Underground T4 : Verity
ch026
Chapitre 26
Debbie
Dix ans plus tôt…
Novembre 2009.
Cette nuit, il n’y aura pas de Salon.
Pas de plan à trois, pas de débordement d’œstrogène ou de testostérone. Il n’y aura pas non plus de Champagne. De rires, de corps alanguis, de regards victorieux.
Cette nuit, l’heure est aux « soins intensifs ».
— Attends, passe ton bras sur mon épaule… voilà, murmuré-je à Gaylord en supportant tant bien que mal ses quatre-vingt-cinq kilos alors que j’en fais trente de moins. Allez, bébé… un étage à monter et on est tranquilles.
Comateux, l’esprit ailleurs, du sang plein la bouche et un œil tuméfié, je perçois ses gémissements de douleur tandis qu’il serre ses dents, sans doute pour prendre sur lui.
Encore un effort, pensé-je, la nuque raide et le corps en sueur.
Le plus lentement possible, je referme la porte d’entrée de chez ses parents. Cela aurait été mieux de rentrer à la maison, mais nos placards sont vides. Le matos médical est ici… Putain, je l’ai tellement répété à Gaylord. On ne peut pas continuer à vivre entre deux adresses. La preuve encore ce soir.
Tout en priant pour ne réveiller personne et éviter de les affoler, j’aide mon homme à monter les marches de l’escalier.
Chaque pas est un supplice ; chaque respiration, douloureuse.
À plusieurs reprises, je vois ses yeux rouler dans ses orbites. Je dois l’appeler par son nom, caler mes mains sous sa tête pour l’obliger à garder contact avec moi, avec la réalité.
— Allez, courage, bébé… On est presque arrivés, le rassuré-je quand je l’entends de nouveau geindre.
Une fois dans sa chambre, je l’assieds sur son lit, puis entreprends de le déshabiller. Je mets cinq minutes rien qu’à lui retirer sa veste en jean. Putain de soirée ! Cinq combats, cinq victoires… Mais à quel prix ?! Celui du sang ? De subluxation, d’arcade éclatée, de côtes fissurées ?
Je ronge mon frein. Ce n’est pas le moment de péter un câble. Même si j’en ai carrément envie. J’en ai marre de tout ce bordel !
Je lui retire son tee-shirt, imbibé au niveau du col à cause de ses saignements de nez, et me penche pour descendre son bas de jogging sur ses hanches.
— Pas certain… d’être… en état… cette nuit, me dit-il d’une voix saccadée, malgré un sourire au coin de ses lèvres.
Je lève les yeux vers lui, me retenant de soupirer.
— Ça ne me fait pas rire, Gaylord. Allonge-toi, chuchoté-je en calant deux oreillers derrière son dos. T’as vu à quoi tu ressembles ?
— À un fighter qui… vient de gagner ses… cinq combats… non ?
— Non ! m’agacé-je. Plutôt à un steack haché mal cuit !
— J’adore ton… humour, chérie… Je… te l’ai déjà… dit ?
— Je reviens, réponds-je, simplement, avant de tourner les talons pour récupérer de quoi le soigner dans la salle de bains.
J’enlève mes escarpins, puis ma robe brillante et enfile l’un de ses tee-shirts, qui traîne sur son bureau. Du coin de l’œil, je m’assure que Gaylord se tient tranquille. La vision qu’il m’offre, celle d’un soldat surgissant du champ de bataille, bien que je n’en connaisse aucun, me donne un coup au cœur. Son œil droit porte les stigmates de plusieurs crochets successifs tandis qu’un hématome s’étire sur sa pommette, sans parler de ceux qui habillent sa poitrine telle une ceinture pectorale.
Je détourne la tête, ne supportant plus cette image.
