien de moi. 

— Ta petite personne m’importe peu. Ce qui n’est pas le cas de ta charmante dulcinée. Il paraît que tu es la préférée de ton père, Coleen… je sens que je vais bien m’amuser. 

Choquée, l’esprit sens dessus dessous après son annonce, j’ai à peine le temps de rétorquer quelque chose qu’une voiture ouvre sa portière, aspirant Black Mask à l’intérieur. En quelques secondes, les trois Hummers se faufilent hors du parking, nous laissant ainsi seuls et complètement déboussolés par cette rencontre.

La lumière blanchâtre des néons se reflète sur nos teints pâles, tirés d’angoisse. Seules les joues rouges de Parker témoignent de la fureur qu’il doit ressentir.

Dennis est le premier à réagir, il avance pour récupérer le fameux papier, toujours sur le sol. Lorsqu’il le déplie, je lui saute presque dessus. Je veux savoir ce que c’est. Je veux savoir ce que ce fumier a en tête. Pour quelles raisons, a-t-il parlé de mes parents ?

L’image est plutôt de mauvaise qualité. Il s’agit d’un couple… d’un jeune couple habillé en une sorte d’uniforme noir et vert. Un écusson est brodé sur leur poitrine. Néanmoins, je n’identifie pas le symbole. On dirait un… un poing serré, de couleur rouge sur une hache blanche. Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

Ma langue devient aussi pâteuse qu’après une bonne cuite. Je sens ma sueur dégouliner le long de ma colonne vertébrale lorsque je reconnais le fameux duo sur la photo. Eux aussi, il n’y a aucun doute possible quant à leur identité.

— C’est… Coleen, c’est toi sur la photo ? me demande Jodie, stupéfaite. 

— Non…

Ma voix paraît sortir d’outre-tombe.

— On dirait ta mère, murmure Sabrina..

Je déglutis nerveusement. 

— C’est ma mère. Avec mon père. Ce sont mes parents. Putain…

Elle a les cheveux au vent, tenant quelque chose contre sa poitrine… une chose que je n’aurais jamais associée à ma mère ! Mon père, lui, porte un énorme sac de sport noir sur l’épaule. 

— On… on dirait une version moderne de « Bonnie and Clyde », enchaîne Jodie.

— Ils ont quel âge, à ton avis ? Vingt ans ? s’étonne Stan en regardant le cliché.

— J’en sais rien… murmuré-je en récupérant la photo de mes doigts tremblants. Putain, qu’est-ce que ma mère fout avec une mitraillette, bordel de merde ?!

OceanofPDF.com