Les dents toujours serrées, je récupère compresses, bombe de froid, arnica, antiseptique et baume du tigre. De retour dans la chambre, mon regard croise le sien, brûlant de douleur. Je lui file deux antalgiques, quelques cachets pour le manque de fer, et évidemment, sa petite pilule magique. Celle qui agira de sorte que demain, tout ceci sera oublié. Son cerveau ne se souviendra de rien alors que son corps, lui, n’omet pas les chocs qu’il encaisse week-end après week-end. J’ai essayé à maintes reprises de le faire arrêter cette merde, mais… c’est impossible. Hormis l’envoyer en centre de désintoxication, je ne vois pas ce qui pourrait fonctionner. J’ai déjà réussi l’exploit de le limiter à un cachet. Un cachet uniquement les soirs dans l’Underground au lieu d’un par jour. C’est toujours ça de pris.
— J’ai mal… au crâne, marmonne-t-il.
— Sans déconner, répliqué-je.
— Allez, fais pas la… tête, murmure-t-il, faiblement, en rouvrant les yeux. Ce sont les… risques du… métier. Tu le… sais… non ?
Assise au bord du lit, je me mordille l’ongle de mon pouce. La Lune étend ses rayons jusqu’à nous, éclairant certaines parties de nos corps, à commencer par nos silhouettes dont les ombres s’étirent étrangement du sol au plafond.
— Ce que je sais, reprends-je en imbibant un coton d’antiseptique, c’est que ce n’est pas à moi de faire ça. Je suis censée te dorloter après…
Nos regards se croisent une nouvelle fois. Dans le reflet de ses prunelles, je devine le mien, sombre et sévère.
— Ils sont comme… ça… Je ne t’apprends… rien, Deb’, baragouine-t-il. Ils aiment célébrer… et j’ai… gagné.
— J’en ai rien à foutre, Gaylord ! m’énervé-je, ma voix se répercutant entre les murs de sa chambre. C’est toujours pareil avec eux. Que tu gagnes ou que tu perdes, d’ailleurs ! Si t’es amoché et que t’as besoin de soins, ils ne sont jamais présents. C’est ton équipe, bordel. À quoi ça sert d’employer des professionnels s’ils ne font pas leur taf ? Moi, je ne suis pas infirmière ou kiné. Imagine que tes blessures s’infectent, ou… ou… je ne sais pas, que tu ne puisses pas ouvrir l’œil demain, on fait comment ?!
Mes questions affrontent son silence. Coupable.
Je suis consciente que ce n’est pas le moment de réagir ainsi, mais cette situation me met hors de moi. Dans son équipe, y en a pas un pour rattraper l’autre. Pour encaisser les chèques et le complimenter sur son jeu de jambes, y a du monde, en revanche, quand il faut requinquer le champion, là… c’est « démerde-toi ». Après tout, « ta petite femme va bien te bichonner ». Je les déteste.
— Écoute… c’est comme ça, ma puce, c’est… tout, souffle-t-il en se redressant contre les oreillers, tirant la gueule à cause de sa douleur aux côtes. J’ai une bonne équipe. Ils sont… excellents et… juste… plus doués… pour m’entraîner que… me retaper, point barre.
— Une bonne équipe se charge des deux, insisté-je, les yeux noirs. Ils devraient te chouchouter aussi bien après les combats qu’ils te malmènent avant, c’est pour dire.
— Qu’est-ce que… t’en sais ? T’as fait… de la GRS1… pendant dix ans.
Agacée par son comportement puéril, je me lève du lit au moment où il pose sa main sur ma cuisse. Sa paume, à la fois chaude et rugueuse, se presse avec douceur contre ma chair, réveillant toute la colonie de papillons, anesthésiée dans mon ventre depuis que je l’ai vu cracher un mollard ensanglanté de la taille de mes deux poings fermés dans la zone de combat.
— C’est pas ce que j’ai… voulu dire, me lance-t-il, le regard désolé. La gym, c’est cool aussi.
— Ferme-la, Lincoln, tu me fatigues, marmonné-je.
Il attrape mon tee-shirt, tirant sur le tissu afin de me pencher vers lui pour me voler un doux baiser.
— Et moi, je t’aime, Briant.
— Je t’aimerais un peu plus si tu arrêtais tes bêtises…
— « Plus » ? Donc tu… n’es pas à ton maximum ? me demande-t-il, la voix toujours hachée.
— Je suis une femme, rappelé-je. Mon maximum est en perpétuel mouvement sur mon échelle personnelle.
Il me sourit de plus belle alors que je me redresse. Je n’ai pas le courage de lui dire que s’il continue comme ça, certes, mon amour pour lui ne changera jamais, en revanche, il pourra tirer une croix sur sa carrière dans le free-fight. Avoir le squelette d’un vieux de soixante-dix ans à seulement vingt-deux, c’est pas bon signe…
Je m’apprête à désinfecter ses plaies lorsque j’entends du bruit dans l’escalier. Merde… J’espère que ce n’est pas Helen. Manquerait plus que ça. Si moi je m’inquiète quant à la santé de Gaylord, je ne parle même pas de sa mère. D’autant plus qu’elle ignore une très grosse partie de ce qu’il fabrique dans l’Underground, le week-end.
— Je vais voir, dis-je en me levant pour vérifier.
Je discerne sans difficulté la silhouette de Connor qui se glisse dans sa chambre. Une autre, plus frêle, longe les murs pour atteindre le bout du couloir. Je ne peux m’empêcher d’ouvrir davantage la porte, mon regard croisant celui de Coleen.
— Vous êtes déjà rentrés ? s’étonne-t-elle après avoir sursauté. Tout va bien ? T’as… une drôle de tête.
— Oui, murmuré-je.
— Vous… vous ne deviez pas aller en boîte ? me demande Coleen en chuchotant.
Je constate qu’elle est toujours habillée de ses fringues de la veille.
— T’étais où ? questionné-je à mon tour en lançant un rapide coup d’œil à la porte de Connor, fermée.
Me retrouver en tête-à-tête avec lui serait le comble… C’est déjà assez difficile de le côtoyer au quotidien. Inutile de, en plus, me le coltiner lors des moments où je ne me sens pas particulièrement « apte ». Comme maintenant.
— On est sortis manger un burger et ensuite, on est allés au cinéma, c’était trop cool. Par contre… t’es sûre que ça va, Debbie ? Mon frère est là ?
Tout en m’interrogeant, Coleen jette un regard curieux par-dessus mon épaule. Je referme un peu la porte pour lui cacher l’image de son frère adoré… allongé dans son lit, drogué comme c’est pas permis, défoncé à l’adrénaline.
— Rude soirée, mais tout va bien, dis-je, précipitamment.
Je me force à lui sourire, en vain. C’est une Lincoln… On ne dupe pas ces animaux aussi facilement.
— Pourquoi ce n’est pas son équipe qui s’en occupe ? me demande-t-elle, les sourcils froncés.
— Parce que ce sont des grosses merdes qui ne pensent qu’à encaisser leur putain de chèque, réponds-je, avec amertume. D’autres questions ?
Je sais que je ne devrais pas parler à Coleen de cette manière, qu’elle a seulement seize ans. Cependant, c’est plus fort que tout. Ce soir, je suis hors de moi.
— Non, murmure-t-elle en reculant d’un pas. Il faudrait que Gaylord change d’équipe.
— Je suis bien d’accord.
— Si t’as besoin d’aide, je… je serai dans ma chambre. Je… je m’occuperai de Cassey demain matin, comme ça tu pourras te reposer.
— Merci, murmuré-je. Je ne dis pas non à quelques heures de sommeil en ce moment.
— OK… Bonne nuit, Debbie.
— Bonne nuit, chuchoté-je tandis que je la vois refermer la porte de sa chambre derrière elle.
Je pose mon front contre le chambranle, épuisée. Quelle soirée de merde !
1. Gymnastique Rythmique Sportive ↩
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